JO
meut central toute la force et l’autorité nécessaires, on cesserait enfin d’accuser le cabinet de Turin de vouloir établir sur toute l’Italie la domination piémonlaise. il y avait cependant des "concessions qu’il n’était nullement disposé à faire : c’étaient celles qui eussent porté une atteinte à la liberté administrative des communes. Il refusait au gouvernement toute compétence dans la gestion des biens communaux, et il ne lui réservait qu’un droit de surveillance, qu’il aurait même vu avec plaisir déférera la province ou à un autre corps administratif intermédiaire. Je lui représentais , comme faisaient tant d’autres , les inconvénients .qu'une liberté communale illimitée offrirait dans quelques contrées de l'Italie où la population est peu éclairée; je lui citais telle ville dont l’administration était maintenant beaucoup moins bonne qu’à l'époque où le gouvernement intervenait plus activement dans les affaires communales. Il me répondait : « Seriez-vous donc disposé à abandonner l'administration de votre fortune à un étranger, uniquement parce qu’il aurait une réputation de bon administrateur? il en doit être de même des communes. L’intérêt des contribuables est la garantie la plus sûre que l’administration sera bien contrôlée. Avec un bon système électif, avec une presse libre dénonçant les abus, je ne vois pas pourquoi les habitants de la commune ne pourraient pas s’administrer mieux par eux-mêmes que sous la direction des agents du gouvernement. » Aussi était-il d’avis de laisser aux conseils ' communaux le libre choix des syndics, en établissant seulement quelques garanties de capacité et de moralité.
INTRODUCTION. ït
Ce rôle de Contradicteur qu’il m’arrivait quelquefois dit prendre involontairei'Afinl auprès de lui avait fini par lui plaire, et il m’encourageait à la discussion avec la plus grande bonté. Saisi de la grandeur et de la valeur pratique de? combinaisons politiques dont il m’entretenait, je restais parfois silencieux, pénétré d’admiration et de respect. Alors il m’assiégeait de ses interrogations, et, de sa voix presque caressante, il me disait : « Faites-moi donc vos objections! » Déjà intérieurement convaincu, je hasardais quelques remarques cl quelques doutes dont sa puissante intelligence se jouait avec une facilité merveilleuse.
C’est surtout sur les affaires de Rome que nous eûmes de longues et fréquentes conversations, .le savais que dès le commencement de sa carrière politique, en 1848, il avait soutenu dans le Risorgimento la théorie de la séparation absolue et de l’indépendance réciproque des deux pouvoirs, .le le savais opposé à toute confiscation des biens ecclésiastiques ; je n’ignorais pas qu’il pensait, avec M. de Tocqueville, qu’il est bon que le clergé ait, par la propriété foncière, un point de contact de plus avec la société où il vit; je savais enfin qu’il était aussi éloigné du fanatisme antireligieux que du fanatisme de la superstition, et j’avais été bien souvent l’humble instrument d’une protection que jamais il ne refusait aux prêtres dignes de ce nom qui avaient recours à lui. Cependant, et tout en partageant complètement sa manière de voir, lorsqu’il me manifesta pour la première fois son projet d’ouvrir des négociations avec la cour de Rome pour lui offrir la liberté complète de l'Kglise en échange
1 XTRODl CTJOV
<le la renonciation au pouvoir temporel, je lus alarmé des difficultés et des dangers de l’entreprise. Un jour que j’assistais, comme il m’arrivait souvent, à son déjeuner, j’osai lui parler ouvertement et plus longtemps qu’à l’ordinaire. Il me paraissait que l’espoir qu’il avait d’amener la cour de Home à accepter ses idées serait une chimère, tant que l’Autriche aurait un pied en Italie. J'ajoutai qu'il est dans la nature des pouvoirs spirituels de ne jamais abdiquer, et que la papauté me semblait destinée à perdre son autorité temporelle peu à peu, au milieu de l’indifférence universelle. L’appeler à une telle transformation en lui disputant un dernier lambeau de territoire, la contraindre à commencer sous’ une forme nouvelle le cours d’une nouvelle destinée, c’était s’exposer à faire revivre, par un semblant do martyre, une institution qui, ayant pour fondement et pour point de départ le principe d’autorité, est incompatible avec les sociétés modernes, qui ont la liberté pour base. Même en supposant que le Pape abdiquât son pouvoir temporel, je m’effrayais des conséquences que la liberté absolue de l’Église pouvait produire au milieu des populations de l’Italie méridionale, . si superstitieuses, si peu avancées en fait d’instruction élémentaire. Quelle influence n’allaient pas exercer dans un tel milieu des prêtres et des moines en nombre démesuré, débarrassés de tout contrôle de la pari des autorités civiles? Combien ne pourraient-ils pas être dangereux dans un pays partagé naguère en cinq ou six États , et menacé par cinq ou six prétendants intéressés à faire cause commune avec le clergé resté hostile, et à semer le désordre et l’insurrection?
IXTIiODI C.TIOY
11 écoula ccs observations sans m’interrompre, mais il répondit avec sa vivacilé habituelle :
« Je lie partage pas vos alarmes; j’ai plus de confiance que vous dans les effets de la liberté. Concevez-vous l’Italie sans Rome, et pouvez-vous assigner à Rome un autre rôle que celui de capitale de l’Italie ? Ne voyez-vous pas que le moment est venu de résoudre cetle question du pouvoir temporel, qui a été de tout temps la pierre’ d’achoppement de la nationalité italienne, et que le seul moyen de la résoudre est de rassurer le monde catholique sur le sort que l’Italie nouvelle, fera à la papauté? On lait injure au catholicisme lorsqu’on prétend qu’il est incompatible avec la liberté. Ma conviction est, au contraire, qu’aussitôt que l’Église aura goûté de la liberté, elle se sentira comme rajeunie par ce régime salubre et fortifiant. Pourquoi les catholiques éclairés et sincères qui, dès l’année 1831 , demandaient pour l’Église la suppression de tout privilège et de tout contrôle, c’est-à-dire le régime du droit commun, n’accepteraient-ils pas une solution qui met un terme à une situation monstrueuse? Vous dites que la papauté n’abdiquera jamais : je n’en demande pas tant, il suffit d’une renonciation tacite. D’ailleurs croyez-vous qu’elle ait à abdiquer quelque chose? Croyez-vous que le pouvoir temporel existe encore? La preuve qu’il est bien mort, c’est que l’occupation de Rome par les troupes françaises n’éveille aucune jalousie chez les autres puissances catholiques. Pensezvous qu’il en aurait été de même au xin* ou au xiv" siècle? N’est-il pas évident que le Pape a cessé d’être un prince indépendant et d’avoir une véritable influence politique
INTRODUCTION
«lu moment où il \ il d’aumônes et où il aorepte en frémissant une protection qu’il n’aime pas? Lorsque l’Europe sera convaincue que ce n’est pas au catholicisme que nous en voulons, elle trouvera naturel et convenable que le drapeau italien flotte à Rome de préférence à tout autre drapeau. L’entreprise n’est pas facile, mais elle est digne d'être tentée. Ce n’est pas en vain que l'Italie a tant tardé à recouvrer son indépendance et son unité. La reconstitution de notre nationalité ne doit pas être stérile pour le reste du monde. C’est à nous qu’il appartient de mettre un terme au grand combat engagé entre l’Eglise et la civilisation, entre la liberté et l’autorité. Quoi que vous en disiez, je garde l’espoir d’amener peu à peu les prêtres les plus éclairés, les catholiques de bonne foi à accepter celle manière de voir. Peut-être pourrai-je signer, du haut du Capitole, une autre paix de religion, un traité qui aura, [tour l’avenir des sociétés humaines, des conséquences bien autrement grandes que la paix de Westphalie ! »
C’est en exprimant ce noble et grand espoir qu’il mit fin à notre conversation. J'ai cru devoir la rapporter telle qu’elle m’est restée dans la mémoire et sans même cacher les hésitations de ma pensée , parce qu'elles font vivement ressortir la fermeté de décision du comte de Cavour. Il ne doit plus en effet être permis à personne aujourd'hui de mettre en doute la sincérité avec laquelle le comte de Cavour poursuivait cette tentative grandiose. Cependant, en Italie même et parmi des hommes qui appartiennent au parti libéral , plusieurs se sont mépris singulièrement sur les raisons qui ont décidé M. de Cn-
INTRODUCTION. i.‘i
vourà faim déclarer solennellement par les Chambres italiennes que Rome doit être la capitale de l’Italie. A quoi bon, s’est-on demandé, celte prise de possession anticipée d’une ville occupée en même temps par la France et par le saint-siège? Quel résultat pouvait-on attendre des négociations entreprises avec la cour de Rome? Dire qu’on veut n’aller à Rome qu'a près s’être mis d’accord avec le monde catholique, n’est-ce pas renvoyer la revendication de notre capitale à l'accomplissement d’une condition inexécutable? Ainsi, même pour quelques-uns des partisans du comte de Cavour, cet acte n’était qu’un stratagème d’une valeur douteuse. Ne pouvant, disait-on, renoncer il jamais à réunir Rome au reste de l’Italie, et ne voulant pas en réalité dépouiller Turin du privilège d’être la capitale du royaume, on remettait pompeusement la solution de la question à l’époque d’une transaction que rien ne faisait prévoir comme prochaine.
Les intentions, les vues du comte de Cavour étaient bien différentes. Certes, il lui en coûtait d’ôter à Turin son éclat et son rang de capitale : mais jamais il n’a hésité un instant entre ce sacrifice, qui lui était en quelque sorte personnel, et la conviction qu’il avait de la nécessité absolue que Rome devint la capitale du. nouveau royaume. Il était si persuadé de l’abnégation patriotique des habitants de Turin, qu'il m’a plusieurs fois répété, après son premier discours sur Rome, qu'il pouvait donner sans risque sa démission de député, si cela lui plaisait, certain que ses électeurs de Turin lui accorderaient leurs suffrages avec la même unanimité. Aussi, lorsque parut la brochure de M. Massimo d’Azeglio contre
INTRODI'CTION.
Jli
le choix de Home, j’ai |>n remarquer qu’aucune des considérations exposées par l’éloquent publiciste n’avait ébranlé la conviction du président du conseil. En provoquant le vole émis par les Chambres il se proposait d’atteindre immédiatement un double but. D’abord il apaisait les agitations intérieures et tranchait d’un coup les discussions sur le choix de la capitale, discussions qui, en 1818, lorsqu’il ne s’agissait que de choisir entre Turin et Milan, avaient eu déjà les suites les plus fâcheuses. En même temps il associait le Parlement à la ligne politique qu’il s’était tracée à l’égard du saint-siège, en faisant sanctionner d’avance le grand principe de l’Église libre dans l’Etat libre. Réduisant ainsi à néant toutes les lins de non recevoir que le cardinal Antonelli paraissait devoir opposer aux offres de négociations, lui enlevant par des déclarations publiques et solennelles tout prétexte pour élever des doutes sur la bonne foi du cabinet de Turin, le comte de Cavour voulait mettre le saint-siège en demeure de choisir entre la liberté religieuse qu’on lui offrait et les restes du pouvoir temporel. Enfin, et pour tout dire en un mol, ces déclarations étaient un appel au monde catholique, elles devaient provoquer un jugement de l’opinion universelle sur la séparation des deux pouvoirs et amener les âmes sincèrement religieuses à donner ouvertement leur adhésion au système proposé par M. de Cavour.
Je touche ici à l’un des traits les plus remarquables du caractère du grand homme que l’Italie a perdu : je veux parler de sa déférence extrême envers l’opinion publique. Celle-ci était à ses yeux la véritable souveraine
INTHOIHM: TIOIN.
du monde à notre époque , et il pensait qu'aucun changement n'était durable en fait s'il n'avait été auparavant mûri dans les esprits. J’ai dit quel élail son respect pour la liberté de la presse, et certes il est superflu de faire mention de l'importance qu’il attachait aux débats parlementaires. Ainsi qu'il l’a déclaré plus d’une fois à la Chambre des députés, le plus grand nombre de ses notes diplomatiques étaient adressées aux populations encore plus qu’aux gouvernements. 11 livrait à la publicité tout ce qui n’était pas compromettant pour les cabinets avec lesquels il traitait, et c’est par ses appels fréquents à l’opinion générale qu’il est parvenu à substituer, dans les rapports diplomatiques, à la notion païenne ou féodale de l'Etat l’idée de nationalité, immense révolution de laquelle est née l’Italie. Il sentait surtout la nécessité d’avoir l’opinion pour alliée dans cette question de Rome, question brillante s’il en fut, que la force était impuissante à trancher, question de conscience et de haute moralité historique. Le vote du Parlement devait exercer sur les esprits cette influence élevée à laquelle, malgré son respect pour les opinions individuelles, le comte de Cavour n’a jamais voulu renoncer : ce vote rendait impossible les demi-solutions , les expédients de fantaisie : il calmait d’un côté les alarmes sincères ou affectées du parti catholique, de l’autre les impatiences naturelles ou calculées du parti avancé; il indiquait enlin aux aspirations nationales un but sublime, qu'on ne pouvait atteindre qu’en donnant à l’Europe des gages de concorde, de modération et de sagesse.
Telles étaient les idées du comte de Cavour, et bien
INTROniT.TION.
■JH
que sa mort ail suivi de près, hélas! les discussions solennelles qu'il provoqua sur ce sujet, il a vécu assez pour en pressentir le triomphe. Chargé de dépouiller sa correspondance réservée, j’ai pu m’assurer par moimême des adhésions nombreuses qui arrivaient de tous côtés à son programme : l’Église libre dans l’État libre. Aussi me parlait-il avec un véritable enthousiasme des chances qu’il entrevoyait de réussir dans ses projets. Sa parole touchait alors à l’exaltation, à la poésie, et je restais frappé d’étonnement en voyant cet esprit si positif, cet économiste, ce politique consommé, s’exprimer avec tant de chaleur sur l’alliance possible et même prochaine du catholicisme et de la liberté.
C’est qu’il était aussi grand par le cœur que par l’esprit, et qu’à une logique inflexible se joignait en lui une nature pleine de confiante générosité. J’ai parlé longuement de son tempérament libéral; un autre trait le fera connaître encore mieux. Son premier mouvement était toujours plein de bienveillance. Même avec les hommes qu’il voyait pour la première fois, sa manière d’être respirait une aimable confiance. On voyait qu’il lui en coûtait de croire les hommes méchants, et qu’il ne se mettait en garde contre eux qu’à- contre-cœur. Chez un homme qui avait une si grande expérience des hommes et des choses, cette disposition, qui ne saurait être attribuée à un défaut de sagacité, dénote à mon avis une bonté supérieure. Il était sujet à de véritables accès d’admiration enthousiaste pour tel ou tel de ses amis : aussi l a-t-on souvent accusé à Turin de ne pas assez connaître les hommes, de ne pas savoir choisir son
i.NTKODI CTIO.V 2'J
entourage. Il ne m'appartient pas île le détendre de ee reproche; je dirai seulement qu’il n\ail au contraire la prétention desavoir juger les hommes, et qu’il se réjouissait des succès de ses amis comme de son propre ouvrage. Il n’épargnait pas son admiration aux hommes qui la méritaient de quelque manière. 11 reconnaissait avec la même impartialité les qualités de ses adversaires politiques et prenait vivement leur défense lorsque des maladroits les attaquaient devant lui. Visant avant tout à atteindre son but, il n’admettait pas la rancune en politique, et ses adversaires de la veille devenaient quelquefois ses instruments ou ses aides du lendemain. Celte conduite a donné lieu h bien des accusations de versatilité, à bien des doutes sur la solidité de ses principes. Il est des hommes qui ne lui ont point pardonné d’avoir, lui, ancien membre de la droite, contracté en 1853 une alliance avec le centre gauche de la Chambre dont il associa le chef, M. Kaltaz/i, à ses travaux. C'est encore ainsi qu’on lui a reproché d’avoir appelé en 1859 le général Caribaldi à former un corps de volontaires, à se mettre à leur tète, et à prendre part avec les armées régulières de la France et de la Sardaigne à la délivrance de l’Italie. — Il faut l’avoir vu pendant les mois d’avril, mai et juin 1859, pour se faire une idée de la dévorante activité dont il était doué. Tout à la fois président du conseil, ministre des affaires étrangères, de l’intérieur, de la guerre et de la marine, il avait transporté son lit dans les bureaux’du ministère de la guerre, et il se promenait la nuit en robe de chambre, passant d’un ministère à l’autre, donnant tour à tour des ordres
IM ItODUC.TIOY
relatifs à rnrtilleric, à la police, ou à la correspondance diplomatique. Tout entier à l’œuvre d’affranchissement, que lui importaient alors les dissidences qui le séparaient de Garihaldi? Ils voulaient tous deux délivrer l'Italie ; le reste n’était rien. Une nuit le général vint s’asseoir au chevet du comte de Cavour, et accepta le rôle dans lequel il devait, peu de temps après, accroitre avec tant de bonheur sa juste renommée. Quant au comte de Cavour, il ne songea pas même aux embarras, aux préoccupations que devait lui attirer ensuite cette alliance avec le parti avancé. Et lorsque, au milieu des crises des deux années suivantes, on le blâmait d’avoir prêté des forces à ce parti en rappelant sur le théâtre de l’action le héros de Montevideo, il répondait nettement qu'il était loin de s'en repentir, si grande était la nécessité de transformer en année d’Italie la brave armée du roi de Sardaigne, et de faire que le plus grand nombre possible d'Italiens prit part à la 'guerre nationale. C’est ce qu’il rappela en peu de mots le 20 avril 1861, dans la mémorable séance où le général Garibaldi parut à la Chambre en accusateur et eu accusé tour à tour. J'assistais à celle scène grandement dramatique, et jamais je n’oublierai ce choc de deux âmes d’une trempe si différente, enflammées également de l’amour de l’Italie, mais séparées par des souvenirs douloureux ; celle lutte entre une intelligence supérieure façonnée de longue main à toutes les exigences de la politique, et l’instinct impétueux de l'homme primitif n’écoutant que sa passion d’autant plus aveugle et irrésistible qu'elle était plus généreuse. D’un tempérament irascible autant que celui du général
I M' R O 11 U C T I O X Il
(iaribaldi , joignant les nerfs délicats d une femme a une puissante constitution physique, le comle de Cavour lit alors un effort suprême sur lui-même : ses brèves paroles s’élevèrent jusqu'à ces régions de l’émotion auxquelles il n’avait jamais osé atteindre auparavant, par une crainte exagérée de la rhétorique. Il fut noble et pathétique , lier et modeste en même temps : c’est qu’il disait ce qu’il sentait, ce qu’il me répétait bien souvent dans ses entretiens confidentiels.
Lorsqu’on embrasse d’un coup d’œil celle étonnante carrière politique, bien des contradictions qui ont semblé inexplicables disparaissent et se trouvent justifiées par un amour sans limites pour la liberté. Traité à la fois de clérical par les républicains, d’athée et de révolutionnaire par le parti clérical, le comte île Cavour suivait imperturbablement sa route. Impartial sans cesser de prendre à toutes les questions le plus vif intérêt, sa défiance des utopistes ne l’entraînait pas jusqu’à l’idolâtrie du shi/u quo, de même que son mépris pour la routine ne le disposait point à s’éprendre de toutes les idées nouvelles. Il encourageait de ses conseils, quelquefois même de son argent, les industries qui venaient s'établir pour la première fois dans le pays : il accueillait avec empressement tous les capitalistes étrangers qui venaient l’aider dans l’exécution des immenses travaux publics auxquels il a donné une impulsion si vigoureuse : il effrayait les hommes de finance par la hardiesse avec laquelle il poussait le Piémont à entreprendre le percement du Mont- Cenis, l’installation des arsenaux militaires à la Spezia, les fortifications de Casai et d’Alexandrie, mille autres
l:\THODl CTIO.V
Iravaux (lui liépa^aieiil la portée et les ressources d’un petit royaume de cinq millions d'habitants. Mais lorsqu’on venait proposer à la Chambre de substituer à l’armée régulière des milices volontaires telles qu’elles existent aax États-Unis; lorsqu’on demandait l'abolition de tous les impôts indirecls et la création d’un impôt unique sur le revenu, ou bien d’un impôt progressif sur le capital, il repoussait avec une verve intarissable ces théories fâcheuses ou intempestives qui eussent pu empêcher le Piémont d’accomplir sa mission de libérateur de l’Italie. Le comte de Cavour avait ce qui a manqué jusqu’ici à un trop grand nombre d’hommes d’État ; l'instinct et la science de la liberté. Il repoussait toutes les théories qui, libérales en apparence, sont absolutistes en réalité, bien souvent, en parlant de M. Mnzzini et des républicains, il me disait : « J’admire leur dévouement à une idée, mais j’ai horreur de leur fanatisme. » Il aimait le système représentatif et parlementaire, parce qu’il le croyait le plus capable île mettre continuellement en mouvement toutes les intelligences, de faire par un échange incessant d’idées et par une discussion inépuisable l’éducation des classes inférieures de la société. Il ajoutait que pour que ce mouvement continuel ne devînt pas un tourbillon et ne donnât pas le vertige à l’esprit public, il fallait qu’il existât au centre de la machine politique un pivot destiné à en régulariser et à en diriger l’action, une dynastie placée au-dessus de toutes les discussions, mais dont les intérêts demeurassent inséparables des grands intérêts nationaux. Le pouvoir exécutif ne devait, selon le comte de Cavour, jamais aller
1 VrKOlH CTION.
ri la remorque des pensées et des besoins du peuple, mais prendre au contraire les devants lorsqu'il s’agissait de mesures généreuses et réalisables, afin de pouvoir s’opposer avec une autorité suffisante au courant des passions populaires lorsque la foule obéirait à des entraînements dangereux et funestes. « Aucune république, disait-il souvent, ne peut se trouver en état de donner une somme de liberté aussi réelle et aussi féconde que celle que peut comporter la monarchie constitutionnelle,-pourvu qu’on n’en fausse pas les rouages par des jalousies mesquines et des défiances malheureuses. La forme républicaine adaptée aux besoins et aux mœurs de l’Europe moderne est encore à découvrir... Elle supposerait, en tout cas, déjà achevée cette grande tâche de l’éducation populaire qui sera l’œuvre de notre siècle. » Aussi n’admeltait-il le suffrage universel que dans ces occasions extraordinaires où, tout étant mis en cause, la nécessité de tout reconstruire oblige à faire appel à la volonté de tout le monde. Bien qu’étant assez disposé à abaisser progressivement le cens électoral, il aurait combattu énergiquement toute proposition tendante à établir d’une manière permanente et définitive le suffrage universel en Italie, car li ses yeux, la première garantie de la liberté de l’électeur, c’était sa capacité.
Au reste, le comte de Cavour n’aimait pas les professions de foi, et il avait la plus grande antipathie pour ce qu’on a appelé V esprit doctrinaire. Tout dogmatisme répugnait à sa nature, et il avait l’habitude de dire que la conclusion la plus claire à tirer de l’histoire est que
toute société ne vit que par la combinaison de plusieurs
INTRODUCTION
principes, l'équilibre de plusieurs forces. Loin de prétendre à l’infaillibilité, il avouait souvent qu’il s’était trompé, soit dans ses jugements sur certains hommes, soit dans l’appréciation de certains faits. « Un de ces jours, me dit-il une fois, je vous dresserai la liste de mes erreurs politiques; ce ne sera pas la moins instructive de mes leçons. » Dans une autre occasion il disai| en riant : « Les hommes qui sont au pouvoir ne s’aperçoivent jamais qu’ils sont impopulaires; car il y a une grâce d’état pour les ministres comme pour les maris. » On sait que la conscience de ce qu’il valait et de la grandeur de son rôle historique n’avait pas ôté au comte de Cavour celle simplicité , cette sorte de bonhomie spirituelle qui donnait un charme si séduisant à sa conversation. bien n’était trop petit pour lui : il s’intéressait à votre personne, à vos habitudes, à vos affections. Son regard perçant devinait, sur votre visage les sentiments qui naissaient dans votre cœur, et ses questions, sans jamais être indiscrètes, faisaient assez voir qu’il pénétrait jusqu’au fond des intentions de son interlocuteur. Il arrivait souvent qu’après avoir passé quatre ou cinq heures de suite à s’occuper des affaires1 de la marine, des finances ou de l’intérieur, il passait dans le cabinet où je travaillais, et là, sautant et courant dans la chambre comme un écolier qTii a fini sa tâche, il s’entretenait quelques instants avec moi pour se reposer. Il donnait alors pleine carrière à son esprit : les épigrammes sur ses adversaires, sur les orateurs boursouflés de l’extrême gauche et de l’extrême droite pleuvaient avec une telle abondance qu’il semblait qu’il prit sa revanche de la
INTRODUCTION
réserve qu’il s’élait habitué peu à peu h garder dans ses discours à la Chambre. Souvent il plaisantait sur luimême, surtout lorsqu’il était obligé de paraître en grand uniforme dans les fêles officielles. Hormis les occasions où il ne pouvait s’en dispenser, il ne portait jamais de décorations, et il avait peu de goût pour ceux qui aiment à se parer de rubans. Comme on était venu lui conseiller l’institution d’un ordre destiné h remplacer ceux qui existaient dans les différents États de la Péninsule, il s’y refusa. « Ne voyez-vous pas, dit-il, que l’esprit de la société actuelle est contraire à ces sortes de choses ? Pourquoi créer des causes nouvelles d’inégalité lorsqu’une force irrésistible pousse toutes les classes vers l’égalité? Je gage que dans cinquante ans il n’v aura plus d’ordres de chevalerie en Europe. » J’ignore ce qu’il adviendra de cette prophétie, mais ces paroles d’un homme qui était revêtu de presque tous les ordres existants en Europe m’ont paru pouvoir être rapportées.
Il n’accordait pas à la naissance une importance plus grande. Il m’est arrivé un jour de lui demander comment il se faisait qu’une devise allemande Gott mil llecht fit partie de ses armoiries. « On prétend, me répondit-il, que ma famille est originaire de la Saxe, et qu’un pèlerin du nom de llenz est venu en 1080 en Piémont. De là les coquilles que vous voyez sur mes armes, et la devise qui les décore. Y croyez-vous? Non. Ni moi non plus. » Et il partit d’un éclat de rire si bruyant que la chambre en résonna longtemps. Dans une autre circonstance quelqu’un s’opposait à ce que le cordon de l’Annonciade fût donné à un éminent personnage, et rappe-
INTRODUCTION
lait que les statuts de l’ordre exigeaient que les chevaliers eussent une noble généalogie. Il répondit : « Ne voyezvous pas que vous condamuez ainsi l’ordre de l’Annonciade à ne se recruter désormais que parmi les hommes qui ont plus d’ancétres que d'esprit? » Cependant il pensait que l’aristocratie pourrait jouer encore un beau rôle en Italie. !S ablette oblige était un de ses mots, et il répétait souvent que ceux qui ont des aïeux illustres doivent racheter à force de bienfaits, au moyen de services rendus à leurs compatriotes, ce privilège de la naissance, qui devient si souvent un objet de haine et d’envie. « L’égalité des droits, disait-il, ne fera cesser jamais l’inégalité des conditions : aussi n’y a-t-il qu’un moyen de prévenir le socialisme, c’est que les classes supérieures se dévouent au bien des classes inférieures . sinon la guerre sociale est inévitable. » C’est à ce rôle bienfaisant exercé par l’aristocratie et la haute bourgeoisie qu'il attribuait surtout la prospérité de l’Angleterre, pour laquelle il professait une admiration sans égale. Dès le début de sa carrière politique il s’appliqua à modeler le Piémont sur les institutions anglaises. Le genre d’éloquence de ses discours était anglais plutôt que français, et il visait bien plus à être un parfait debater qu’un grand orateur. Par son sens pratique, par ses connaissances économiques et industrielles, enfin par son respect extraordinaire pour toutes les libertés, le comte de Cavour eût pu prendre rang parmi les hommes d’Étal anglais. Il en avait le patriotisme, et, quoiqu’on ait prétendu le contraire, la fierté: car la souplesse de son caractère n’alla jamais jusqu'à l’oubli de l’honneur
INTHODUCTIOiN. 37
national, et, s’il m’était permis d’entrer dans le champ de sa politique extérieure, je pourrais citer maint exemple du courage qu’il sut déployer dans ses rapports avec les grandes puissances. A la suite de la cession de la Savoie et de Nice, il plut aux partis extrêmes d’atlrihuer à M. de Cavour toute sorte de projets de cessions territoriales. C’était un jour la Sicile, le lendemain la Sardaigne ou la Ligurie qui devait cesser d’appartenir au royaume d’Italie. Comme si c’eût été la peine d’arracher dans plusieurs grandes batailles la Lombardie à l’Autriche, de rallier par des miracles de patriotisme et d’habileté les populations du midi de l’Italie autour du roi Victor-Emmanuel, pour défaire d’un côté ce qu’on avait fait de l’autre, pour détacher telle ou telle des plus belles, des plus fortes, des plus véritablement italiennes parmi les provinces de la Péninsule! Le bon sens public a fait justice de ces imputations ; mais qu’il me soit permis de l’affirmer encore une fois, bien que cette affirmation soit sans doute superflue , jamais le comte de Cavour n’aurait consenti à séparer du royaume d’Italie une seule de ses provinces actuelles. Mon devoir est d’ajouter aussi que jamais il n’a été question d’aucun projet de ce genre, etqu’après la cession de Nice et de la Savoie, jamais le moindre symptôme n’a pu donner à croire que le gouvernement de l’empereur Napoléon III songeât à des acquisitions de ce genre.
Est-il besoin au reste de donner des preuves du cou-
rage du comte de Cavour? J’ai vu son calme plein de grandeur lorsqu’au printemps de 1859 il remit au baron . de Kellersperg la réponse à l'ultimatum autrichien ; je
INTRODUCTION
l'ai vu donner sans sourciller l’ordre d’inonder les vastes plaines placées entre le Tessin, la Doire et le l*ô, opération savamment préparée d’avance et qui a tant contribué à la défaite du général Giulay. Enfin j’ai admiré son énergique tranquillité lorsque, par suite d’un mouvement des Autrichiens vers Biella, Turin fut un moment menacée d’invasion. Aussitôt, bien que la stratégie conseillât d’abandonner Turin, le ministre, ne voulant à aucun prix que l’ancienne capitale des rois de Sardaigne fût livrée aux étrangers, fit des préparatifs pour une défense énergique. Une commission fut nommée pour présider à la formation des barricades; des ordres furent expédiés par le télégraphe pour appeler aux armes toute la population des environs, et tout cela fut fait sans parade, sans proclamations, sans que les rues et les places de Turin témoignassent le moins du inonde de l’émoi de ces heures solennelles.
En parlant de l’Angleterre, le comte de Cavour aimait à répéter qu’un changement analogue à celui qui s’est produit dans la politique commerciale de la Grande-Bretagne devait s’opérer peu à peu dans sa politique extérieure. « Déjà, disait-il, l’Angleterre n’est plus le champion de l’absolutisme sur le continent, et il ne serait pas facile à un ministère anglais de s’allier avec l’Autriche pour l’oppression de l’Italie. S’il n’est pas dans le rôle, des ministres anglais d’exercer la brillante et généreuse initiative qui semble réservée à la France, il n’en est pas moins vrai que le patriotisme britannique tend à se transformer, qu’il commence à être moins exclusif, moins qgoïste, et que de plus en plus il placera la prospérité de
INTRODUCTION. 30
l’Angleterre non dans l'abaissement systématique des autres puissances, mais dans l’établissement de rapports internationaux fondés sur la justice et sur l’humanité. » Toutefois, malgré l’estime qu’il ressentait pour l’école de Manchester, il ne croyait pas que des congrès de la paix pussent avoir une grande influence sur l’avenir de l’Europe. « Certes, disait-il souvent, les guerres, surtout les guerres injustes, tendent à devenir toujours plus rares en Europe; elles seront du moins de plus en plus courtes et moins désastreuses ; mais la paix universelle me paraît une sorte d’idéal dont on doit se rapprocher constamment sans pouvoir se flatter de l’atteindre. »
Il était surtout une éventualité à laquelle le comte de Cavour refusait obstinément de croire : la guerre entre la France et l’Angleterre. L’hypothèse d’un tel événement l’effrayait comme celle d’une ère nouvelle de barbarie s’étendant sur l’Europe. La France et l’Angleterre étaient pour lui les deux pôles de la civilisation, le cœur et le cerveau de l’Europe; les voir sincèrement unies et alliées à l’Italie était son rêve favori. Aussi revenait-il souvent avec bonheur sur cette alliance de Crimée qui fut sa première grande conception diplomatique, et qu’il aurait voulu voir renouvelée non pas contre la Russie, mais contre l’Autriche.
Sa reconnaissance pour la France dépassait encore, s’il se peut, son admiration pour l’Angleterre. 11 déplorait seulement que les Français, si libéraux par l’instinct, le soient si peu par les idées, et que cette nation qui aime le plus passionnément la liberté, ait été jusqu’à présent dans l'impossibilité de cultiver et de faire fleurir cette
INTRODUCTION
plante précieuse. 11 en accusait surtout l’excessive centralisation, et il espérait qu’en France aussi le progrès commencerait dans le champ économique. Il voyait avec le plus grand plaisir la réforme que la volonté énergique et éclairée de l’Empereur commençait à introduire dans le régime douanier. Peu de jours encore avant sa mort il me recommandait de réunir les numéros du Moniteur qui contenaient le compte rendu des débats des assemblées françaises sur l'abolition de l’échelle mobile, qu’il espérait, inutilement, hélas! pouvoir lire aussitôt entré en convalescence.
Ainsi c’était toujours vers la liberté que se tournait ce grand esprit. 11 n’est pas facile d’énumérer les services que M. de Cavour a rendus à la cause libérale. Ils sont loin d’être limités à la Péninsule italienne. L’Autriche, arrêtée par une diplomatie supérieure à la sienne, obligée d’en appeler brutalement au sort des armes , s’est changée, sous l’empire de la nécessité et du malheur, en un gouvernement constitutionnel. A ce point de vue encore, les batailles de Magenta et de Solferino ont exercé l’influence la plus bienfaisante. Ces défaites de l’Autriche ont été , pour les races slave et hongroise , de véritables victoires. Toutes les populations du centre et du nord de l’Europe ont ressenti le contre-coup des événements qui se sont accomplis en Italie. Les Allemands commencent à éprouver ce besoin énergique de force et de grandeur qui transforme une race privée de cohésion politique en une nation vivante. La Prusse, quelles que soient ses hésitations, ne reculera pas toujours devant la tâche qui lui est assignée par la Provi-
INTRODUCTION
dence : il y a dans l’exemple du Piémont un prestige qui agira sur elle et un enseignement qu’elle comprendra.
Les libéraux français, nous l’espérons du moins, trouveront eux aussi quelque raison de s’accorder à rendre pleine justice à l'homme qui a tant fait pour l'alliance définitive de leur pays avec le nôtre. Lorsque le temps aura effacé les ressentiments personnels et enseveli dans l’oubli les petites manœuvres des partis , on reconnaîtra que la politique extérieure de la France n’a pas été sans influence sur sa politique intérieure; que la première n’a pu être large, réformatrice, libérale sans que le régime intérieur se modifiât peu à peu dans le même sens et dans la mesure que rendait possibles la condition faite à la France par soixante ans de révolution. On saura gré au comte de Cavour d’avoir énoncé la seule solution véritable de ce grand problème des rapports entre l’Église et l’État, qui s’impose de plus en plus à la génération actuelle. Le concordai de 1801 a été une trêve habile, il n’a pas été une solution. La France, cette nation qui est à la fois voltairienne et catholique , révolutionnaire et cléricale, devra s’élever enfin au-dessus des antinomies entre lesquelles elle s’est débattue jusqu’à présent, et donner à l’Église la seule liberté dont elle ait besoin , la liberté dans le droit commun.
Ainsi, pour la première fois depuis bien des siècles, un Italien s’est trouvé en état d’exercer sur l’F.urope une grande influence politique. Cette idée de la nationalité italienne dont la littérature avait gardé depuis Dante la magnifique tradition, n’avait pu encore se personnifier dans un homme qui eût la taille et les facultés d’un
INTRODUCTION
homme d’État. Alfieri, Foscolo, Manzoni, Halbo, Gioberti, d’Azeglio eux-mêmes étaient des littérateurs et des philosophes plutôt que des politiques. Il fallait un homme qui, au patriotisme de l'Italien, joignît la connaissance réelle et positive de l’état de l’Europe , et des moyens d’action qu’exigent les progrès modernes ; qui cherchât la délivrance de l’Italie, non dans une révolte sauvage contre toutes les traditions européennes, mais dans l’union intime avec les puissances qui marchent à la tête de la civilisation. Tel fut le comte de Cavour. Tel a été son rôle providentiel.
— C’était au mois de mai 1860. Le comte de Cavour revenait de l’une de ces courses rapides qui interrompaient à de rares intervalles la féconde série de ses travaux. A quelques milles de Turin, il regarda à la portière du wagon et me dit : « Voyez-vous là-bas cette flèche à demi cachée dans les arbres? C’est le clocher de l’église de Santena, là est le château héréditaire de ma famille. C’est là que je veux reposer après ma mort, rf Qui m’eût dit alors qu’un terme si proche était marqué à cette puissante existence que je me plaisais souvent à me figurer arrivée à la verte vieillesse des Palmerston et des Itussel ! Qui m’eût dit alors qu’un an à peine après ce voyage je devrais, accomplissant jusqu’au bout un triste devoir, accompagner à Santena la dépouille funèbre du grand ministre! Ce lugubre pèlerinage ne sortira jamais de ma mémoire. Je voyais pour la première fois ces grands arbres, ces jardins, ce vaste manoir dont il m’avait parlé bien souvent et qu’il avait réservé pour sa dernière demeure, préférant se rendre, dans ses courts
INTRODUCTION. 43
moments de loisir, à sa ferme de Leri , où les larges prairies, les vastes rizières se prêtaient mieux à ses habitudes laborieuses. Quoique les habitants de toutes les communes voisines se fussent empressés de se rendre à Santena, c’était un humble convoi que celui que nous suivions : mais dans tout le cortège, sur le visage de tous une douleur sincère et profonde. Arrivés au caveau de la famille, il se trouva que la niche creusée dans le mur à la place que le comte de Cavour avait lui-même désignée était trop petite, et il fallut l’agrandir. Ces coups de marteau retentissaient dans mon cœur; il me semblait entendre la fatalité qui poursuit l’Italie depuis tant de siècles s’acharner avec une persistance impie contre l’œuvre splendide presque achevée par le grand Italien.
C’est à nous cependant, c'est aux Italiens qu’appartient le soin de sa gloire, car elle est inséparable de l’avenir de notre pays. L’homme qui, au milieu de redoutables épreuves, s’écriait dans la solitude de son cabinet : « Périsse mon nom , périsse ma réputation , mais que l’Italie soit! « celui-là est bien digne que son souvenir vive éternellement dans le cœur des Italiens. Le rôle des véritables grands hommes ne finit pas dans la mort. Modèles de dévouement et de patriotisme , ils deviennent dans leur tombeau le type de la nation pour laquelle ils ont vécu. La conduite des Italiens s'inspirera du souvenir du comte de Cavour. Ils sauront comme lui concilier la largeur des idées avec un esprit positif et pratique, joindre l’impartialité des jugements à un amour passionné du bien. Comme lui, ils seront également éloignés de l’apathie et du fanatisme, tolérants pour toutes les convictions,
U INTRODUCTION
inexorables pour toutes les hypocrisies ; ils éviteront de mettre jamais les intérêts de la patrie en opposition avec les grands intérêts de la justice et de l’humanité. Alors l’Italie, composant enfin un corps homogène, librement réunie autour de son roi, développant ses immenses ressources en vue du progrès et de la civilisation , sera un magnifique témoignage de ce que valait l'homme qui lui a ouvert la voie de ses destinées nouvelles.