AS AN T- PROPOS
vu
essayé de dessiner les traits principaux des situations où ces discours furent prononcés. Ils se sont gardés rigoureusement de toute prédilection dans leurs jugements, sachant que les citoyens éminents veulent des historiens et non pas des panégyristes. N'ayant pas pour tâche d’écrire les annales de l’Italie moderne, ni même celles du Piémont constitutionnel, ils n’ont pu donner dans ce recueil, aux hommes qui y sont nommés, autant de place qu’il leur en appartiendra dans l’histoire nationale; mais ils espèrent qu'on appréciera leur réserve à l’égard des vivants, collaborateurs ou rivaux estimés du comte de Cavour.
Leur but d’ailleurs n’a pas été seulement d’honorer la mémoire du ministre sous la direction duquel ils ont eu l’honneur de servir leur pays; ils ont voulu aussi rappeler combien le mouvement italien, dès l’origine de la période présente, a été juste, noble, et fécond en présages heureux pour le reste du monde.
Le vœu qu’ils forment, c’est que ce livre témoigne de la grandeur d’une nation autant que de la grandeur d’un homme.
INTRODUCTION
K nt naui sarcir* g«nent lapsi.
VlROfL*.
Il n'appartient pas ù la génération actuelle d’écrire l’histoire complète de la politique du comte de Cavour. Iæs quelques hommes qui jouissaient de sa confiance et qui ont pris part à ses travaux doivent garder à la mémoire de l’homme d’fttat le secret qu’ils auraient tenu à l’ami intime, au maitre vénéré. Bien des considérations diverses imposent soit à ses confidents, soit à sa famille, une réserve qui ne serait nullement nécessaire s’il s’agissait seulement de la réputation du comte de , Cavour, destinée à grandir de plus eu plus à mesure que la vérité sera mieux connue.
Mais si les mémoires du grau Italien ne doivent titre ntii.és, ainsi qu’il aimai* eut à le dire, que dans cinquante ans, par ses petits neveux, il nous a paru que quelque chose restait à faire pour donner une
1NTH' uLCTinv
satisfaction à la curiosité légitime et à la sympathie des contemporains.
Une grande partie de la vie publique., du comte de s. * Cavour s’est passée dans les luîtes de Iribune : c’est au sein du Parlement qu’il aimait à exposer ses idçes ; c’est là surtout qu’il avait la conscience de sa grandeur morale et intellectuelle; c’est lii que souvent une interruption, une attaque a fait jaillir sa pensée avec un nouvel éclat.
Recueillir ses principaux discours, les présenter au public français, c’est peut-être rendre à une mémoire que nous vénérerons toujours le seul hommage digne d’elle qui dépende de nous. Cette tâche, qui ne demandait que du dévouement et le respect consciencieux de la pensée du maitre, nous l’avons entreprise. A mesure que nous relisions pour les traduire ces pages éloquentes et pleines d’enseignements utiles , les souvenirs se pressaient dans notre mémoire. J’en réunis quelques-uns dans ce court avant-propos, en me bornant scrupuleusement aux dernières années de sa vie, pendant lesquelles j’eus l’honneur do remplir auprès de lui de modestes fonctions. Sans rappeler des faits présents à la mémoire de tous, sans prétendre apprécier ses travaux , sans même vouloir écrire sa biographie si connue, j’ai jugé utile d’ajouter quelques traits familiers à la ligure imposante qui se dégage de l’œuvre que nous publions, .l'ai dù, à regret, me mettre parfois en scène et figurer dans les entretiens que je rappelle; on me rendra cette justice de reconnaître que je ne l'ai fait que le moins possible.
îNT'.miH crios.
Tout !o monde connaît les qualités intellectuelles du comte de C.avour; peu de gens connaissent ses inappréciables -qualités morales. Aux \eux de ses adversaires politiques il était et il passe encore pour un homme d’intrigue, de ruse et d’ambition, ne reculant pas devant des moyens douteux pour arriver à son but; avide de pouvoir, masquant son despotisme sous'des manières libérales, sceptique et corrupteur. Bien des lois, en lui traduisant les articles des journaux autrichiens, où le Scilen and Reisvcrkuufer revenait à chaque instant, je voyais l'indignation et le dédain passer rapidement sur sa physionomie, que déridait bientôt un éclat de rire franc et sonore. Le fait est que le prétendu Machiavel s’amusait beaucoup de la rouerie qu’on lui attribuait. Il disait souvent : « Je suis bien moins malin qu’on ne se plaît à le dire; je vais par les grands chemins, on croit que je marche par des sentiers de traverse ; je dis ouvertement ce t[ue je pense, et l’on me suppose toute sorte d’arrière -pensées et de rélicences. » Riche, de noble extraction, reconnu comme un politique de premier ordre, je m’étonnais souvent qu’il consentit à rester en butte à certaines attaques, lui qui n’avait aucune des vues personnelles que suppose ordinairement l’amour du pouvoir.
Un soir, au milieu de l’une des phases les plus douloureuses de la question de Nice et de la Savoie, je lui exprimai franchement ma pensée. « Certes, vous avez raison, me répondit-il. Le Roi me ferait duc de Leri, comme le répètent sottement les journaux autrichiens, que je n’échangerais pas contre ce titre mon nom de comte de Ca-
INTKOIH < ' ■
M>ur;j'ai plus de fortune personnelle qu’il ne m'en faut pour mes besoins, quoique je ne sois pas aussi riche qu’on le dit; et quant à la popularité, jamais je n’en aurai une plus grande que celle que j’ai goûtée le lendemain de la bataille de Magenta et la veille de Solferino. Mais que voulez -vous ? j’ai l’ambition de servir l’Italie ; je risque volontiers pour elle ma réputation et ma popularité. Si j’avais en vue mon intérêt personnel, au lieu d’amener l’Italie et l’Europe à admettre la cession de Nice et de la Savoie, je donnerais ma démission, et, content d’une gloire acquise à bon marché, je me retirerais à Leri, en laissant mon pays se débattre au milieu de cette crise périlleuse. »
Le comte de Cavour aimait le pouvoir, non pour les satisfactions qu’il procure, mais pour le but qu’il s’était lui-même proposé. L’activité fiévreuse dont il était possédé savait s’emparer de tous les genres d’occupations. « Jamais, me disait-il un jour en revenant de Gênes à Turin, jamais je n’ai connu l’ennui, ce mal qui ronge la génération actuelle. Je puis passer des heures, des nuits à lire des romans ou des articles de revue; j’ai vécu des saisons entières dans les marécages de Leri en surveillant l’exploitation de mes domaines. Dans ma jeunesse, je passais des nuits à résoudre dans ma tète des problèmes de mathématiques. Lorsque j’aurai rempli ma tâche, je me retirerai à Leri, je vieillirai paisiblement à la campagne; car, je vous l’ai dit bien des fois, le séjour de Home ne m’attire aucunement. Je mettrai en ordre mes papiers, je rassemblerai les éléments de mes mémoires, et je laisserai le soin de les publiera mon neveu Aynard
I NTRODIÜ’. I IOS
ou à ses enfants. » Cette faculté d’arrêter son attention sur tous les objets, de passer alternativement des plus vastes combinaisons politiques aux plus minces détails, m’étonnait souvent. Je me rappelle qu’à l’occasion de ce même voyage, il m’avait prié de lui procurer un roman pour lire en chemin de fer. Je choisis naturellement les publicatighs les plus récentes parmi celles de France et d’Angleterre ; il fallut retourner deux fois chez le libraire, car il avait tout lu, il connaissait tout, et à la lin je dus le prier de venir faire son choix lui-même. Après s’èlre beaucoup diverti de mon embarras, il vint et choisit un volume qui, heureusement pour moi, -ne fut [tas même coupé, car notre entretien dura autant que notre rapide voyage de Gênes à Turin.
A la même époque je fus témoin d’une ovation que lui firent les Génois. Venant du palais royal, où nous étions descendus à notre retour de Florence, nous marchions par les rues Balbi, Nuova' et Nuovissima. La ville était déserte ; c’était un dimanche soir, et tout le monde était a la promenade de l’Acqua-Sola. 11 voulut me conduire vers le lien qu'il habitait à Gênes lorsqu’il était lieutenant du génie, et il me montra la fenêtre près de laquelle il travaillait à cette époque. Tout à coup un grand bruit nous arracha à ces réminiscences de sa jeunesse; quelqu’un des rares passants, l’ayant reconnu, avait répandu la nouvelle de sa présence dans le quartier, un rassemblement s’était aussitôt formé, et ce ne fut qu’à gra®*1 l,eine qu’il put se réfugier dans une voiture d* place P"U1‘ échapper à la foule qui criait : Vftm Cavourl vint l Italia !
INTRODUCTION
Rentré dans son appartement, il nie raconta de quelle impopularité était frappé son nom peu de temps encore avant la guerre d'Italie. « 11 m'a fallu bien des années, me dit-il. pour leur prouver que mon but n’était pas de ruiner leur commerce, de sacrifier Gènes à Turin ou à la Spezia. Il n'y a pas longtemps, une moitié de la ville était républicaine, .Kautre moitié était cléricale. Cependant, je ne me suis jamais découragé, car je savais que le temps viendrait où Gênes comprendrait quel est l’avenir que je lui prépare. » Et lorsque, pendant l’expédition de Garibaldi en Sicile, les mazziniens firent des efforts inutiles pour ameuter les Génois contre le gouvernement, il me disait : « N’avais-je pas raison en vous disant que les Génois sont maintenant trop riches pour ne pas être conservateurs? »
Même en Piémont, son génie avait dû vaincre bien des obstacles. Son nom, son éducation plus anglo-française qu’italienne, tout tourna d’abord contre lui. Les événements de 1849 avaient laissé partout une fermentation qui se faisait sentir aussi en Piémont. Ce fut la gloire de M. Massimo d’Azeglio de conjurer les premiers dangers de la situation en contenant les partis extrêmes, en même temps que l’éclat de son nom et sa loyauté bien connue inspiraient la plus grande confiance à tous les Italiens. A cette époque, le Parlement n’était guère favorable au comte de Cavour lorsqu’il parlait de politique intérieure ou extérieure ; bien des fois il dut essuyer les huées des tribunes. Sa parole ne commença à avoir quelque autorité que dans les questions financières. Ses connaissances profondes en matière d’économie politique, la facilité avec
IMRODICTION.
laquelle il traitait les questions d’impôts, d’emprunts, de budget, le firent appeler dès 1850 au ministère de l'agriculture et du commerce. Il commença par entreprendre la réforme de tous les traités de commerce existants entre le royaume de Sardaigne et les autres puissances. Abolition des droits différentiels, liberté de cabotage, réduction des tarifs, tous les principes que l’Angleterre avait adoptés par suite de l’impulsion vigoureuse et féconde de sir Robert Peel furent Reconnus en peu de temps par le petit royaume de Sardaigne. Devenu ministre des finances en 1851, il continua de travailler sans relâche à organiser le Piémont d’après l’exemple des Étals dont la civilisation est plus avancée; comme ces inventeurs obligés de fabriquer eux-mêmes les outils dont Hs se serviront pour exécuter l’œuvre qu’ils ont conçue, le comte de Cavour s'attacha d’abord îi faire du Piémont un État qui pût servir de modèle à tontes' les autres parties de la Péninsule. Ce point d’appui une fois trouvé, cet instrument docile et puissant une fois dans ses mains, il put songer à la délivrance de l’Italie.
Est-ce à dire que, dès 1 8 50, le lendemain de la bataille de Novare , le comte de Cavour ait eu en vue l’unité de l’Italie? C’est une question qu’on m’a faite bien souvent. M. de Cavour était-il, avant Villafranca, unitaire ou fédéraliste? Je n’ignore pas que dans sa jeunesse l’instinct de sa force intellectuelle lui donnait le pressentiment d’être dn jour le ministre du royaume d’Italie. Cependant je pense qu’avant Villafranca le comte de Cavour n’aurait pas absolument repoussé une confédération italienne. Esprit lucide et pratique, jamais
INTRODUCTION’
il ne visait à un but imaginaire du inaccessible ; mais jamais aussi il ne se proposait un but moins élevé que celui qu’il pouvait atteindre. Son regard ne sortait point des bornes de la réalité; mais le réel était pour son génie un horizon bien plus vaste qu’il n’est pour le reste des hommes. Il m’a dit souvent que ee fut la paix de Yillafranca qui rendit impossible l’essai d’une confédération italienne. En effet, si le. programme de, Milan avait pu être rempli jusqu’au bout, si l’Italie avait été libre des Alpes à l’Adriatique, les souverains de Naples et de Toscane, le pape lui-même, auraient pu être amenés à adhérer à une politique italienne, et la confédération aurait pu s’établir avec plus ou moins de chances de succès. Au contraire, l’Autriche étant restée campée sur le Mincio et le Pô, les Italiens ne purent nourrir l’espoir de voir se modifier la politique des anciens alliés de la maison de Habsbourg. L’instinct de la défense éloigna l’Italie de l’idée de la confédération, idée toute de transition d’qjlleurs, et fil mûrir plus rapidement la conception de l’unité.
Qu’il me soit permis de faire remarquer ici en passant dans quelles erreurs peuvent tomber les plus éminents esprits lorsqu’ils parlent de faits qu’ils ne connaissent pas avec précision. Dans son livre sur l’Église et la société chrétiennes, M. Guizot, oubliant que la paix de Villafranca n’avait nullement achevé l’œuvre de l’indépendance italienne, qu’elle avait laissé l’Autriche d’autant plus forte qu’en conservant toutes ses positions stratégiques elle avait moins de territoires à surveiller et à défendre, accuse le comte de Cavour d’avoir, sans néces-
INTRODUCTION
site et uniquement pour satisfaire l’ambition piémon- Inise, dérobé à Mazzini l'idée de l’unité. C’est là, qu’on me permette de le dire, une' singulière illusion. L’Italie était en 1848 plutôt fédéraliste qu’unitaire, ce qui prouve précisément que le travail des sociétés secrètes n’avait pas abouti, puisque vingt années de conspirations n’avaient pu constituer un parti unitaire. En effet, l’unité de l’Italie ne cessa d’être un rêve que le jour oii un» seule des maisons régnantes dans la Péninsule se voua avec une héroïque fidélité à la défense de la cause nationale. Dès ce jour la déchéance .les autres dynasties fut déclarée dans le coeur des Italiens; le règne de Victor-Emmanuel sur toute l’Italie commença le lendemain de la bataille de Novarc. Possible des.ee jour, l'unité de l’Italie ne fut indispensable que le lendemain de la paix de Villafranca. En 1848 le comte de Cavour a pu être fédéraliste autant que Balbd, Gioberti, Hossi; après la paix de Villafranca, il est permis ‘de croire que Kossi aurait été unitaire autant que lé comte de Cavour. Quant à Gioberti, son livre del Iiinnoramrntq civile ne laisse pas de doute à cet égard.
Quoiqu’il eût souffert plus que personne en voyant la guerre se terminer tout à coup de cette façon, M. de Cavour fut le premier à s’apercevoir des suites heureuses que la paix île Villafranca pourrait avoir pour le sort de l’Italie. Lorsqu’au mois de décembre 1859 j’allai prendre ses ordres pour les préparatifs de notre départ pour Paris (on sait qu’il avait été nommé plénipotentiaire au Congrès, dont l’ouverture paraissait imminente), je fus étonné de le trouver en d’aussi bonnes disposi-
INTRODUCTION
lions. Je l'avais vu il son retour de Villafranca pâle el défait, vieilli de longues années en trois jours : un voyage en Suisse et en Savoie et quelques mois passés à Leri lui avaient sufli pour se remettre1. Mais les horizons non-
I. Voici quelques billets écrits par le comte de Cavour à l’un de ses amis intimes, \|. Castelli, dans cette période de repos :
• Pmainge, près Genève . *7 août 1859.
« Cher Castelli , à mon retour de Chamonix, je trouve l'intéressante lettre que vous m’avez écrite en revenant de Bologne. Si quelque chose pouvait adoucir la souffrance que m’a fait éprouver la malheureuse pai\ de Villafranca, c’est l’attitude admirable de l’Italie centrale. Si ces contrées parviennent à demeurer libres et indépendantes malgré la diplomatie, je dirai que l’issue de la guerre a été un avantage pour elle* , car cette indépendance, elles la devront à leur propre vertu, et non pas aux armes étrangères.
« J’ai reçu en même#temps que votre lettre, une lettre de Farini. Je suis heureux qu’il justifie pleinement l’opinion que j’ai toujours eue de lui. Saluez Kattazzi. Assurez-le de mon concours en tout et pour tout. Je ne ressens de curiosité d’aucune espèce û l’égard des secrets de sa politique; par choix, je veux plutôt rester tout à fait étranger aux affaires du jour; toutefois, si Batiazzi jugeait utile un conseil de ma part, je suis toujours prêt à le donner avec franchise.
« Vous savez qu’en politique je pratique largement l'avant-dernier précepte du Pater noster. Nattazzi, en acceptant le ministère après la paix, a fait acte de courage et de patriotisme. Il a donc droit & l’appui des citoyens honnêtes et libéraux; il aura le mien, franc, loyal, énergique.
•< J'ai été à Chamonix en passant par Bonneville, et je suis revenu par Taninge. Les libéraux du Fancigny m’ont accueilli avec une sympathie toute particulière. Je resterai encore quelques jours à Genève, et je ne reprendrai la route de Turin que* lorsque je saurai que la chaleur diminue en Piémont. Écrivez-moi, et croyez-moi votre ami bien affectionné. »
« 19 août.
« Je vous préviens que je partirai dimanche de Genève. Ne voulant pas ine rapprocher de Zurich , je vais me réfugier à Aix. Veuillez m'y écrire pour me dire si la température est supportable en Piémont. Dans le cas affirmatif, je reprendrai le chemin de Turin pour aller dans un coin donner d<»s conseils, si l’on m’en demande, et me tenir bien tran-
t XTKODUCTIOV
veaux qui s'oux raient a ses veux contribua ienl sans doute à lui donner cette surexcitation joyeuse dont j’étais frappé. Il était alors impatient de ressaisir le pouvoir. Réunir l’Émilie d’abord, puis la Toscane elle même, tel
quille si l'on n’a pas besoin de moi. Si, à voire retour de- Florence, Rattazzi vous laisse libre, venez me rejoindre; nous reviendrons ensemble en traversant quelque montagne à votre choix, le mont Cenis excepté. Croyez â ma sincère amitié. »
■ Sans date. Probablement novembre IH59.
u Cher Castelli , vous ne pouvez, vous ne devez pas douter que vos lettres ne ine soient agréables toujours, et aujourd’hui plus particulièrement. Je n’ai pas renoncé à la politique : j’y renoncerais si l'Italie était libre; alors ma tâche serait accomplie; mais tant que les Autrichiens sont de ce côté des Alpes, c’est un devoir sacré pour moi de consacrer ce qu’il me reste de vie et de forces à réaliser les espérances que j’ai travaillé à faire concevoir à mes concitoyens. Je suis décidé à ne pas user inutilement mes forces en des agitations vaines et stériles; mais je ne serai pas sourd â l’appel de mon pays. »
« Leri.
« ... La nomination du prince de Caiignan â l’unanimité, son acceptation du poste périlleux où les vœux des peuples de l’Italie centrale viennent de 1’appeler, l’approbation du Roi et, par suite, du ministère , sont des événements de la plus haute importance, qui exerceront, j’en suis certain , la plus heureuse influence sur les destinées de notre patrie. . .
n ... A Leri on a du temps pour tout, même pour lire la prose de M-' de S. »
i Leri.
« ... Ne m’en veuillez pas si je ne vous écris pas v c’e*t que je ne veux pas vous entretenir des discussions du conseil communal de Trino, dont je suis un membre assidu : ce sont les seuls événements auxquels je puisse prendre part. Pardonnez-moi donc mon silence, et continuez â me tenir informé de ce qui arrive de plus intéressant dans le monde politique. Je vous envoie sous ce pli une lettre d’un ex-prêtre qui se plaint qu’on lui refuse un passeport. Je ne le connais point, mais s’il n’existe rien de très-gros à sa charge, je crois qu’il serait préférable de le laisser aller où il veut, afin d’éviter qu’il aille faire du vacarme à
i vmonrc.TioN.
était le programme dont la réalisation devait rendre enfin possible l'unité italienne.
On sait comment il réussit à exécuter ces projets, et j’ai déjà fait allusion aux amertumes qu’il dut dévorer pour les affaires de Nice et de la Savoie. Il ne m’est pas permis de m’étendre sur ce triste sujet. J’ajouterai cependant que ce fut à celte occasion que j’assistai pour la première fois à l’élaboration d’un de ses grands discours. Il n’est pas sans intérêt de connaître quelle était sa mé-
Londrcs. Ne perdez pas cette lettre; elle contient l’adresse du pharmacien qui vend l’huile de marron contre la goutte, u
« Lcri.
Lundi matin je serai à la disposition de Rattazzi; mais comme
vous avez employé d’une manière ambiguë , contre les préceptes de don Bianco, le pronom sua, je ne sais si la commission* doit se réunir chez moi ou chez Rattazzi. Dans la première hypothèse, veuillez ordonner à mon grttnd Martin de mettre en ordro la salle à manger pour les travaux de la commission. J’attends demain lord Clattriearde, qui a voulu absolument venir. Aujourd’hui j’ai eu le feu chez moi ; il nt’a détruit beaucoup de fourrage. Patience! Aimez-moi bien. »
• Lcri, R décombre 1850.
« Mon cher Castelli, ÎSigra est arrivé hier, comme vous me l'aviez annoncé, non pour me communiquer ma nomination au congrès de Paris, mais simplement pour mo direquo le ministère n’ayant encore rien reçu de Paris, D. m’engageait à prendre patience et à ne pas bouger de Leri.
« Mc voilà donc relégué ici indéfiniment! Pour ce qui me concerne, j’en prends gaiement mon parti, car la vie que je mène me convient tout à fait. Je m’amuse parfaitement tout seul ou avec les bons cultivateurs au milieu desquels je vis. Je suis tout résigné à passer l’hiver entier ici. Mais...
« Puisque je suis bien décidément un rilrgalo, j’ai le droit d’invoquer de votre amitié une visite. Un de ces jours que le soleil hïira comme aujourd’hui, venez me trouver, je vous prie. Cela me procurera quelques heures agréables et de précieux souvenirs. Croyez à ma sincère amitié. »
* Pour la toi électorale. \l. de Cavour en était le président.
IM HODl CTION.
(liode. D'ordinaire il laissait la discussion s’engager dans les chambres pendant quelques jours. Assis nonchalamment au banc des ministres, jouant avec son couteau à papier et essuyant le feu de ses adversaires avec toute l’aisance d’un lutteur expérimenté, il ‘avait l'air de ne prêter aucune attention à ce qui se disait : en réalité, pas une syllabe ne lui échappait. Peu à peu et par un travail intérieur dont il n’avait presque pas conscience, le plan de son discours se trouvait tout formé dans sa tête. Sans jamais en écrire un mot, sans même prendre des notes, à moins qu’il n’eût à rapporter des chiffres ou des dates, il lui suffisait de réfléchir pendant une heure ou deux, le matin même du jour où il devait prendre la parole, pour donner à ses idées la forme convenable. Dans les dernières années il avait pris l’habitude de me faire assister à la répétition générale de ses discours. Assis vis-à-vis de moi dans un fauteuil, il épiait sur mon visage, qui jamais ne sut rien lui cacher, l’impression que faisait sur moi la trame fine et serrée de son argumentation. Quelquefois jj m’interrogeait du regard ou provoquait par des questions mes observations sur les points dont il n’était pas satisfait. Il / avait horreur de l’emphase et de la rhétorique : il visait surtout à l’évidence, et à mon avis il l’atteignait. Sans jamais tomber dans l’exagération ou le paradoxe, il présentait les questions sous un jour nouveau et d’une façon si naturelle, que souvent ses adversaires de bonne foi étaient surpris d’avoir pu les envisager autrement. Il évitait avec soin les lieux communs, mais les idées qu’il exposait, tout en étant nouvelles, semblaient ap-
IMHODUCTIOY
[larlenir à tout le monde, car tout le monde reconnaissait en elles la substance de la discussion, la résultante des forces réelles qui dominaient la situation. Son élocution en italien était difficile, entrecoupée, pénible à entendre; et cependant, si on faisait le dénombrement des votes des deux chambres, on reconnaîtrait que le plus souvent la clôture était adoptée aussitôt après qu’il avait été entendu. Sans avoir les dons brillants et les attributs extérieurs de l’orateur, il en avait la qualité la plus solide, un esprit délié et lumineux, déduisant l’un de l'autre ses arguments avec une simplicité victorieuse, une clarté irrésistible. L’ordre logique de ses idées, une fois établi, ne pouvait être dérangé par aucune interruption. Bien des fois, en écoutant de l’une des tribunes de la chambre Je discours qu’il avait [(réparé de vive voix le matin en ma présence, j’ai pu remarquer la fidélité de sa mémoire. Tantôt les mêmes mots qui m’avaient frappé venaient provoquer tour à tour l’hilarité et les applaudissements de la Chambre; plus souvent il improvisait sa phrase, mais l’idée était constamment la même, et j’aurais pu annoncer à mes voisins par quelle suite de corollaires il arriverait à sa dernière conclusion. Comme je lui exprimais ma surprise pour taut d’exactitude, il me répondit : « Je ne serais pas aussi sur de moi, si j’écrivais mon discours. Au lieu de ne suivre que l’idée et de me fier à l’improvisation pour la phrase, je serais obligé de me tenir littéralement «à des mots écrits : et même, si j’avais un souffleur comme tel de mes honorables adversaires, il m’arriverait souvent de rester à court. L’habitude que j’avais [irise dans ma
INTRODUCTION
jeunesse de résoudre en esprit des problèmes de mathématiques m’a mis à même d’entasser dans ma tête une longue série de théorèmes et de corollaires qui gardent toujours leur ordre de bataille et ne me donnent aucun embarras. » Il revenait souvent sur ses études de mathématiques, et il me disait que chaque question de politique ou de morale est une courbe dont il faut intégrer les éléments par une sorte de calcul infinitésimal. Un jour qu’il me paraissait donner aux mathématiques une trop grande place dans la conduite des affaires politiques, j’osai lui dire que cependant il n’aurait pas sans doute donné le gouvernement de l’Angleterre à Newton, qui connaissait si bien les lois qui gouvernent les mondes. Il eut un petit sourire de satisfaction intérieure, et il m’avoua que l’étude de l’économie politique et de l’histoire, les voyages et la connaissance des hommes lui avaient servi autant que les sciences exactes. Néanmoins il avait la prétention d’être un grand ignorant, car, disait-il. je ne connais ni grec ni latin. De plus, ajoutait-il en riant, jamais de ma vie je n’ai écrit de vers, et il m’est plus facile de faire l'Italie que de composer un sonnet. » Poussant l’horreur du dilettantisme jusqu’à prétendre qu’il n’avait aucun goût pour les arts, il faisait profession d’être sans oreilles pour la musique et sans yeux pour la peinture et la sculpture. Cependant il fit presque violence à Verdi pour qu’il acceptât la députation, et il disait à ce propos : « Celui qui a composé le Troralore peut bien siéger au Parlement national. » Je le surpris à Bologne dans la galerie de tableaux s’extasiant devant la Sainte-Càn'le de Raphaël, et une dis-
I VI HO II l 0 TIOV
cussion s'engagea entre nous sur la beauté comparative île la Vierge à lu Chaise et de la Sainte-Cécile. Son indifférence pour les beaux-arts était une sorte de parti pris bien plutôt qu’un défaut de sens esthétique1.
11 en était de même pour la philosophie. 11 m’a dit plus d’une fois, avec ce sourire sympathique qui animait sa conversation : « Que pensez-vous du moi. du non moi, du sujet et de l’objet, du lini et de l'intini? Quelle est votre opinion sur la thèse, l’antithèse et la synthèse? Quant à moi, je dois laisser toutes ces choses à mon frère; nous avons partagé entre nous : à lui l’idéal, à moi le réel. » Malgré ces boutades, il était loin d’être indifférent aux grands problèmes de la destinée humaine. 11 croyait fermement au progrès qui, d’après lui, consisterait surtout dans l’éducation et l’amélioration incessante du peuple. Il repoussait le socialisme, le regardant comme une négation de la liberté, qui était à ses yeux la formule souveraine de la politique intérieure. Mais il ajoutait qu’il comprenait la nécessité de la taxe des pauvres instituée en Angleterre ; car, disait-il, s’il n’existe pas de droit au travail, il y a un devoir d’assistance. Peu de jours encore avant sa mort, il donnait une preuve de sa sollicitude pour le sort des classes laborieuses. Une grève ayant éclaté parmi les ouvriers boulangers de
I. Un matin , à Pise, il vint me réveiller au point du jour, et il voulut visiter de nouveau, pendant que la ville était silencieuse et déserte, les monuments qu'il avait vus la veille à la hâte avec le Roi. Comme nous étions dans le Campo Santo, il me dit : « Qu’il ferait bon reposer ici! » Je lui fis observer en riant que nous étions en terre sainte, et que la terre que nous foulions avait même été rapportée de Palestine au t»*mps des croisades. « Êtes-vous sûr, répondit-il avec cette raillerie qui lui était habituelle, qu’on ne me canonisera pas un jour? >*
IM'HODUC TIO.V
Turin, il fil appeler sou fournisseur et s'enquit auprès do lui, familièrement et minutieusement, des conditions que les maîtres faisaient aux ouvriers; le lendemain il reçut une députation des maîtres boulangers, et il allait également recevoir une députation dés ouvriers lorsqu’il tomba subitement malade. C’est que tout en pensant que l’autorité doit s’abstenir d’intervenir en pareil cas, il croyait que le devoir des hommes considérables par leur fortune et par leur position est de veiller autant que possible au bien-être des classes inférieures. Il parlait souvent de la nécessité d’affronter avec courage les crises et les inconvénients inévitables qu’entraîne la liberté : il la voulait sans bornes et sans autre contrôle que celui qu’exige la sauvegarde du droit d'autrui. 11 appliquait hardiment ces idées, soit dans la sphère économique, soit dans les matières de politique, de morale ou de religion; jamais peut-être il ne s’est rencontré, parmi les peuples de race latine, un homme qui ait eu une conception aussi large, un respect aussi profond et aussi vif de la liberté. On sait qu’il refusa toujours de demander à la Chambre les pleins pouvoirs, hors des cas de guerre, et qu’il ne voulut jamais exercer une dictature que l’Italie lui aurait accordée pourtant sans hésitation. Sa conviction à ce sujet était telle qu’il répétait à toute occasion : « Il faut que l’Italie se fasse par la liberté, autrement il faut renoncer à la faire. » En pleine révolution, lorsque Naples venait à peine d’être unie aux Etats du roi Victor-Emmanuel, il voulut qu’on y laissât subsister la liberté de la presse la plus absolue ; et lorsqu’on lui objectait que la presse en Italie, quoique absolument dégagée de toute entrave.
I NTKOUUCTIO V
est rarement bonne soit sons le rapport politique, soit sous le rapport littéraire, « la presse n’est pas bonne, répliquait-il , mais l’opinion publique l’est. » Son avis était que, lorsque la presse est libre, toute police politique est inutile, car là où tout le monde peut sans danger dire sa pensée, tout le monde a intérêt à la dire. Quelqu’un voulait lui démontrer un jour l’utilité de créer un journal semi-officiel qui eût pour mission de défendre la politique du gouvernement. Il répliqua : « Voulez-vous faire prendre en grippe des idées justes et saines? présentez-les sous une forme officieuse ou officielle. Si vous soutenez une bonne cause, vous trouverez facilement, sans les payer, des écrivains qui la défendront avec plus de cœur et de talent que des journalistes salariés. » Lorsque l’on pense que l'homme qui parlait ainsi avait été depuis douze ans et était encore, pendant les derniers jours de sa vit!, en bulle à des attaques d’une violence extraordinaire, on ne peut s’empêcher d’admirer la générosité de son caractère en même temps que l’élévation de s*> n esprit.
Il regardait la liberté d’enseignement comme un juste corollaire de la liberté de la presse. Appréciant combien a été funeste a l’Italie le système d’éducation exclusivement académique et littéraire qui a prévalu jusqu’à nos jours, il aurait voulu détourner au profil des écoles techniques d’arts et métiers l’argent qui se dépense à former des avocats et des littérateurs. Pénétré de la nécessité de pousser les Italiens à abandonner l’étude des mots pour celle des faits et des idées positives, il n’eût pas hésité, une fois que des lois sages auraient pourvu
IN I IU)l)l CTIO Y
avec efficacité à l’enseignement élémentaire, à su[t|trimcr le ministère de l'instruction publique , et il eût laissé à la liberté illimitée de discussion le soin d’élever incessamment le niveau des connaissances scientifiques et littéraires.
Il méditait en outre, dans les derniers temps, deux grandes et nouvelles applications de celte conception de la liberté, qui est la clef de voûte de toute son œuvre politique. Il voulait doter l’Italie de la liberté administrative et de la liberté religieuse. Jamais d n’admit pour l’Italie un système de centralisation tel que celui (pii existe en France. Sans méconnaître les avantages que présente dans certaines circonstances la concentration de tontes les forces nationales dans une seule main, sans se dissimuler qu’un tel régime est à peu près indispensable dans les temps de guerre et de troubles, il croyait fermement que l’Italie devait s’organiser de manière à jouir de toute la liberté administrative compatible avec l’unité politique. Aussi avait-il accepté en principe l’institution des régions, proposée par MM. Farini et Minghetti. Prêt à renoncer à ce système, si le Parlement ne s’y montrait pas favorable, il attendait que la discussion publique de cette question importante lui eût fait connaître les véritables intentions du pays, et il n’était pas fâché pour le moment de voir les députés nommés dans les parties de l’Italie les plus éloignées de Turin se montrer encore plus préoccupés d’assurer l'unité nationale que de ménager les libertés administratives. Il espérait que devant cet exemple d’un Parlement plus jaloux (pic le pouvoir exécutif de donner au gouverne-
I \ I nom CTI O N.