L'assassinat d’Anviti à Parme
nue trop mall'aisante, rien n’empêche de blâmer ce qui s’est passé dans l’Italie du sud. Mais, comme on l’a dit ici même, il faut, dans une appréciation de ce genre, compléter par les maximes tirées du droit des peuples les préceptes de l’ancien droit public.
Le gouvernement du Roi ne pouvait rester insensible à la misérable condition de l’Italie méridionale. La réunion de la Lombardie au Piémont, les changements opérés dans l’Italie centrale rendaient celle condition plus dure qu’elle ne l’avait jamais été; le contraste entre des régimes si divers exaspérait des douleurs déjà trop cuisantes. Poussé par un vif désir d’améliorer le sort des contrées du sud, de faire faire un pas de plus à l’œuvre de l’indépendance et d’éviter des catastrophes nouvelles, le gouvernement adressa des conseils sincères, loyaux, utiles au jeune prince qui montait sur le trône de Naples dans le temps où la guerre suivait son cours, ainsi qu’au vénérable pontife de Rome. Ces conseils furent repoussés d’une manière absolue.
Us étaient pourtant d’une modération qu’on peut qualifier d’excessive. Ils signalaient au jeune souverain le moyen d’échapper à une catastrophe inévitable : c’était de se décider à prendre part à la lutte nationale pendant que son concours pouvait encore être efficace. Le roi de Naples ayant jugé qu’il ne devait ou ne pouvait pas changer l’ordre de choses établi par son père, il devint évident qu’à une époque plus ou moins éloignée une révolution éclaterait dans ce royaume. Il était absurde d’imaginer que neuf millions d’Italiens pussent longtemps rester soumis à un régime ennemi de tous les sentiments les plus
DU COMTE DE CAVOCR. ï»7«
élevés el les plus généreux de la nature humaine, tandis qu’à peu de distance, en Italie même, il existait un État de onze millions d’hommes où la liberté pouvait largement se déployer, où le sentiment national avait pleine carrière.
Cette prévision fut justifiée quelques mois plus lard, lorsque la révolution de Sicile, aidée d’une poignée de volontaires conduits par un chef héroïque, renversa en quelques semaines tout un édifice politique appuyé par cent mille baïonnettes régulières. Chacun put apprécier alors la faiblesse réelle de la monarchie des Bourbons, qui avait suivi à la lettre toutes les traditions de ces États qui ne veulent pas changer de principes pendant que les siècles changent. S’il faut entendre par gouvernement révolutionnaire un gouvernement qui est dans l’impuissance de résister à la révolution, c’est celui de Naples que l’honorable Brignole devait qualifier ainsi, el non pas le nôtre. (Hilarité.)
Mais que pouvions-nous devant des faits semblables? Il était incontestable qu’un gouvernement qui n'avait pu disputer son existence à une poignée de volontaires manquait des conditions indispensables à la vie d'un État. Une restauration à Naples ne pouvait s’opérer par les seules forces du souverain; il fallait, pour l’imposer, une intervention étrangère, c’est-à-dire le malheur le plus grand qui pût arriver à l’Halie. Ce pouvoir était mort moralement; il avait lui-même reconnu sa propre déchéance en quittant la capitale sans tirer un coup de fusil, (jue devaient faire le Boi et son gouvernement? Abandonner au caprice des événements cette noble partie
UELVRE PARLEMENTAIRE
de l'Italie? Laisser se développer dans le sud, au sein d’un état de choses précaire et transitoire, les germes de révolution anéantis dans l’Italie du nord? Non; ils ne le pouvaient pas.
En prenant résolument la direction des affaires politiques du sud, le Roi et son gouvernement ont empêché que le mouvement national ne se fourvoyât; ils ont empêché que les circonstances exceptionnelles où Naples se trouvait après la révolution ne lissent surgir ces factions qui avaient fait tant de mal à l’Italie en 1848. Notre intervention, visant non pas à imposer aux autres Italiens un système préconçu, mais à les faire délibérer librement sur leur sort, ne fut pas un acte révolutionnaire; ce fut au plus haut point un acte conservateur.
Est-il plus difficile de juslilier ce qui s’est passé dans les Etats romains? Non, Messieurs, il est incontestable, même pour les plus tendres partisans des droits du saintpère, que les États pontificaux, placés entre l’Italie supérieure jouissant de sa liberté et l'Italie méridionale en révolution, ne pouvaient tenir. En vain le gouvernement papal avait-il fait appel je ne dirai pas aux sentiments, mais aux préjugés religieux de tout l’univers catholique, afin de réunir autour de lui quelques étrangers pour la défense de ses provinces. Cette armée, bien qu’il s’y trouvât des braves, bien qu’elle lut commandée par un général renommé, n’aurait pu former un rempart suffisant contre la pression révolutionnaire d’un côté, et de l’autre contre le mouvement qui eût entraîné irrésistiblement une grande partie des Italiens du nord à délivrer leurs fréies demeurés sous la domination ecclésiastique.
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Les destinées du pouvoir temporel dans l’Ombrie et les Marches étaient accomplies du moment où le reste de l’Italie, du Pô au golfe de Messine, était rendu à la liberté. Je ne nie pas que le pape n’eût pu résister quelque temps, mais le résultat final n’était pas douteux.
En présence de cette situation, le gouvernement du Roi démit aviser; il devait prévenir les égarements révolutionnaires, les incidents hasardeux ; il a donc jugé que c’était à lui d’accomplir ce grand acte de justice, d’effacer du milieu de l’Italie l’opprobre qu’y perpétuait l’appui prêté par des mercenaires étrangers au joug de fer de l’autorité romaine.
Je ne sais si nos procédés ont été parfaitement réguliers, mais je sais que le but est sacré et qu’il justifiera peut-être ce qu’il peut y avoir eu d'anormal dans les moyens. (Approbation.)
Bans l’Ombrie et les Marches comme dans les autres provinces, nous ne sommes pas allés établir la révolution et le désordre, mais la bonne administration, la légalité et la moralité publique. Quoi qu’on ait dit, je proclame avec certitude (et l’Europe éclairée et libérale confirmera mes paroles) que jamais guerre ne fut conduite avec plus de générosité et de justice. Il était naturel qu’une certaine irritation se fut produite dans ces pays contre des étrangers qui, sans être poussés par le sentiment du devoir ou par l’amour de leur pays, venaient raffermir un joug exécré. Cependant ces étrangers ne furent en butte à aucun procédé hostile du jour où ils eurent déposé les armes; le gouvernement n’aurait pas permis que la population se déchaînât contre les autorités dé-
testées qui avaient pesé sur elle, mais il n’eut même pas à l'empêcher. Le nouveau régime, salué, acclamé avec une joie enthousiaste, fit oublier jusqu’aux rancunes soulevées par l’ancien. Si dans quelques localités on a dû procéder contre certaines autorités ecclésiastiques, c’est qu’il est des provocations qui peuvent jeter l’émoi jusque dans l’armée la plus disciplinée du monde. Ainsi, quand vous saurez, Messieurs, que des prêtres ont refusé la sépulture à de simples soldats morts avec honneur sur le champ de bataille (sensation), vous no trouverez pas étrange que l’autorité militaire ait pourvu avec quelque énergie à ce que de tels scandales ne pussent se présenter de nouveau. (Bien.)
Je vous ai exposé, Messieurs, que si en ces circonstances aussi exceptionnelles le gouvernement du Roi a dii recourir à des mesures extraordinaires, il a été conduit dans ses résolutions par un grand principe de nationalité qui est en même temps un grand principe de conservation.
Nous espérons pouvoir fonder l’Italie sur ces bases sacrées de l’ordre, de la légalité, et de l’esprit conservateur, mais de cet esprit qui maintient les principes premiers de la société humaine en les développant à mesure que la civilisation progresse; nous voulons la conservation, mais la conservation par le progrès national. (Approbation.)
En faisant de la sorte, nous rendrons un grand service non-seulement à l’Italie, rappelée enfin à une vie nouvelle, replacée à son rang parmi les nations et mise en état de travailler aux grandes tâches de la civilisation
moderne, mais encore à toute l’Europe; car nous donnerons une force et une vie nouvelle, je le répète, aux principes conservateurs et libéraux qui sont l’ancre de salut de nos sociétés. Le principe monarchique sortira affermi de celle période laborieuse; les idées subversives, qui ne comptent plus chez nous que quelques partisans exaltés, achèveront de perdre lotit pouvoir, et les puissances vraiment sages, en Europe, applaudiront à notre polilique.
En prévenant les événements, en secondant ce qu’il y a de juste, de noble dans les instincts populaires, on rend les révolutions impossibles. Nous ne faisons que suivre les exemples que nous donnent, dans l’histoire moderne, ces princes et ces hommes d’Etat éclairés qui surent détourner à temps les dangers des révolutions. Ce que nous faisons a été fait par les hommes d’État anglais, qui changèrent leurs lois économiques pour donner une satisfaction h la grande classe des consommateurs, et qui évitèrent ainsi les périls de 18 48 ; par les Belges, qui, en se constituant libres et en persévérant dans les voies droites, ont su échapper aux mêmes dangers; ce que nous faisons, d’autres puissances en Europe le font encore, et je n’appelle pas révolutionnaires les gouvernements qui éloignent la révolution en réformant avec opportunité, mais bien ceux qui la provoquent en demeurant immobiles. Ainsi, la Prusse est réellement conservatrice lorsque, se mettant à la tête du mouvement germanique, elle va développant chez elle les institutions libérales. Nous espérons donc que notre conduite, une fois qu’elle aura été appréciée par l’opinion européenne, apparaîtra aux
yeux de tous comme fondée sur les principes mêmes qui onl toujours porté les gouvernements éclairés à mettre un frein aux révolutions; l’opinion générale sera pour nous, je n’en doute aucunement, lit c’est sur cette opinion que je compte pour l’achèvement de l’oeuvre nationale; car, lorsqu’elle aura reconnu la légitimité et les avantages de la régénération italienne , les deux grands problèmes qui restent sans solution ne seront plus si difficiles.
Je ne dirai rien de Venise; les sentiments de celte assemblée n’ont rien de secret pour elle, et ils onl été assez hautement exprimés dans cette discussion. Mais je crois devoir une réponse aux observations d'un honorable sénateur sur Rome. 11 paraît avoir trouvé un peu imprudente l’espérance témoignée ailleurs 1 par moi, que, grâce à l’appui de l’opinion publique, la question romaine pourrait être résolue par un accord entre les Italiens et le pape, de manière que Rome devint en fait ce qu’elle doit être, la capitale de l’Italie régénérée.
Certes, je ne me dissimule pas les difficultés, et je ne conteste pas que les remarques de l’honorable sénateur ne soient justes; à vrai dire, si je n’entrevoyais pas quelque changement à venir dans l’esprit de la cour de Rome, mes espérances seraient peu assurées. Mais j’ai la ferme confiance, Messieurs, que la liberté largement entendue et loyalement pratiquée changera les rapports de Rome avec notre société civile.
Nous ne pouvons pas juger de l’avenir d’après le passé.