‹ Œuvre parlementaire du conte de Cavour;Chapitre 32 sur 80 · CE L V I! E PAUL E SI P. N T A I R E · texte numérisé non relu

CE L V I! E PAUL E SI P. N T A I R E

et contrecarrer sa politique en Italie. Une occasion se présentait de rendre service à ces deux puissances, de les engager moralement dans la partie qu'il jouait; il en profita avec empressement. II devina qu’on était arrivé à l’un de ces instants décisifs où l'obole du pauvre vaut autant qu’en d’autres circonstances le don fastueux du riche ; il comprit qu’un hasard providentiel offrait enfin à l’Italie ce point d'appui grâce auquel , à l’aide d’un levier médiocre mais laborieusement utilisé, l’on peut remuer un monde. Puis, pour tout dire, le plaisir de tirer parti des embarras de l'Autriche avait pour l’esprit allègre et délié du comte de Cavour une séduction à laquelle il n’essayait pas de résister. Évidemment, malgré l'air d’habileté et d’importance que prenait sa diplomatie, l’Autriche se trouvait en présence de deux impossibilités. Sauvée en 1848 par le czar Nicolas, elle ne pouvait, malgré tout le courage dont elle avait fait preuve dans ce genre, pousser l’ingratitude jusqu’à combattre ouvertement contre lui. Klle ne pouvait pas davantage faire cause commune avec la Russie et renoncer à ses propres vues sur l’Orient. Le résultat à peu près infaillible de cette situation était qu’elle devait mécontenter tout le monde et tomber dans l'isolement. Le comte de Cavour eut le mérite de s’en apercevoir des premiers; il fit plus, il soutint que, même dans le cas où l’Autriche prendrait parti pour les puissances occidentales, il valait mieux pour le Piémont faire la guerre à côté des trois puissances réunies que de s’effacer dans une stérile neutralité. Quelque service en effet que l’Autriche pût rendre à la France et à l’Angleterre, il était tout à fait impossible qu’elle s'en fit payer aux dépens du Piémont, si celui-ci, agissant (le son côté dans la mesure de ses forces, ne lui cédait pas en bon vouloir. Si, au contraire, l’Autriche se rangeait du côté de la Russie, la guerre de Crimée se transformait en une guerre des nationalités opprimées; l’alliance du Piémont avec les puissances d’Occident était le commencement de la résurrection de l’Italie.

Ce fut par une active et infatigable propagande de ces idées, par des conversations de toutes les heures avec les hommes marquants des différents partis, que le comte de Cavour réussit à gagner à ses vues un assez grand nombre de journalistes, de députés, de sénateurs. Son intimité avec sir James Hudson, les rapports qu’il entretenait avec plusieurs hommes d’État français et anglais lui donnèrent bientôt l'autorité morale nécessaire pour la direction des affaires extérieures, dont il s'occupait ostensiblement pour la première fois. Néanmoins, dans le cours des négociations qui précédèrent l’accession formelle, il rencontra des écueils de plus d’un genre.

La première idée de l’Angleterre avait été de prendre à ses gages un certain nombre de soldats piémontais et de les envoyer en Crimée à ses frais, pour renforcer le corps commandé par lord Raglan, lequel avait été cruellement éprouvé par les maladies et par le manque d'objets de première nécessité. Le comte de Cavour, par l’entremise du gouvernement français, fit substituer à ce plan inacceptable celui d'une alliance où le Piémont entrerait de pair avec les deux puissantes nations, avec les mêmes droits et en courant les mêmes chances; et l’aide financière de l’Angleterre fut agréée à titre non pas de subside, mais d'emprunt pur et simple. On vit bientôt que le comte de Cavour avait bien interprété les sentiments du pays, car lorsque la signature du traité d’alliance ftit connue, le bruit s’étant répandu qu’un subside avait été reçu , il s’éleva dans l'armée une répulsion très-vive; les officiers supérieurs écrivaient que s’il en était ainsi, les soldats ne partiraient que la tête basse et le cœur froissé ; la rumeur ayant été démentie, les demandes pour prendre part à l'expédition affluèrent aussitôt et en grand nombre.

11 fut donc convenu que la reine de la Grande-Bretagne , en considération de l'engagement pris par la Sardaigne d’envoyer 15,000 hommes en Crimée, et de maintenir constam-

ment son corps d’expédition à ce chiffre, proposerait au Parlement de prêter an gouvernement sarde un million de livres st. à h °/„, dont 3 d'intérêts et 1 d’amortissement. Un second million de livres st. devait être prêté au Piémont si la guerre durait plus d’une année.

En dehors de ces stipulations, le comte de Cavour aurait désiré poser dans des articles secrets quelques conditions qui raffermissent la situation du Piémont vis-à-vis de l'Autriche. Pour donner une satisfaction au sentiment national, il aurait voulu voir la France et l’Angleterre employer leur influence pour la levée du séquestre mis par l’Autriche sur lesbiens des émigrés italiens. Mais le cabinet de Vienne, ayant eu vent des négociations engagées au sujet de la guerre d’Orient entre la Sardaigne et lçs puissances occidentales, se montra plus roide que jamais à l’endroit des séquestres, afin de contrarier autant qu’il était en lui la conclusion de l’alliance. Le comte de Cavour flaira le danger, et cessa immédiatement d’insister sur les engagements écrits qu'il avait d’abord demandés pour l’affaire des séquestres à sir J. Hudson et au duc de Guiche. Le protocole d'accession et les deux conventions (militaire et financière) furent signés le 26 janvier 1855.

Avant même que ces stipulations fussent soumises au Parlement, une certaine opposition se prononça contre elles dans le pays. Vingt députés présentèrent au gouvernement une pétition des commerçants génois contre le traité, qui anéantirait, disait-on, le commerce florissant de Gênes avec Odessa. Le parti exalté répandit parmi les sous-officiers et les soldats une protestation où il était dit : « Aucun gouver- « nement n’a le droit de disposer de citoyens, de soldats ita- « liens pour une guerre antinationale, dans laquelle l’Autriche « est entrée par le traité du 2 décembre, dont les annexes lui « assurent le maintien de sa prépondérance en Italie... Sou- « levons-nous; jurons de ne combattre que pour l'unité de « l’Italie, et pour les peuples qui aspirent à revendiquer

« leur nationalité. » Malgré ces manœuvres, la population resta tranquille; quant à la discipline de l’armée, elle eût défié de bien autres assauts.

Le traité fut présenté à Ja Chambre le jour même de sa signature. La discussion commença aussitôt dans les bureaux. Le député Lanza (plus tard ministre des finances et de l’instruction publique), nommé rapporteur, présenta des conclusions favorables au projet , dans la séance du vendredi 2 février; la discussion publique commença le lendemain. Vingt-six orateurs étaient inscrits. Des explications furent demandées d’abord sur les causes de la crise ministérielle. Le comte de Cavour répondit que le général Dabormida avait donné sa démission parce qu’il avait tenu à ce que la France et l’Angleterre prissent l’engagement de faire lever le séquestre mis sur les biens des émigrés lombards; mais que du reste il était d’accord avec ses anciens collègues sur la convenance du traité. Sur le fond de la question, la gauche soutint que la Sardaigne n’avait aucun profit à entrer dans le « concert » européen, du moment où l'Autriche en était le principal exécutant ( principale concertatore è l'Austria, disait M. Brofferio); que tout rapprochement môme indirect avec l'Autriche serait funeste à l’Italie; que le Piémont mettait en danger, par cette alliance, sinon son territoire, au moins ses institutions, le libéralisme de la France et môme de l’Angleterre ayant peu brillé depuis 18f;8 dans la politique de l’Europe. Mais le général Durando, dans un discours qui fit la plus grande sensation, démontra que la neutralité était dangereuse, impossible à garder, contraire à lâ politique dynastique de la maison de Savoie et aux intérêts de l’Italie; il parla des changements que la guerre devait amener dans le système des alliances, des éventualités qui pouvaient surgir, du profit que l'Italie pouvait en tirer, de la nécessité de racheter l’échec de Novare; et il finit éloquemment par ces mots : « Si vous vous renfer- « mez dans une lâche neutralité, si vous refusez votre main

OET VRE PARLEMENTAI R E

« à l’Europe qui vous la demande, vous vivrez peut-être... « mais vos enfants et les lils de vos enfants mourront sans « honneur, oubliés au pied des Alpes, et ils enseveliront « avec eux les espérances de l’Italie ! »

M. de Revel parla contre le traité; son avis était que l’on devait attendre, et en tout cas accepter les subsides de l’Angleterre. Le pacte d’alliance fut défendu par M. Ménabréa, qui critiqua néanmoins dans leurs détails les conventions militaire et financière, et par M. Farini, qui expliqua que la guerre de Crimée détruisait l’essence même des traités de 1815, en empêchant le renouvellement de la saintealliance. Se séparant de l’extrême gauche dont ils faisaient partie, un Lombard, M. Correnti, et un petit nombre de ses amis, séduits par la largeur des vues du comte de Cavour, donnèrent leur approbation au traité. Le discours de M. Correnti fut très-remarqué; le public se dit que la politique du comte de Cavour était bien profondément italienne, puisque un émigré connu par ses opinions presque radicales volait avec le ministère h cette occasion. Le traité fut enfin approuvé dans la séance du 10 février, à la majorité de 101 voix contre 60.

Au Sénat, MM. Ricci, Sclopis, Colli, Doria, Latour, Cataldi, Castagneto et Musio parlèrent contre le traité , qui fut défendu par les sénateurs Roberto d’Azeglio, Giacinto Collegno, Sauli et Defornari, et par les ministres. La loi fut approuvée par 63 voix contre 27.

Le général La Marmora partit aussitôt pour Paris, afin de prendre avec le gouvernement français les dispositions nécessaires, et dans les premiers jours d’avril le corps d’expédition piéinontais débarquait à Balaclava. Cordialement reçus par les Français et les Anglais, nos soldats furent appréciés, l'histoire nous oblige à le dire, pour leur tenue excellente, pour leur système infaillible d’approvisionnement, et pour la constance avec laquelle ils endurèrent la fatigue et les rigueurs du climat. Les premières épreuves furent cruelles :

arrivés pendant les premiers travaux du siège de Sébastopol, ils n’eurent d'abord à lutter que contre le choléra. Les bulletins étaient reçus en Piémont avec anxiété, et avec, une certaine impatience d’entendre annoncer que le feu s’était ouvert pour les nôtres. Vint enfin le jour désiré ; le corps sarde avait vaincu h Traktyr. Le peuple piémontais, essentiellement militaire , cessait de souffrir dans son amour-propre comme il avait fait depuis Novare, et celle satisfaction virile fut partagée par toutes les populations de l’Italie. Une souscription pour élever un monument à l’armée sarde s’ouvrit à Milan, au moment même où l’empereur d’Autriche visitait cette ville pour la dernière fois; quelques mois à peine séparent le jour où ce monument fut inauguré à Turin de la date de la bataille de Magenta.

PRÉSENTATION DU PROJET DE LOI CONCERNANT LE TRAITÉ D’ALLIANCE ENTRE LA SARDAIGNE L'ANGLETERRE ET LA FRANCE,

LA CONVENTION MILITAIRE AVEC LES MÊMES PUISSANCES, ET LA CONVENTION SUPPLÉMENTAIRE AVEC L’ANGLETERRE POUR UN EMPRUNT.

Séance Je la Chambre des députés du 26 janvier 18."»5.

Messieurs,

La guerre d’Orienl, en mettant en conflit sur le champ de la politique des intérêts nouveaux, a rendu indispensables des alliances nouvelles.

Le cours des anciennes traditions diplomatiques a été

tout d’un coup interrompu ; en présence de circonstances inattendues, en présence d’un avenir dont une prudence suprême peut seule écarter les dangers, chaque gouvernement a dû se sentir obligé de s’attacher à un système qui lui permît de faire face à des éventualités exceptionnelles.

L’Angleterre et la France ont donné les premières le généreux exemple du plus complet oubli de leurs rivalités séculaires; elles sont descendues ensemble dans la lice pour la défense de la justice et du droit commun des nations.

Les autres gouvernements, tous attentifs à la marche rapide des événements, se disposent à y prendre part selon les nécessités ou les convenances de leur politique.

Dans un état de choses si grave, et au milieu des préparatifs universels, le gouvernement du Roi aurait manqué à son devoir s’il n’eût pas examiné, lui aussi, quel était le meilleur parti à prendre pour le bien du Roi et de l’État, et si, une fois son plan arrêté, il ne l’eût pas résolûment mis à exécution.

11 y avait l’un de ces deux partis à prendre :

La neutralité, c’est-à-dire l’isolement;

L’alliance avec les puissances occidentales.

La neutralité, quelquefois possible aux puissances de premier ordre, l’est bien rarement aux puissances secondaires, à moins qu’elles ne soient placées dans des conditions politiques , et géographiques toutes spéciales. L’histoire rappelle peu de neutralités heureuses. Le résultat le moins fâcheux en est de faire de l’État neutre le point de mire des défiances et des ressentiments

des parties belligérantes. Le Piémont , que le grand cœur de ses rois a accoutumé à une politique résolue, a eu souvent à se louer de ses alliances , jamais de la neutralité.

Si le Piémont est arrivé à compter en Europe beaucoup plus que ne semblerait le comporter son étendue limitée, c’est qu’aux jours du péril commun il a su toujours affronter la destinée commune; c’est aussi que, dans les temps de tranquillité, les princes de Savoie ont eu la rare sagesse de mettre par degrés les lois civiles et politiques en rapport avec les nouvelles aspirations et les besoins nouveaux, conséquences naturelles des conquêtes incessantes de la civilisation.

Le Piémont a pu, il est vrai, être momentanément en proie à la fureur des événements, mais quand il est tombé, il s’est relevé; jamais il n’a été dédaigné ou laissé à l’écart, jamais le lien qui Punissait à ses rois ne s’est rompu, et il a toujours trouvé son salut dans la confiance et l’estime qu’il avait su inspirer.

C’est un nouveau témoignage de cette confiance et de cette estime que la proposition d’alliance faite au gouvernement de Sa Majesté par ceux de la reine Victoria et île l’empereur des Français.

Les exemples historiques, la prévision de l’avenir, les nobles traditions de la maison de Savoie, tout contribuait à dissuader le ministère d’une politique timide, paresseuse; tout nous poussait vers les chemins suivis jadis par nos pères, qui savaient bien que la sagesse véritable consiste à rechercher l’honneur des sacrifices et des dangers encourus pour la justice, afin de partager ensuite

la renommée et les bénéfices que donne la victoire.

Sur l’ordre du Uoi, nous avons formellement accédé au traité du 10 avril 1851, et nous avons formé deux conventions pour régler le concours que la Sardaigne prêtera dans la guerre d’Orient.

Fçuit de celte vraie prudence qui s’inspire de sentiments de hardiesse et de générosité, ce traité, nous en avons la confiance, sera bien mieux reçu de vous que si une prudence timorée et à courte vue en eût dicté les dispositions. Représentants d’un peuple dont le cœur n’a fait qu’un avec celui de ses princes toutes les .fois qu’il s’est agi de les suivre sur le chemin des sacrifices et de l’honneur, vous ne pouvez pas avoir une pensée autre que celle de ce peuple.

La croix de Savoie , comme celle de Gênes , connaît le chemin de l’Orient. Toutes deux ont brillé victorieuses sur ces rivages qu’elles vont revoir ensemble aujourd’hui. Notre drapeau national, mêlé aux glorieux étendards de l’Angleterre et de la France, saura se montrer digne d’une si haute compagnie , et sera béni de ce Dieu qui depuis huit siècles protège la dynastie de Savoie.

Séance de la Chambre «les députés du 6 février 1855.

Messieurs,

' Mon dessein était d’attendre que la liste des orateurs inscrits contre le traité fût près de s’épuiser, avant de

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demander la parole, afin dt/n’êlre pas forcé d’abuser de votre bienveillance en pmant deux fois; cependant, les attaques contre le Irai Won l été telles, les insinuations contre la politique nwislérielle d’une telle nature, les interpellations et les demandes si nombreuses, que je croirais manquer à mes avoirs si je lardais davantage à défendre la politique d ministère et à repousser les accusations dont elle a éf l’objet.

Pour que la Chambre puisse porter sur cette politique un jugement fondé, je mai d’abord une brève et succincte relation des négociations , je vous exposerai ensuite les motifs qui ou engagé le ministère à accéder au traité , enfin j’examinerai les objections des opposants.

• Peu après qu’il eut été conclu, le traité du 10 avril fut officiellement communiqué, par les représentants des puissances qui l’avaient signé, au gouvernement du Roi ; la communication n’en fut accompagnée d’aucune invitation à adhérer à cet acte; ce ne fut qu’un procédé de ■courtoisie tel qu’on en use entre cours amies, et qui entretiennent de bonnes relations. Hans cette circonstance, le gouvernement manifesta son entière sympathie pour la cause que les puissances occidentales entreprenaient de soutenir ; il exprima les vœux qu’il formait pour le triomphe de leurs armes, mais il s’abstint de prononcer une seule parole qui pût être interprétée comme un désir d’entrer dans l’alliance; il garda une altitude réservée et digne, comme il convient à une puissance telle que la nôtre , quand elle a affaire aux premières puissances du monde. Après celte communication officielle, plu-

oeuvre PRLF.MKNTAIRE

sieurs mois s’écoulèrent ans que notre gouvernement reçût aucune ouverture di la part des puissances occidentales : il a clé parlé, il *st vrai, dans diverses occasions de la possibilité de ntre entrée dans l’alliance, mais il ne s’est produit aucui acte officiel, ni officieux, qui y eût trait.

Vers la fin du mois de novembre, l’ordre fut expédié de Londres au ministre d’Anglderre d’interpeller le gouvernement en voie officieuse, j; dirai presque amicale, — car les lettres émanaient non-seulement des ministres, mais de personnes qui se dédiraient et qui étaient des amis de notre pays, et, qu’il me soit permis de le dire, des amis des ministres de la reine,— le ministre d’Angleterre, dis-je, reçut l’ordre d’interpeller notre gouvernement sur les dispositions qu’il pourrait avoir à entrer dans l’alliance, ou à fournir un corps de troupes au gouvernement anglais. Une circonstance que je ne sais pas bien m’expliquer, fil que les lettres qui contenaient ces invitations se perdirent en route, et, au lieu d’arriver directement, allèrent à Marseille, de là dans le sud de l’Italie, et n’arrivèrent à Turin que vers le 10 ou 12 décembre. Kn même temps les ministres de France et d’Angleterre recevaient des dépêches officielles, écrites longtemps après ces premières lettres officieuses, et qui leur ordonnaient de demander formellement au gouvernement du Roi son accession au traité d'alliance.

A ces invitations, officieuses et officielles, reçues presque au même instant, le gouvernement répondit qu’il n’accepterait jamais aucune proposition qui eut pour objet de faire mettre à la disposition du gouvernement

anglais un corps quelconque de troupes, mais qu'il était disposé à traiter d’une accession à l’acte du 10 avril.

Sur ces déclarations, des négociations furent ouvertes pour un acte d’adhésion au traité; cet acte entraînait naturellement deux conventions, l’une militaire et l'autre financière, déterminant le mode et les conséquences de notre accession.

Me bornant maintenant au rôle de narrateur, je ne parlerai pas de la partie militaire ni delà partie financière de nos accords; je dirai seulement que, dans les premières ouvertures qui m’ont été faites et dans tout le cours des négociations, il n’a pas été dit une phrase, un mot, une syllabe qui aient pu donner h croire que les puissances se soient déterminées d’après les motifs indiqués hier par le comte de Revel dans son discours 1 ; je puis assurer la Chambre que, loin de paraître vouloir exercer sur nous une pression, les puissances n’ont pas cessé de nous adresser les protestations les plus affectueuses et les plus amicales. L’honorable comte île Revel a supposé que l’acte par lequel le ministère dont il faisait partie vers la fin de 1851 s’est séparé de lui et de ses amis politiques, que cet acte, dis-je, a été l’occasion de suspicions et de défiances de la part des cabinets européens, et spécialement des puissances occidentales : mais j’ai eu, depuis cette rupture, beaucoup de relations of-

1. M. de Revel avait dit que, dans son opinion, l'Angleterre et la France, voyant la Sardaigne persévérer dans une politique qui avait deux fois allumé une guerre contre l'Autriche, n’avaient pas voulu, en portant leurs forces sur l’Orient, laisser cette cause de complications en arriére, et avaient exigé en quelque sorte que la Sardaigne entrât dans l’alliance.

OE U V R K PARLEMENTAI It E

ficielles et particulières avec les personnages politiques les plus éminents des pays dont on parle, et je n’ai jamais rien aperçu qui pût me faire imaginer rien de semblable. La Chambre peut être assurée que tels ne sont point les motifs qui ont engagé les puissances occidentales à nous inviter à entrer dans la ligue. Je pourrais citer, pour l’en convaincre, les paroles prononcées par le ministre de France et par celui d’Angleterre; mais on m’objecterait que ce sont là des phrases diplomatiques et officielles sans grande autorité à ce point de vue. Kn voici, en tout cas, une preuve incontestable : c’est une lettre que lord Clarendon, ministre des affaires étrangères, écrivait le 31 janvier dernier an ministre d’Angleterre à Turin, dans le moment môme où lord Derby ayant été appelé au pouvoir par la reine , il se préparait à rentrer dans la vie privée ; l’illustre homme d’Etat que j’ai nommé écrivait alors à sir Hudson une lettre dont je suis autorisé à lire le passage suivant :

« Mon cher monsieur, je me rappellerai toujours avec plaisir que le dernier acte de mon ministère a été d’apposer ma signature aux ratifications de notre traité avec la Sardaigne, traité que je crois essentiellement avantageux aux deux pays : au nôtre, dont un beau corps de troupes accroîtra les forces ; à la Sardaigne , en la plaçant plus haut dans l’échelle des nations et en l’élevant à la position à laquelle le souverain, le Parlement et le peuple de ce pays ont acquis un juste droit.

« Vous pouvez assurer le comte de Cavour » — je suis fâché d’entrer en scène, mais cela est indispensable (hilarité) — « que le traité est populaire ici dans toutes les

grandes villes, je dirai presque dans les villages mêmes; populaire, à un point dont il pourrait à peine se faire une idée chez ce peuple qui, en général, ne s’intéresse guère aux affaires des pays étrangers. Il ^existe en effet, dans toute l’Angleterre » — je lis ces paroles de lord Clarendon en surmontant, le sentiment que j’éprouve, mais il s’agit de la nation — « tant d’admiration pour la sagesse et le courage dont la Sardaigne a fait preuve dans des circonstances difficiles, tant de sympathie pour les heureux efforts faits pour établir une liberté raisonnable, que toute mesure qui tend à lier plus étroitement les deux pays est accueillie ici aveé un sentiment voisin de l’enthousiasme. » (Sensation.)

Ce document suffit, je crois, pour éloigner absolument l’idée que l’Angleterre et la France aient prétendu exercer sur nous une pression et nous forcer à accéder au traité d’alliance. Voilà tout ce que j’ai à dire sur les négociations. Je vais maintenant vous faire connaître. Messieurs, les motifs qui ont engagé le gouvernement à formuler son accession.

Avant tout, Messieurs, le gouvernement a dû considérer eu quel sens la guerre d’Orient pouvait inlluer réellement sur l’état de nos affaires, et si vraiment nos intérêts matériels et politiques nous conseillaient d’y prendre part. Une chose est incontestable : si cette guerre a une issue heureuse pour la Russie, si le résultat an doit être l’entrée des armées du czar à Constantinople, la Russie acquerra une prédominance absolue dans la Méditerranée, une prépondérance irrésistible un Europe. Eli bien. Messieurs, l’une et l’autre de ces conséquences ne

pourraient qu’être fatales aux intérêts du Piémont, de l’Italie.

La Russie, maîtresse de Constantinople, le serait aussi

de la Méditerranée’. La mer Noire deviendrait un lac

russe; tombée au pouvoir d’une nation qui compte 70 mil-

lions d’habitants, elle deviendrait sous peu le plus grand arsenal maritime du monde et constituerait à la Russie une position si forte, que toutes les autres puissances réunies ne pourraient peut-être la tenir en échec. La mer Noire devenue russe par la fermeture du Bosphore, dont les clefs seraient dans les mains du czar, deviendrait, pour ainsi dire, une rade de Sébastopol agrandie dans de gigantesques proportions.

On dira : peu nous importe que la Russie ou telle autre puissance règne sur la Méditerranée : celle-ci n’appartient pas à l'Italie, à la Sardaigne, elle est au pouvoir de l’Angleterre et de la France; au lieu de deux maîtres, la Méditerranée en aura trois. De tels sentiments ne sauraient être accueillis par la Chambre ; ils équivaudraient à l’abandon de nos aspirations vers l’avenir, et ce serait nous résigner aux malheurs dont l’Italie a été affligée par les guerres continentales, malheurs éloquemment rappelés par notre grand lyrique moderne1 2, qui a dit.

1. Le comte de Cavour disait à ce sujet au Sénat : « Dans le nombre des bâtiments qui abordent chaque année A Constantinople ou dans les ports de la mer Noire, les miment* sardes tiennent le troisième rang parmi ceux de toutes les nations de l’Europe. Nous avons beaucoup plus d'intérêts engagés dans la navigation de la mer Noire que n’en a toute autre puissance; nous en avons certainement plus que l’Angleterre, et immensément plus que la France, n

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