L'amiral Persano. Ancône venait d'être prise
norable Chiaves, le fiel et le vinaigre clans le cœur blessé (le l'illustre général , avaient beaucoup plus d'induence sur lui que ceux de ses amis qui, en bons citoyens, tâchaient de calmer ses ressentiments : nous représentâmes au souverain les perspeclives inquiétantes qu'ouvrait un tel état de choses, et nous lui déclarâmes que peut-être fallait-il prévenir des éventualités fâcheuses en changeant, non pas certes de politique, mais de ministres. Après mûres réflexions, le Roi jugea qu'un changement de ministère en dehors de l'action des Chambres, et sans aucun motif politique, ne pouvait qu'affaiblir le gouvernement au dedans et à l'extérieur. Sa Majesté invita donc les ministres à res'er à leur poste. Ils obéirent, espérant que leur désaccord avec le général ne paraîtrait pas au grand jour. 11 éclata sans que nous pussions l'empêcher. Dès lors, il ne nous était plus permis de renouveler l'offre de notre démission ; car si la couronne fi^it venue à changer de conseillers à la requête d'un citoyen, quelque illustre et bien méritant qu'il pût être, elle aurait porté un coup mortel à notre système constitutionnel. (Bravo.) Le général Garibaldi, je le veux bien, est dans une autre condition que les généraux Fanti et Cialdini ; mais s'il est dictateur à Naples, il est citoyen comme nous, et il a, comme nous, juré le Statut. (Très-bien.)
Ne pouvant plus donner nos démissions, nous ne pouvions que convoquer le Parlement. Nous l'avons fait, pensant que c'était le seul moyen de faire cesser le désaccord. Oui, en venant franchement vous faire connaître la situation, en vous demandant un jugement non pas sur la conduite du général Garibaldi, mais sur notre po-
lilique, nous arriverons à ce résultat : que si votre vote nous est contraire, la crise ministérielle s'accomplira, mais en conformité des grands principes constitutionnels ; et que s'il nous est favorable, il agira sur l'âme généreuse du général Garibaldi. (Bien.) Nous sommes sûrs (avec force) qu'il en croira les représentants de la nation plutôt que ces mauvais citoyens dont le triste travail est de séparer des hommes qui ont énergiquement et longtemps lutté pour la cause nationale. (Applaudissements.) Si vous nous accordez votre vote, nous, animés toujours d'un égal esprit de conciliation , excités même dans nos désirs de concorde par les nobles paroles qui ont été prononcées ici, nous irons au-devant du général Garibaldi; lui montrant l'ordre du jour proposé par votre commission ^ et auquel nous nous associons de grand cœur, et lui montrant aussi le vote de confiance qui nous aura été accordé par le Parlement, nous inviterons le général, non pas en notre nom, mais au nom de l'Italie, à nous tendre la main. (Vifs applaudissements.)
Je viens de dire pourquoi nous portons devant la Chambre la question de confiance. Je devrais finir ici; mais je dois donner quelques explications qui m'ont été
1. Ainsi conçu : « La Chambre des députés applaudit à l'éclatante valeur de l'armée de terre et de mer et au généreux patriotisme des volontaires; elle atteste l'admiration et la reconnaissance nationales pour l'héroïque général Garibaldi, qui, secourant avec une hardiesse magnanime les peuples de la Sicile et de Naples, rendit aux Italiens, au nom de Victor-Emmanuel, une si grande partie de l'Italie. » Cet ordre du jour fut approuvé à l'unanimité, immédiatement avant la votation de la loi qui autorisait le ministère à effectuer la réunion des provinces du sud. (M octobre. )
demandées dans les séances précédentes. J'ai d'abord un mot à répondre au député Ferrari, qui a dit qu'en adoptant la proposition du ministère, l'on rendait probable la cession d'une nouvelle partie de l'Italie.
J'ai dit, et je crois inutile de le répéter, que jamais il n'a été question, et d'aucune manière, directement ou indirectement, de rien de semblable. Cependant tenonsnous-en à la possibilité matérielle du fait : il est incompréhensible que pour prévenir une diminution de territoire, on veuille perpétuer la division, pour ne pas dire la discorde, en Italie. Mais faites l'annexion, et toute cession deviendra impossible; faites-la, et le traité du 24 mars ne pourra plus être invoqué comme précédent, car une telle demande ne serait plus faite à un petit peuple de cinq millions, mais à la grande nation italienne, forte de vingt-deux millions de citoyens; faites-la, et si le ministère change , quels que soient nos successeurs sur ce siège, à quelque partie de la Chambre ou du pays qu'ils appartiennent , ils sauront répondre en dignes descendants de Capponi. (Applaudissements prolongés.)
Des. doutes ont été soulevés, des explications demandées sur deux points douloureux et délicats : Rome et Venise. Je pourrais me taire et m'envelopper dans la raison d'État; mais, en ce siècle de publicité, je crois qu'il vaut mieux que les gouvernements et les assemblées manifestent ouvertement leurs vues. Sur la question présente, pratique, nous sommes tous d'accord. Nous sommes tous d'avis qu'il ne sera ni opportun ni convenable ([ue nous allions à Rome tant que les troupes françaises l'occuperont. Reste la ({uestion d'avenir.
C'est une chose grave, pour un ministre, d'émettre son opinion sur les grandes questions qui appartiennent aux temps futurs ; cependant un homme d'État digne de ce nom doit avoir devant lui certains points immuables qui soient comme son étoile polaire, qui le guident dans son chemin et dont il ne détache jamais son regard, tout en se réservant le choix de moyens appropriés aux circonslances.
Durant les douze dernières années, l'étoile fixe du roi Victor -Emmanuel fut l'idée de l'indépendance nationale; quelle sera cette étoile, cette idée pour Rome? C'est que la Ville éternelle, sur laquelle vingt-cinq siècles ont accumulé toutes les sortes de gloire , devienne la splendide capitale du royaume italique. ( Immenses applaudissements.)
Cette réponse ne suffira peut-être pas aux interpellants, qui demandent quels moyens nous entendons employer. Je pourrais dire : je répondrai si d'abord vous me faites savoir dans quelle situation seront dans six mois l'Italie et l'Europe. (Hilarité et marques d'adhésion.) Si vous ne me fournissez pas ces données, ces termes du problème, je crains que ni moi ni aucun des mathématiciens de la diplomatie ne soit capable de trouver l'inconnue que vous cherchez. (On rit.)
Si pourtant je ne puis indiquer les moyens particuliers à adopter, je puis dire quelles doivent être les grandes causes qui amèneront la solution désirée.
J'ai affirmé et je vous répète que la question de Rome ne peut, à mon avis, être résolue par l'épée. L'épée est nécessaire et le sera encore pour empêcher que des élé-
ments hétérogènes ne viennent se mêler aux éléments propres du problème; mais c'est par des forces morales que celui-ci doit surtout être résolu. Quelles sont ces forces?
Ici, j'empiète un peu sur le terrain de la philosophie et de l'histoire (hilarité); mais puisque je suis entraîné sur ce terrain, je dirai ma pensée tout entière.
Je crois que la solution de la question romaine viendra de la conviction toujours croissante, dans le sein de la société moderne et môme dans la grande société catholique, que la liberté est hautement favorable au développement du véritable sentiment religieux. (Très-bien.)
Je crois fermement que cette vérité triomphera avant* peu. Nous l'avons vue reconnue par les partisans les plus passionnés des idées catholiques; nous avons vu un écrivain illustre, dans un moment de lucidité, démontrer à l'Europe, en un livre qui a fait du bruit, que la liberté avait été très -propice au réveil de l'esprit religieux. C'est une vérité d'ailleurs dont nous fournissons nousmêmes les preuves. Je n'hésite pas à affirmer que le régime libéral qui se développe dans cette contrée subalpine depuis douze ans est très favorable auv progrès du sentiment religieux ; je me crois en droit de déclarer qu'aujourd'hui ce sentiment est plus vif, plus sincère en Piémont qu'il ne l'était il y a douze ans. (C'est vrai!) Je me crois dans le vrai en assurant que si le clergé a moins de privilèges , si le nombre des moines est bien moindre, la vraie religion a bien plus (remi)ire sur les esprits qu'à l'époque où Ton uKiulait aux emplois et aux honneurs en flattant une certaine fraction du clergé et en
fréquentant hypocritemenl les églises. (Applaudissements.)
Ceux d'entre vous qui n'ont pas habité les anciennes provinces sardes peuvent s'assurer du fait au sortir de celte assemblée. 11 vous sera confirmé par tous les vénérables pasteurs de cette ville, bien que la capitale du Piémont n'ait pas eu la bonne fortune de voir à la tète du diocèse un de ces pasteurs éclairés comme il s'en rencontre dans des cités très-proches de nous, et qui savent concilier les principes de liberté avec les préceptes religieux. (Applaudissements.)
Lorsque cette opinion sera généralement accueillie, Messieurs, et elle ne tardera pas à l'être (la conduite de * notre armée, l'attitude de notre prince magnanime y aideront elles-mêmes) , quand cette opinion aura pris assez de consistance dans l'esprit des autres peuples et aura pénétré au cœur des sociétés, la grande majorité des catholiques éclairés et sincères, je l'affirme sans hésitation, reconnaîtra que l'auguste chef de notre religion peut exercer avec plus de liberté, plus d'indépendance son sublime office, entouré de l'amour et du respect de vingt-deux millions d'Italiens, que gardé par vingtcinq mille baïonnettes. (Applaudissements.)
J'arrive à Venise. (Profond silence.)
Quelque ardente que soit l'affection qui nous attache tous à cette grande martyre, tous nous reconnaissons que la guerre contre l'Autriche serait impossible en ce moment. Impossible, parce que nous ne sommes pas organisés; impossible, parce que l'Europe ne le veut pas. Je sais qu'il est ici des hommes qui font peu de cas de l'opposition des cabinets; je ne suis point de ce nombre,
e( je leur rappelle qu'il o toujours été fatal aux princes et aux peuples de ne pas tenir compte de ce que veulent les puissances. D'énormes catastrophes sont venues d'un trop grand dédain pour les sentiments des autres nations. Au commencement de ce siècle, le plus grand capitaine des temps modernes ayant mis sous ses pieds l'opinion européenne, tombe, malgré son génie extraordinaire et ses immenses ressources, après quelques années de règne, et retombe une seconde fois pour ne plus se relever, sous les efforts réunis de l'Europe. Plus récemment, un autre empereur, qui comptait, lui aussi, ses soldats par cent mille, et des soldats d'une valeur à nulle autre seconde, méprisa les avertissements des puissances et voulut trancher à lui seul son différend avec l'empire turc : il ne tarda pas à se repentir amèrement de n'avoir pas assez calculé la force des intérêts et des volontés de l'Europe. La même chose pourrait nous arriver si nous nous confiions uniquement à notre bon droit et à nos ressources, si nous ne nous occupions point des conseils qu'on nous adresse du dehors.
Mais alors, me demande-t-on , par quel moyen résoudre la question de Venise? — D'une manière bien simple : en faisant changer l'opinion de l'Europe.
Et cela comment? L'opinion de l'Europe doit changer inévitablement. L'opposition que nous rencontrons maintenant n'existe pas dans les gouvernements seuls, mais aussi, il faut le dire, dans une grande partie des populations même libéi'ales de l'Europe. Cette opposition contre l'entreprise de la délivrance de Venise vient de deux causes :
D'abord, l'Europe doute encore que les Italiens soient capables de se constituer en une nation forte et indépendante; elle n'a pas une juste idée des ressources dont nous disposons; elle nous croit impuissants à accomplir seuls et par nous-mêmes une si grande entreprise. Ces idées, il dépend de nous de les rectifier. Organisonsnous, prouvons qu'il n'existe parmi nous aucun germe funeste de désunion et de discorde; formons un État solide, qui puisse disposer d'une armée formidable, d'une flotte puissante, et qui s'appuie sur le consentement unanime des populations; alors l'opinion changera en Europe, et ils verront enfin la vérité, ces libéraux de divers pays dont la pensée est perplexe ou incrédule touchant les destinées de cette noble et malheureuse partie de l'Italie.
En second lieu, quelques-uns imaginent encore qu'une réconciliation est possible entre les populations vénitiennes et le pouvoir autrichien; mais cette illusion va se dissipant; il est clair qu'il n'est pas de concession, pas de faveur, pas de tentative d'accord qui puisse détourner les Yénitiens des aspirations qui les entraînent vers la grande famille italienne. Si cela a été vrai jusqu'ici, ce sera vrai de plus en plus à l'avenir, car le monde moral est régi par des lois analogues à celles du monde physique; l'attraction est en raison des masses, et plus l'Italie devient forte et compacte, plus raltraction qu'elle exerce sur la Vénétie est puissante, irrésistible. (Applaudissements.)
Du reste. Messieurs, cette vérité a déjà été avouée par le gouvernement de Yienne lui-même. (Écoutez!)
A Yillafranca, l'empereur d'Autriche, je n'en doute aucunement, désirait sincèrement établir en Yénétie un régime de conciliation et essayer, par des faveurs, de rattacher moralement la Yénétie à l'empire. 11 s'y efforça pendant quelque temps, mais il dut bientôt reconnaître qu'il faisait fausse route, et il revint au système de compression. Je ne lui en fais aucun reproche : du moment où l'empire entend garder la Yénétie, une fatalité inévitable lui commande de maintenir le système de la compression et des rigueurs. (x\ssentiment.)
Quand ces vérités auront pénétré dans les esprits, dans les cœurs en Europe, elles exerceront, je l'espère, une grande influence.
Je sais bien ce qu'on va me répondre ; que je caresse des rêves, que la diplomatie n'a point d'entrailles. Avant tout, en raison de ma charge, je repousse cette imputation. (Hilarité.) Mais, fût-elle juste, je dirais: si les diplomates n'ont pas d'entrailles, les peuples en ont. Par le temps qui court, ce ne sont plus les diplomates qui disposent des peuples, ce sont les peuples qui imposent aux diplomates les travaux à accomplir. (Vif assentiment.)
J'ai donc la confiance que, lorsque la vérité ne pourra plus être sérieusement contestée , le sort déplorable de la Yénétie éveillera une immense sympathie non-seulement dans la généreuse France, dans la juste Angleterre, mais aussi dans la noble Allemagne (bravo!), où les idées libérales acquièrent d'année en année, de joui- en jour plus de pouvoir. Je crois que le temps n'est pas loin où la plus grande partie de l'Allemagne témoignera qu'elle ne veut
plus être la complice du supplice de Venise. (Applaudissements.)
Quand il en sera ainsi, Messieurs, nous serons à la veille de sa délivrance. Cette délivrance s'opôrera-t-elle par les armes ou par des négociations? la Providence seule en décidera.
11 ne me reste rien à ajouter, Messieurs.
Je ne sais si je puis me flatter d'avoir dissipé tous vos doutes et persuadé tous les membres de cette Chambre de la droiture des intentions du ministère, de l'opportunité de la politique qu'il vous conseille. J'espère toutefois que vous ne me taxerez pas de présomption si je manifeste un ardent désir, une vive espérance que vous donnerez à cette loi un vote unanime; ce vote sera d'un grand effet aux yeux de l'Europe; il pourra, avec une autorité incontestée, étouffer dans leur germe ces semences de discorde qui sont apparues dans les provinces méridionales, et qui risqueraient, si on les" laissait se développer, de rendre irréalisable peut-être l'œuvre la plus grande , la plus merveilleuse qu'il ait été donné à un peuple d'accomplir. (Salves répétées d'applaudissements.)