‹ Œuvre parlementaire du conte de Cavour;Chapitre 69 sur 80 · ET DE L’ARRONDISSEMENT DE NICE A LA FRANCE · texte numérisé non relu

ET DE L’ARRONDISSEMENT DE NICE A LA FRANCE

Nous dirons peu de chose sur ce sujet. Ni les négociations qui précédèrent le traité du 2 à mars 18fi0. ni les circonstances qui en accompagnèrent l’exécution ne sauraient être exposées ici. Il sullira de noter que la cession de la Savoie et de Nice s’imposait à l’esprit du comte de Cavour comme une nécessité fatale, qui laissait peu de champ libre à la délibération. Nos ennemis pouvaient revendiquer d'un jour à l’autre, les armes à la main, les stipulations de Zurich; l’Angleterre condamnait d’avance toute intervention autrichienne, mais sans nous donner aucune garantie effective ; la France seule pouvait être amenée à préserver l'Italie de toute violence extérieure, en la couvrant du principe de non-intervention pendant ce rapide et immense travail de transformation qui était déjà fort avancé d'une extrémité à l’autre de la Péninsule. Tandis que M. Mazzini prêchait que l’Italie serait invulnérable une fois qu’elle se serait plongée dans le torrent de la révolution, tandis que le général Garibaldi méditait ses expéditions sans songer à se demander quelles précautions diplomatiques pouvaient les rendre possibles, tandis qu’enfin les bruits de cession excitaient en Piémont la répugnance de la population et les objections d’hommes d’État éminents, M. de Cavour pesait dans sa conscience, au péril de sa propre renommée, la gravité de cet acte et les

motifs impérieux qui lui faisaient une loi de l’accomplir. L'Italie étant pour son malheur le point où viennent s’entrecroiser et se combattre les principaux intérêts européens, il fallait, selon lui, attacher définitivement à notre cause la puissance qui, par son esprit d'initiative et par ses forces militaires, est prépondérante sur le continent; il fallait donner une sanction diplomatique, fût-^jp h nos dépens, au principe de nationalité, et briser les pactes de 1815 même en ce qu'ils avaient d'avantageux pour le royaume. La cession de Nice et de la Savoie, dans la pensée du comte de Cavotir, était le prix nécessaire et la garantie morale de l’unité de l’Italie.

Lui-même, le 20 avril 1801, expliqua, mieux que nous ne saurions le faire, le choix qu’il avait fait de la politique d'alliance, à laquelle la cession se liait, par préférence à la politique du parti d’action, plus séduisante sur quelques points, mais moins praticable. C’était à propos de l’interpellation du baron Ricasoli sur l’armée méridionale. Vigoureusement posée par l'illustre toscan devant une Chambre pleine des émotions qui agitaient le général Garibaldi et le comte de Cavour. la question se développait dans une suite de répliques ardentes où il faut recueillir les paroles suivantes du président du conseil :

<i Nous avons fait connaître à tous notre but final. La question italienne ne sera terminée, nous l’avons dit et redit, que lorsque les grands problèmes de Rome et de Venise seront entièrement résolus. Mais nous avons dit aussi que In question de Rome ne pouvait avoir qu’une solution pacifique, et que nous ne regardions point les Français à Rome comme des ennemis. Do même, pour Venise, nous avons dit. avec modération, mais sans détour, que l’état actuel de la Vénétie est incompatible avec une paix stable, mais que, dans la situation où se trouve aujourd’hui l’Kurope, nous ne nous croyons pas en droit d'allumer une guerre générale.

En un mot, nous avons dit que notre politique à l'égard de

nos

Rome repose sur l’alliance française, et que pour Venise nous tenons compte des grands intérêts européens, des conseils des puissances amies qui nous ont grandement aidés dans les moments difficiles.

« Voilà notre politique.

« J'admets qu'on puisse en suivre une autre, qu’on puisse déclarer que l'Italie est dans un état de guerre modifié par une sorte de trêve tacite quant à Rome et à Venise. La conviction profonde du ministère est que la première de ces deux politiques est la meilleure, la plus capable de réaliser les vœux de la nation. La seconde pourtant est praticable; elle est très-dangereuse, hérissée de périls, mais elle peut être mise à exécution. Ce qui serait fatal, ce qui nous perdrait inévitablement, ce serait de pratiquer un jour une politique et le lendemain l’autre. Il faut choisir, et, après avoir choisi, persister, afin qu’aucune incertitude ne plane sur nos résolutions aux yeux de l’Europe.

.1 Quelle que soit la décision de la Chambre, nous l'accepterons. N’étant plus ministres, nous combattrons la politique qui n’est pas la nôtre, jusqu’au jour où elle sera entrée en action ; ce jour venu, nous aiderons de toutes nos forces ceujt qui conduiront les affaires. Oubliant les anciennes discussions, nous ne serons plus que des soldats, et quiconque aura l'âge de porter les armes payera de sa personne pour cette politique qu’alors nous n’appellerons plus téméraire, mais généreuse. »

Ces mots, prononcés un an plus tard, montrent clairement l’alternative où le pays s’était déjà trouvé au moment de la discussion sur le traité du 2 à mars.

Ce qui achève d’expliquer comment la France a pu demander la cession et comment le Piémont l’a consentie, c'est l’état tout à fait anormal où se trouvait la Savoie en 1859. Avant 18!|8, il avait existé en Savoie un parti séparatiste, dont les tendances étaient républicaines plutôt que françaises; pour mieux le dominer, le gouvernement avait naturellement aidé

OU COMTE UE CAVOUt. 5«!t

le clergé et la petite noblesse de ce pays à y acquérir une grande influence. Cette influence demeura presque absolue après la promulgation de la constitution, grâce aux sociétés cléricales, auxquelles les libéraux ne surent pas opposer d’autres sociétés, comme firent les Belges après 1830. Seulement, le drapeau de la séparation, le drapeau de la France avait passé, depuis 18t|8, en d’autres mains: les libéraux, satisfaits des institutions nouvelles, l’avaient abandonné, et le parti clérical , qui l’avait honni jusqu’alors, l’arborait par aversion contre ces institutions mêmes. À chaque pas que faisait lentement le Piémont dans la voie des réformes ecclésiastiques, où la législation française nous avait devancés de si loin, ce parti, qui avait des échos irrités jusque dans la députation savoisienne au Parlement, invoquait le nom de la France comme une vengeance et une menace. 11 s'exaltait contre les réformes piémontaises, si mesurées et si incomplètes pourtant, et il était séduit par cette réaction passagère qui s’était étendue sur la France après 18i|8 et dont l’Empire se dégage peu à peu de nos jours; ces deux impressions seules le guidaient; il ne prévoyait, ne pressentait aucunement le ternie de cette réaction, qui était la seule chose qu’il eût jamais aimée de la France. L’agitation qu’il avait réussi à soulever en Savoie avait fini par être assez bruyante pour que la France songeât à réclamer la réunion de ce pays à son territoire, et surtout pour mettre le Piémont dans l'impossibilité de se refuser à cette réclamation.

Si donc on laisse de côté ce qu’il a pu y avoir de naturel, de nécessaire, d’historiquement et ethnographiquement logique dans l'annexion de la Savoie et de Nice, et si l’on s’attache à ne considérer que ce qui a dépendu, dans cet événement, de la libre délibération des hommes, on y trouve ce fait étrange et pourtant incontestable : le cléricalisme aveuglé contribuant de ses propres mains et sans le savoir à fonder l’unité de l’Italie. Ainsi, dans ce petit royaume où tout conspirait pour la grande œuvre, il n’est pas jusqu’à la minorité enne-

OU VUE PA ELEMENTAIRE

mie de la cause nationale qui n’ait aidé malgré elle, dans ses rancunes étourdies, à la faire triompher. L'annexion de Nice et de la Savoie n’a fait que favoriser la fcaute entreprise en haine de laquelle une faction rétrograde l’avait préparée ; l’Italie prospère et grandit, et elle confond aujourd’hui la Savoie et Nice avec la France dans un même sentiment do gratitude pour les services rendus et de confiance pour l’avenir.

Quant au comte de Cavour, cet acte fut le seul de sa vie politique où il n’apporta pas cette sorte de sérénité héroïque qu’il déployait dans les situations les plus graves. 11 en prit résolùment la responsabilité ; mais ce ne fut pas sans souffrance. Peu de semaines avant sa mort, il se trouvait, à la Chambre, face à face avec l’un de ces Italiens auxquels il avait dû ravir leur terre natale, le général Garibaldi. Le cœur du comte de Cavour se laissa voir à ce moment tel qu'ont pu l’apprécier les Savoisiens et les Niçois qui ont été en rapport avec lui après la cession de leur pays à la France. « Jamais, s’était écrié le général dans son lier ressentiment, jamais je ne tendrai la main à ceux qui m’ont fait étranger en Italie! » Le comte de Cavour, s’inclinant devant cette juste douleur, répondit d’un accent ému que n’oublieront jamais ceux qui étaient présents : « l'n fait a creusé des abîmes entre le général Garibaldi et moi. J'ai cru remplir un devoir, un devoir cruel pour moi, le plus cruel (pie j'aie eu à accomplir de ma vie. Ce que j'ai ressenti me fait comprendre ce que le général a dû éprouver; et s’il est au-dessus de ses forces de me pardonner, je sens que je ne puis lui en faire un reproche... »

DU COMTE DE CA VOL It.

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SUR LE TRAITÉ SIGNÉ A TURIN, LU 2 t| MARS 1859, l'ÜUR LA RÉUNION DE LA SAVOIE ET DE L’ARRONDISSEMENT (CIRGON D A RI ü) DE NICE A LA FRANCE.

Séance ilo la Chambre des députés du ‘2ti mai 1860.

Messieurs les députés ,

Presque tous les orateurs qui ont pris part à cette discussion ont commencé par exprimer à la Chambre des sentiments de grave douleur, de profonde amertume à l’occasion de ce traité. Si les honorables préopinants ont fait ainsi , il doit m’être d’autant plus permis de manifester mon émotion, à moi qui, non moins jaloux de l’honneur et des intérêts de la patrie, ai dû agir en première ligne dans cette affaire, et assumer sur ma tête la responsabilité presque entière de cet acte en face de vous, en face du pays, en face de l’histoire.

Si quelques-uns d’entre eux eussent pu lire dans mon cœur, s’ils eussent pu apprécier quel chagrin le remplit, ils auraient adouci peut-être leur langage; ils n’auraient pas jeté sur moi à pleines mains le sarcasme, l’ironie, la raillerie, dans celle pénible discussion.

Mais je ne m’attacherai pas à répondre à ces personnalités, que l’honorable Rattazzi, je me plais à le reconnaître, a entièrement évitées. Seulement, puisque le député Guerrazzi, pour mettre le comble à son triomphe, a cru devoir me mettre en présence de l’histoire, et me

OKU VUE l’AULEM ESTAI 11E

représenter le sort que mérite un ministre aussi coupable que moi, je veux ajouter un complément à cette leçon historique.

L’honorable Guerrazzi a rappelé lord Clarendon , qui , après avoir suivi son souverain dans l’exil , après lui avoir donné des preuves d’une lidélité trop rare alors en Angleterre , après avoir exercé le pouvoir pendant plus de dix ans, fut accusé par les communes, envoyé en exil par le souverain et condamné à y mourir, pour avoir cédé Dunkerque à la France. (Avec chaleur.) Que l’honorable Guerrazzi me permette de lui faire observer que si le comte de Clarendon, pour défendre sa conduite si violemment accusée, eût pu montrer plusieurs millions d’Anglais délivres par lui de la domination étrangère, plusieurs comtés ajoutés aux possessions de son maître, peut-être le parlement n’cùt pas été si impitoyable, peut-être Charles 11 n’eût pas été si ingrat envers le plus fidèle de ses serviteurs.

Mais , Messieurs , puisque le député Guerrazzi me faisait une leçon d’histoire, il devait la faire complète. Après avoir dit ce qu’a fait lord Clarendon, il aurait dû dire quels ont été ses adversaires , ses accusateurs, ceux qui se sont partagé ses dépouilles et qui ont hérité de lui le pouvoir. (Avec grande animation.) Il aurait dû dire que ses adversaires formaient celle coterie fameuse d’hommes politiques que ne reliait aucun antécédent, aucune communauté de principes, aucune idée, et sur lesquels agissait seul le plus impudent égoïsme ; de ces hommes sortis de tous les partis, professant toutes les opinions, puritains, presbytériens, épiscopaux et papistes

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tour à tour; républicains un jour, royalistes exaltés lu lendemain; démagogues dans la rue, courtisans au palais; tribuns devant le Parlement, fauteurs de réactions et de mesures extrêmes dans les conseils du prince; de ces hommes enfin dont la réunion forma le ministère que l’histoire a stigmatise du nom de cabale.

Le député Guerrazzi aurait dû dire aussi cela , et alors je lui aurais répondu que les Anglais regardent comme une gloire nationale le comte de Clarendon, en le comparant à ses ennemis, à Clifford, à Arlington, à Buckingham, à Ashley et à Lauderdale.

Cela dit, je laisse à la Chambre, au pays, le soin d’apprécier ce qu’il convient d’en conclure pour le cas présent.

Répondant maintenant au député Rattazzi ', je ne le

1. Le discours important que venait de prononcer M. Rattazzi avait mini les principaux griefs de l'opposition. Il convient donc d'en donner le résumé :

Malgré les difficultés du notre situation, avait-il dit, malgré l'impossibilité de revenir sur le fait si singulièrement accompli do l'annexion , malgré la reconnaissance que nous sentons tous pour la France, on ne saurait approuver le traité. Notre politique n'a réussi que parce qu'elle est fondée sur des principes, ceux de la nationalité et de l'unité; la cession met & la place de ces principes le simple intérêt de l'agrandissement du royaume. Les arrêts sont permis, mais non les reculs : or le ministère rccuje en cédant Nice , dont la nationalité italienne n'a pas besoin d'être démontrée.

Ce sacrifice d’ailleurs affaiblit notre puissance militaire, car si l'État a doublé de population depuis un an , il a perdu ses frontières à l'ouest sans en acquérir à l'est. Il nous affaiblit à l’intérieur, en séparant de nous des pays où le sentiment dynastique et conservateur est plus enraciné que dans les provinces nouvelles. Il nous affaiblit à l’étranger, eu uous faisant perdre les sympathies que nous inspirions.

Les formes de la cession ont été blâmables. Nous avons cédé sans

suivrai pas dans la longue et éloquente digression qu’il a cru devoir faire pour la justification des travaux de son ministère passé. Je n’ai point attaqué son administration , il n’était donc pas besoin de la défendre. 11 a paru désapprouver que j’aie donné ma démission après les préliminaires de Yillafranca ; c’est pourtant un acte dont je m’honore , et je persiste à croire qu’en protestant ainsi contre ces arrangements autant qu’il était en moi, je n’ai pas peu servi les intérêts de l’Italie. J’ajoute que, comprenant les devoirs d’un homme d’État qui quitte le pouvoir, j’ai fait ce que j’ai pu pour faciliter à l’honorable Raltazzi la formation de son ministère (signes affirmatifs du député Ratlazzi), et je ne lui ai jamais fait d’opposition; même, pour éviter d’être un embarras

déterminer en môme temps les nouvelles frontières, ce qui nous met A la merci de la France pour la délimitation. Le traité fait voter les populations avant que le Parlement en ait délibéré, ce qui est inconstitutionnel.

(Ici l'orateur défend cl justifie les actes du ministère précédent, puis il revient :)

La cession n'était pas nécessaire. Lu France nu pouvait, ne devait, 11e voulait pas cmpècber la réunion de l'Italie centrale. Mais ou a tout accordé sur-le-champ, sans essayer môme de garder Nice, sur laquelle peut-être l'empereur n’eùt pas insisté. La cession n’a pas de correspectif : le dernier mot dit sur nous par la France désapprouve la réunion de la Toscane.

La Savoie et Nice u'uvaicnt jamais montré comme les provinces affranchies en Italie le désir de changer de gouvernement; elles étaieut dévouées au Hoi et heureuses de leur liberté. Repoussées loin de nous par les proclamations des gouverneurs locaux, leur vote, cùt-il été libre matériellement, nel’était pas moralement.

Mais le fait est irrévocable; le Parlement ne peut plus délibérer sérieusement. Il est de sa dignité de s'abstenir, et d'adresser ainsi l'adieu le plus convenable à uos frères d'outre-monts.

DU COMTE DE CAVOUH. olj

pour lui , je me suis retiré à la campagne , et j’v étais encore alors que la rigueur de la saison avait fait cesser toute occupation agricole. (On rit.)

Si ce ministère est tombé, ce n’est point par mon fait ni par celui de mes amis politiques. Il a été attaqué vivement; mais par contre ses amis n’ont pas épargné les plus basses calomnies aux hommes qu’ils supposaient ne lui être pas entièrement favorables.

Mais un débat sur ce sujet ne nous mènerait présentement à rien. J’entre tout de suite dans le cœur de la question.

Ayant été au pouvoir pendant dix ans , ayant eu la direction de plusieurs ministères, j’ai pu, Messieurs, apprécier autant que qui que ce soit, plus peut-être que quelques-uns d’entre vous, l’étendue du sacrifice que nous allons faire. Oui, Messieurs, j’ai pu constater combien la perte de la Savoie et de Nice était grande pour nous; j’ai vu quel concours les Savoisiens donnaient à l’armée; je sais combien leur caractère loyal et sévère aidait à la marche régulière des choses; je sais que la Savoie n’était pas une charge , mais une source d’avantages pour l’État, et je puis témoigner que peu de provinces se sont montrées plus dignes des libertés que Charles-Albert nous a données, et que nulle part peut-être dans l’État ces libertés n’ont plus rapidement développé les ressources publiques. De même, je sais combien Nice valait. Je reconnais que c’était un riche joyau à la couronne de nos princes ; j’ai pu me convaincre que les Niçois, malgré leur réputation d’hommes difficiles à contenter, acceptaient volontiers nos institu-

OEl'VRK PARLEMENTAIRE

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tions, et que leur pays faisait de grands progrès économiques sous l’influence de la liberté.

Je n’entreprendrai donc point de chercher à atténuer le sacrifice.

Je reconnais bien aussi que la perte de la Savoie et de Nice n’est pas sans inconvénient pour la défense du royaume. Nice et la Savoie rendaient nos frontières du côté de la France plus sûres, plus faciles à défendre; pourtant il ne faut pas exagérer cette considération. La Savoie n’a jamais été d’une grande utilité pour la défense de l’État. Sans remonter plus haut, je puis rappeler las guerres trop nombreuses de la France contre le Piémont depuis Louis XIV jusqu’à la Révolution française. Jamais, pendant tout ce temps, nous n’avons essayé d’empécher l’occupation de la Savoie.

Vous savez que, pendant les dernières de ces guerres, celles de la Révolution, la Savoie fut entièrement envahie en quelques semaines par las troupes françaises. On ne peut attribuer ce fait au peu de valeur des troupes royales ni à l'insuffisance de nos moyens de défense , puisque nous avons ensuite résisté pendant plusieurs années sur les Alpes aux armées républicaines. Notre véritable ligne de défense. Messieurs, est sur les Alpes.

Or les Alpes nous sont conservées. Nous avons perdu un ouvrage avancé, mais la place nous reste, et il ne nous serait pas difficile, je crois, de la défendre.

Les changements qui se sont opérés dans les conditions de la guerre ont rendu bien moins difficile la défense des Alpes et des vallées qui en dépendent. Depuis la Révolution, la manière de faire la guerre n’est plus lu

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même qu'autrefois. Les armées se sont extraordinairement accrues. Le général Bonaparte a pu conquérir une première fois l'Italie avec moins de quarante mille hommes, et une seconde fois, peu d’années après, avec une armée qui n’était guère plus nombreuse; il a gagné la bataille de Marengo avec vingt-huit ou trente mille hommes au plus. Aujourd’hui, Messieurs, on ne pourrait plus même essayer d’en faire autant avec une armée double ou peut-être triple.

La guerre dans les plaines d’Italie n’est plus possible sans une armée qui dépasse cent mille hommes; je dis qu’une telle armée ne pourrait être conduite malgré nous en Italie par les vallées des Alpes. Réussit-elle à les franchir, nous pourrions, au moyen des chemins de fer qui convergent de toutes les parties de l’Etat vers les débouchés ou jusqu’au fond même de ces vallées, y réunir des forces bien supérieures à celles que l’ennemi pourrait y porter.

L’année dernière, quand il n’existait aucun obstacle sur les montagnes, quand le pays mettait toutes ses ressources à la disposition de l’armée française, nous avons vu combien il est difficile de faire passer le Mont-Cenis à une armée régulière. Je n’entre pas dans les détails, mais j’affirme que la France, quand même elle concentrerait cent mille hommes en Maurienne, ne pourrait pas en faire passer par le Mont-Cenis plus de quatre ou cinq mille par jour, tandis que nous pourrions, dans le même temps, transporter à Suse trois et quatre fois autant de soldats.

Je répète que la manière dont la guerre se fail nnjour-

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OF.L'VRF. PARI.EMF.NTAIRF.

d’hui rend la défense des Alpes beaucoup plus facile pour qui en a les clefs. Le député Gnerrazzi a donc eu tort de dire que, par suite d’un traité qui découvre, selon lui, nos frontières, le Parlement se verrait forcé de changer de résidence, et qu’il faudrait établir la capitale ailleurs. Je ne sais s’il était bien à propos de faire celte remarque, qui n’est propre qu’à réveiller le sentiment le plus funeste à l’Italie, celui des rivalités municipales. (Approbation.) Ce que je sais, c’est que le député Guerrazzi se trompe de beaucoup, et que, Turin fût-il exposé plus qu’auparavant aux dangers d’une guerre, ce ne serait pas une raison pour que le Parlement s’en éloignât. Turin, soufflez que je le dise avec un juste orgueil, est un lieu où il fait bon délibérer en temps de guerre ; la population de Turin a su, dans les moments les plus difficiles , conserver un calme , une fermeté bien laits pour nous déterminer, Messieurs, à maintenir ici le siège du Parlement.

Souvenez-vous de ce qui arriva l’année dernière, quand notre territoire fut envahi à l’improviste par l’ennemi : le Roi et son gouvernement décidèrent qu’il fallait exposer le palais et la capitale pour le salut de celle armée qui était alors la dernière espérance de l’Italie. La ville, attristée mais résolue, attendit l’ennemi avec une contenance digne d’elle. Peu de jours après, les masses autrichiennes ayant été arrêtées par cette grande opération de l’inondation des plaines qui fit tant d’honneur au pays, notre armée put prendre des positions formidables, et l’armée française eut le temps d’arriver tandis que les rangs ennemis s’accumulaient devant nous. Pendant ce

nu COMTE DE CAVOUR. 5111

temps, le gouvernement et les chefs militaires avaient jugé nécessaire que la capitale se défendit : celte décision fut annoncée à la population ; il fut convenu que Turin se défendrait jusqu’à la dernière extrémité; personne no se troubla; la municipalité, le peuple, la garde nationale unanimes déclarèrent que tous étaient prêts. Toutes les classes de la population se montrèrent décidées à suivre l'impulsion venue d’en haut. Les femmes elles-mêmes, je le dis à l’honneur de cette ville, furent inébranlables; pas une, dans ce moment suprême, ne songea à quitter son mari ou ses fds pour aller chercher un refuge dans les provinces écartées. (Approbation.) Une telle cité. Messieurs, est une bonne résidence pour le Parlement dans les heures difficiles, et je crois que les députés de l’Italie centrale se joignent à moi dans celte pensée. (Approbation.)

A l’égard de Nice, je l’avoue, les considérations militaires ont plus d’importance. Si la ville de Nice ne.peut être défendue, à moins qu’on ne la transforme en place de guerre de premier ordre, une partie du comté offre de bonnes lignes de défense. Moi aussi, j’aime à me rappeler les glorieux faits d’armes de nos ancêtres sur les sommets de Braus et de Brouis. Mais nous n’avons pas oublié les exigences de la défense de notre territoire; un article exprès a été inséré pour cela au traité ; par cet article, avant même que les commissaires se fussent réunis pour le tracement des limites définitives, il a été établi que tous les passages des Alpes, tels que la haute Roia, la haute Yesubia et une partie de la haute Tinea, sans exception, resteraient en notre pouvoir. La défense est

ainsi assurée pour les provinces piémontaises et la vallée du Pd.

Quant à la Ligurie, il est bien vrai que, tout en conservant les hautes vallées de la Roia, de la Vesubia et de la Tinea, nous pouvons moins facilement la défendre; le col de Braus était évidemment un premier passage qui pouvait être bien disputé, tandis que la résistance devrait se porter aujourd’hui non plus entre le Paglione et la Roia, nyais entre la Roia et la Nerva ou la Taggia.

Mais ici encore. Messieurs, les nouvelles conditions dans lesquelles se fait la guerre de nos jours changent entièrement la théorie de la résistance. L’attaque comme la défense peuvent tirer un avantage immense de la navigation à vapeur; avec des bateaux à vapeur, on peut transporter en vingt-quatre heures vingt, trente mille hommes à près de quatre-vingts lieues. Notre littoral ne peut donc être bien attaqué ni bien défendu que si des forces maritimes se joignent, dans l’un ou l’autre cas, aux forces de terre.

Supposons en effet que, dans une guerre contre la France, celle-ci (chose très-vraisemblable dans l’état actuel des choses) fût maîtresse absolue de la mer; pensezvous qu’il serait possible, qu’il serait utile de défendre l’une des vallées de la Ligurie et de former nos lignes perpendiculairement à la mer, tandis que l’ennemi pourrait en quelques heures transporter un corps d’armée sur nos derrières? En vérité, je n’en crois rien. Le général Bonaparte a pu se porter jusqu’à Savone sans être maître de la mer; mais à cette époque la marine anglaise, n’ayant pas le secours de la vapeur, ne pouvait

Dû COMTE DF, CAVOÜR.

porter sur un point et à un moment déterminés les forces considérables qu'il est aisé de transporter aujourd’hui là où le besoin s’en fait sentir.

Encore une fois, la question de la défense de la Ligurie a donc perdu beaucoup de son importance.

Que si nous étions les maîtres de la mer, il faudrait faire le même raisonnement pour la France. Les Français commettraient une grande imprudence s’ils s’avançaient le long de la rivière de Gênes pendant que d’une part nous garderions les cimes des Alpes et des Apennins, et que de l'autre nous pourrions porter de Gênes, de la Spezia ou d'un autre port italien un corps d’armée sur les points laissés par eux en arrière.

Ainsi, je conviens que la perte de Nice diminue nos moyens de défense, non pas pour la vallée du Pô, mais pour la Ligurie; j’ajoute toutefois qu’à mes yeux notre position militaire par rapport à la France n’en est pas essentiellement modifiée.

Vous voyez. Messieurs, que je vous expose sans détour la portée du sacrifice que je viens vous conseiller de faire. Mais alors, me direz-vous avec l'honorable préopinant1, pourquoi ce sacrifice? Nous ne voyons aucune compensation pour nous dans le traité, pas même ce qu’il eût été si aisé d’obtenir, la garantie de la réunion de l’Italie centrale aux anciennes provinces du royaume

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