SUR L'ALLIANCE AVEC LES PUISSANCES OCCIDENTALES CONTRE LA RUSSIE
On ;i dit avec justesse que l'alliance du Piémont avec les puissances occidentales pour la guerre de Crimée était l'un des exemples, rares de nos jours, d’une politique prévoyante et qui sait où elle va. Ajoutons que c’est aussi un exemple de ce que peut le génie d’un homme sur l'opinion. Il faut avoir habité Turin en 1855 pour savoir avec quel étonnement mêlé d’incrédulité l’on apprit que le Piémont allait se mêler à la guerre de Crimée et envover 15,000 hommes contre la Russie. C’était six années à peine après le désastre de Novare : l’équilibre entre les dépenses et les recettes n’avait pas été atteint; le pays était agité par les intrigues cléricales et révolutionnaires; la cour de Rome venait de publier les pièces diplomatiques échangées avec la Sardaigne dans des négociations qui n'avaient abouti qu’à une rupture;
1 Autriche avait séquestré les biens des émigrés lombards devenus sujets du Roi de Sardaigne; de tous cétés l’on se récriait contre les violences de la presse piémonlaise ; de tous les cabinets d’Europe les conseils de prudence pleuvaient sur le ministère piéiuonlais. Il fallait un certain courage, en de telles circonstances, pour parler d’envoyer près de moitié de l’armée active sur le rivage lointain où les forces de la France et de l’Angleterre combattaient depuis plusieurs
mois sans avoir obtenu aucun succès décisif. Au sein même du cabinet l’hésitation fut grande ; le général Dabormida, ministre des affaires étrangères, donna sa démission. Le comte deCavour, dont la résolution paraissait prise et le plan arrêté, prit pour la première fois le portefeuille de l’extérieur, tout en conservant la présidence du conseil et le portefeuille des finances; M. Rattazzi dut se charger de deux ministères, celui de l’intérieur et celui de la justice.
Lorsque, au mois de novembre 1854, l’Angleterre fit à la Sardaigne les premières ouvertures pour l’engagera prendre une part active au traité du 10 avril 1854, — dont elle avait, d’accord avec la France, donné communication à tous les Étals, — toutes les considérations qui servenfcommunément de base à la politique conseillaient au cabinet de Turin de se borner à une simple adhésion. C’est ce qu'avaient fait tous les États secondaires : la Belgique s’était retranchée dans sa neutralité, le roi de Naples avait déclaré que des obligations antérieures lui défendaient d’armer contre la Russie. La tentation était grande de suivre ces exemples, ou de temporiser comme la Prusse jusqu’au dernier jour, pour échapper à la responsabilité d’une décision. Mais le Piémont constitutionnel •
était un nouveau venu sur la scène européenne; son activité libérale, au milieu de la somnolence qui avait succédé dans les autres États à la crise de 1848, avait attiré l’attention sur lui ; il avait besoin de faire ses preuves , de se relever de ses dernières défaites, et de le faire d’autant plus promptement que l’Italie ne pouvait plus espérer qu’en lui, et souffrait depuis trop longtemps pour être patiente. Lecomte de Cavour le sentit; son tempérament d’ailleurs ne le portait guère aux tergiversations. Depuis qu’il était entré aux affaires, il s’était proposé un grand but: unir plus étroitement le Piémont aux deux puissances qui, malgré des apparences contraires et de nombreuses défaillances , représentent au fond la cause libérale en Europe; et se servir de leur aide pour déjouer les menées envahissantes de l'Autriche