‹ Œuvre parlementaire du conte de Cavour;Chapitre 76 sur 80 · SUR LA QUESTION DE ROME · texte numérisé non relu

SUR LA QUESTION DE ROME

L’empire et la papauté, ces deux idées dont Rome a été le berceau, étaient des institutions trop grandes pour tenir dans le moule d’une nationalité. Victime de la grandeur de son rôle historique, l’Italie expia par la servitude de ses citoyens et le démembrement de ses provinces ses rêves de suzeraineté universelle. Avant la découverte de l'Amérique, le maître de l'Italie était le maître du monde. La réforme d'abord, la Révolution française ensuite, celle-ci suivie de la résurrection passagère, dans une tête puissante, de l’idée toute rotpaine d’un empire européen, brisèrent la charpente de l’Europe du moyen âge. Embryons des nationalités naissantes, les fitats modernes furent disposés à Vienne en un équilibre factice par la diplomatie : celle-ci chercha la balance des forces européennes dans des combinaisons artificielles de mesures territoriales et de chiffres de populations, comme si cette balance pouvait être ailleurs que dans l’harmonie qui s’établira d’elle-même entre les nations, lorsqu’elles seront constituées dans îles conditions normales et telles que les a formées la nature. L’essai d’organisation internationale fondé sur la sainte alliance ne roussit pas mieux que l’ancien antagonisme de l’empire et de la papauté à assurer la paix et l'indépendance des nations de l’Europe.

Des deux conceptions idéales qui ont tenté de ramener à une forme systématique et unitaire la variété perpétuelle des rapports politiques et sociaux, l’une, la plus ancienne, a dis-

paru à jamais. C’en est fait île l’empire; aucun César, aucune puissance ne peut aspirer désormais à régner exclusivement sur le monde. Le czar Nicolas, qui se crut un jour assez fort pour trancher à lui seul les plus grandes questions du siècle, apprit à ses dépens que l’Europe, quelque divisée qu’elle paraisse, sait être unanime quand il s’agit de sauvegarder sa liberté.

L’autre institution cosmopolite, la papauté, est encore debout. Quoiqu'elle ait beaucoup perdu de son prestige, elle vit, elle s’agite, elle lutte encore. Le monde des intelligences ne gravite plus autour de Rome, mais de Rome partent des paroles qui émeuvent bien des consciences. La papauté a été pendant des siècles, elle est encore le plus grand obstacle à la régénération de l’Italie. Fallait-il la prendre corps à corps, s’efforcer de la terrasser, ou reculer avec effroi devant elle et lui sacrifier notre unité?

On sait quelle solution le comte de Cavour a donnée à ce problème, et les détails qu’on a trouvés dans les premières pages de ce livre nous dispensent de revenir sur ce sujet. A la Rome de l’antiquité, qui a conquis le monde par des légions de soldats, à la Rome du moyen âge, qui l’a conquis par des légions de moines, le comte de Cavour opposait, dans sa pensée, la Rome de l’avenir, où la liberté politique et religieuse trouverait sa formule souveraine. Do celte terre que nid n’a jamais regardée sans amour ou sans haine, de ce centre puissant d’où tant de lumière a jailli et d’où aussi le double despotisme militaire et sacerdotal s’est étendu sur le monde, la liberté rayonnerait d’un éclat nouveau. Le pouvoir politique, institué pour faire respecter les droits de chacun et de tous, et le pouvoir spirituel, exercé sans obstacle sur les âmes catholiques, concourraient tous deux, en se mouvant chacun dans sa sphère propre, aux progrès de la civilisation. Lue alliance se formerait, dans un intérêt réciproque, entre le principe d’autorité religieuse, agissant de toute sa puissance sur les esprits, et le principe de liberté,

maintenu par l'État dans tous les rapports de la société civile. Ainsi se développerait, sur un terrain d’oii serait exclue toute oppression soit morale, soit matérielle, cette lutte pacifique entre les traditions et les aspirations qui transforme et agrandit sans cesse les bases de la société humaine.

Dans l’opinion du comte de Cavour, l'abolition du pouvoir temporel devait avoir pour efTet pur et simple de désarmer l’autorité ecclésiastique de tout moyen de coaction matérielle. Établir à Rome même la liberté de conscience et de pensée était à son avis le seul moyen de garantir à jamais à tous les peuples la paisible jouissance de cette précieuse et noble conquête du \i\* siècle. Le saint-siège, disposant uniquement de ces forces morales qui seules constituent l’essence de son pouvoir, trouverait dans le consentement spontané des fidèles la sanction, la seule qui puisse être légitime, de son autorité. Placée dans un milieu salutaire, où régnerait l’échange libre des idées et le respect de la pensée d’autrui, la papauté pourrait déployer toutes les forces morales, toutes les puissances, divines ou humaines, qui seraient réellement en elle; il dépendrait d’elle de prouver, à sa gloire, que le glaive séculier n’est pas nécessaire au salut du catholicisme. Peu à peu, sous l’influence du mouvement général des idées, et par un retour probable de cet esprit profondément politique qu’a montré la cour de Rome à d’autres époques, la papauté s’élèverait au-dessus des antagonismes de partis, des intrigues de prétendants; elle mettrait, par son attitude, le gouvernement en état de renoncer sans danger aux armes féodales forgées au moyen âge par les juristes pour la défense de la société civile contre les empiétements du clergé. De leur côté, les populations, cessant de voir en elle un ennemi de tout ce qu'elles ont de cher et de sacré, lui accorderaient la vénération à laquelle elle a droit par le rôle bienfaisant qu’elle a joué (tendant plusieurs siècles; et l'État, dans tous les cas, se bornerait à garantir à toutes les opinions le droit commun.

Celte conception de l’Église libre dans l’État libre n’est-

elle qu’une chimère? L’esprit solide et pratique du comte de Cavour s’était-il égaré tout à coup dans le domaine de l’utopie? Arrivée prématurément au terme de ses travaux, cette intelligence si nette et si sûre d'elle-même s’était-elle abandonnée à des rêyes de paix et d’harmonie suprême inspirés par l'approche du tombeau?... On serait tenté de le penser en considérant l'opiniâtreté avec laquelle la cour de Rome répète le non possnmus traditionnel. Peut-être le comte de Cavour se laissait-il aller à une illusion lorsqu’il croyait qu'un acte aussi solennel, aussi prodigieux qu'un accord entre les principes de liberté et d’autorité pourrait être l’objet d’une convention écrite, d'un contrat bilatéral. Cependant, la destinée à venir des sociétés humaines est dans cet accord, sous quelque forme et dans quelque éventualité qu'il puisse se réaliser; et c’est par ce côté surtout que la résurrection de l’Italie tournera au prolit de la civilisation.

Dans les derniers mois de sa vie, le comte de Cavour, sans cesser d’avoir une confiance absolue dans les principes qu’il avait formulés, s’était attaché à éliminer, du grand débat entre l’Italie et la papauté, tous les éléments étrangers à l’Italie. La querelle, comme il arrive dans tonte querelle de famille, avait été évidemment aigrie et envenimée par l’intervention de partis et d’intérêts étrangers. Il fallait, selon le comte de Cavour, mettre enfin la papauté en face de cette Italie qu’elle avait pris l’habitude de trop méconnaître, de trop négliger. La papauté a toujours cherché à faire de l’Italie un instrument pour ses projets de théocratie universelle ; l’Italie a été pour elle un serviteur habile, mais sacrifié, auquel jamais elle n’a accordé ce qu’elle accordait aux autres peuples, plus rebelles et plus redoutables à sa domination. Les gouvernements italiens n’ont jamais obtenu d’elle qu'une très-faible partie des concessions qu'elle se laissait arracher par des États plus lointains et moins soumis; c'est ainsi, pour prendre un exemple entre cent, que, dans le temps même où M. Rios Rosas stipulait avec elle un concordat assez

libéral sur les biens du clergé espaguol , le gouvernement sarde, moins heureux, n’essuyait que refus à ses moindres requêtes. Le temps est venu où la papauté doit à la fin s’apercevoir que le serviteur dédaigné reprend ses droits; elle doit comprendre que l’appui, le respect qu'il lui offre librement et dans des conditions qu’aucun autre État ne saurait lui faire, valent mieux que le tribut forcé d'une servitude désormais impossible. Pour l’amener à reconnaître cette vérité, il n’était besoin , selon le comte de Cavour, que d’écarter les inlluences extérieures qui se sont interposées entre le pontife et nous, et qui l’ont isolé de l’Italie.

Ainsi s’explique un fait que nous avons déjà signalé : la modération extrême, l'insuffisance peut-être des mesures prises par le gouvernement sarde dans tout ce qui louchait aux matières ecclésiastiques. Les ménagements gardés par le ministère sous la présidence du comte de Cavour, en toute matière touchant aux privilèges du clergé, peuvent en effet passer pour excessifs auprès de ce qu’ont fait dans ce genre toutes les autres nations catholiques, sans exception. C’est que le président du conseil était profondément convaincu que l’Italie, rendue à elle-même, ne serait point un terrain propice aux agitations révolutionnaires. Peu de nations sont aussi homogènes que l'Italie par le côté religieux. Les dissidents y sont une minorité peu considérable, et le scepticisme un peu matérialiste des classes supérieures en fait de religion n'empêche pas que les masses populaires conservent l’habitude et le respect des légendes et des formes du culte catholique. Il est donc à présumer que si l'Italie et la papauté pouvaient être laissées seules l’une en face de l'autre, elles ne tarderaient pas à s’entendre. Quand même, ce qui n'est point à désirer, la papauté viendrait à s’exiler ellemême de Home pour quelque temps, comme il advint à l'époque de la translation du saint-siège à Avignon, il n’est pas douteux que le pape et les cardinaux finiraient par reconnaître que nulle part dans le monde ils ne sauraient être

libres comme au Vatican; que nulle part ils ne rencontreraient plus d’égards, non-seulement de la part des catholiques, mais de la part des politiques, des jurisconsultes, et, dans l’ordre intellectuel , des libres penseurs eux-mêmes. Fin admettant cette hypothèse d’une émigration volontaire et momentanée, il arriverait, selon le mot d'un docteur allemand. beaucoup cité naguère, que la papauté, dans sa visite aux autres nations, même les plus catholiques, apprendrait à connaître la marche du monde et l’esprit des temps, et qu’elle subirait bien plus vite la transformation dont elle a besoin. L’action d'un milieu si nouveau pour elle reporterait bientôt ses préférences vers le sol où elle est née, où elle a grandi ; mille faits lui prouveraient qu’en tout autre séjour il lui faudrait se résigner à des transformations bien autrement radicales, et dans son propre intérêt bien entendu, elle reviendrait définir le dogme du haut du Vatican, tandis que le roi d’Italie régnerait au Qtiiriiia! 1.

Quoi qu’il en soit, ces idées doivent triompher en Italie dans un temps plus ou moins éloigné par l'inlluence qu’elles sont appelées à exercer sur les rangs inférieurs de la hiérarchie cléricale. Sans être disposé le moins du monde à provoquer l’insurrection du bas clergé contre les grands dignitaires de l’Église, le comte de Cavour était convaincu que des modifications importantes doivent se produire spon-

1. Dès 1819 les Italiens ne concevaient pas que la question du pouvoir temporel pût se résoudre autrement. Déjà à cette époque, des idées tout à fait analogues à celles exposées par M. de Cavour étaient énoncées avec une remarquable justesse dans une dépêche encore inédite adressée le 24 février 1849 à l’illustre Mania par M. Pasini, qui représentait alors à Paris le gouvernement vénitien.

Ajoutons que les savantes recherches de l’érudition allemande confirment que Rome est historiquement le couronnement de l’unité italienne. M. Mommsen, dans son Histoire romaine, a établi que ce qu’on a appelé la conquête de l’Jtalie par les Romains a été plutôt la consolidation dans un État unitaire de toute la race italienne, dont les Romains n'ont été que la branche la plus puissante. ( V. Mommsen, Histoire romaine. Introduction.)

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tanémenl dans la forme actuelle du gouvernement de l’Église catholique. La papauté, qui se prétend immobile, a changé et s’est transformée graduellement en même temps que la société chrétienne. Sans remonter jusqu’à l’époque apostolique, il est permis de rappeler que les conciles ont fourni à la civilisation naissante de l’Europe le premier modèle du gouvernement parlementaire. Féodale au moyen âge, la papauté devint peu à peu une monarchie absolue, et ne fit en cela que suivre cette loi générale qui constitua la royauté comme centre de développement des États modernes. Cependant la forme définitive du gouvernement de l’Église , celle qui semble le mieux convenir aux peuples chrétiens, est une confédération d'évêques régie par un chef électif. Le comte de Cuvour était convaincu qu’il sufiirait que l'État rendit aux évêques leur pleine liberté d’action dans la sphère spirituelle pour qu’ils se sentissent aussitôt moins dépendants de Rome et plus attachés aux intérêts réels des populations de leurs diocèses. Il attribuait aux essais de constitution civile du clergé faits par la Révolution française la prépondérance acquise par le parti ultramontain sur les prêtres français. Délier les évêques de toute dépendance spéciale envers l’État, c’était, selon lui, la meilleure manière de les affranchir, de les rendre plus libres à l’égard du saint-siège. Ainsi , pour ce génie épris de la liberté, il n’était besoin que de supprimer les entraves artificielles qui faussent l’équilibre des forces, pour que tout rentre à sa place et que la vie circule librement dans tous les membres du corps social.

On nous pardonnera ces trop longs commentaires aux discours qu’on va lire. Ne pouvant porter la lumière sur d’autres faces du débat, nous avons voulu éclaircir autant qu’il était en nous le sens vrai de la formule libéra chiesa in libero slalo. Il est superflu de rappeler d’ailleurs que ces trois discours furent accueillis avec enthousiasme, et que les Chambres proclamèrent à l'unanimité Rome cap tale de l’Italie.

EN RÉPONSE A L’iNTERPELLATION DU DÉPUTÉ AUDINOT SUR LA QUESTION DE ROME.

Séance de la Chambre des députés du 25 mars 1861.

Messieurs les députés, l'honorable député Audinot, en vous adressant de graves et éloquentes paroles, bien dignes du sujet élevé qu'il a traité devant vous, a fait plus qu’une interpellation au ministère sur des faits spéciaux ; il a présenté une excellente exposition de la question romaine. 11 a conclu son discours et il l’a résumé en demandant des éclaircissements au ministère sur deux points particuliers, c’est-à-dire sur les négociations qui seraient engagées avec le saint-siège, ef sur les démarches faites ou à faire pour que le principe de non-intervention soit appliqué aux affaires de Rome; il a terminé enfin par une autre interpellation bien plus importante, en interrogeant le ministère sur la ligne de conduite qu’il entend suivre dans cette question suprême.

11 a bien fait. La discussion qui nous occupe ne pouvait, ne devait pas se borner à l’échange de quelques explications; puisque la question de Rome est mise sur le lapis, il convient qu’elle soit traitée dans toute son étendue.

Cependant, Messieurs, avant de répondre soit aux interpellations de l’honorable député Audinot, soit à l’ensemble des considérations qu’il a si utilement développées, permettez- moi de vous rappeler que ce pro-

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blême est le plus grand, le plus important qui ait jamais été soumis à une assemblée de représentants d’un peuple libre. La question de Rome n’est pas seulement d’un intérêt vital pour l’Italie ; son influence s’étend encore à deux cents millions de catholiques répandus sur tout le globe; sa solution exercera une action immense sur le monde moral et religieux.

Cette remarque, je ne la fais point. Messieurs, pour me mettre à couvert , pour essayer d’échapper à une discussion pleine et entière, ou de l’éluder au moyen de subterfuges diplomatiques, d’artifices oratoires.

Quand la question de Rome ne se présentait encore que dans le lointain, quand la solution en pouvait être remise à une époque indéterminée, la sagesse voulait que le ministre des affaires étrangères restât prudemment sur la réserve, qu’il ne fit qu’indiquer l’étoile polaire qui devait guider sa marche, et qu’il se refusât à de plus amples explications; mais aujourd’hui que celte question a été discutée dans les parlements étrangers, aujourd’hui qu’elle est un sujet préféré de discussion dans tous les pays civilisés, la même conduite ne serait plus de la prudence, mais de la pusillanimité. (Très-bien!)

Ces observations, Messieurs, ont pour but de me concilier votre indulgence, celle surtout des députés devant

qui j’ai pour la première fois l’honneur de parler; elles les porteront à tenir compte, lorsqu’ils jugeront ce que je vais dire, des difficultés immenses qui m’environnent. (Mouvement d’attention.)

L’honorable député Audinol vous l’a dit sans réserve : Rome doit être la capitale de l’Italie. 11 a eu raison de le

dire, car la question Je Rome lie peut être résolue si cette vérité n’est d’abord proclamée, acceptée par l’opinion publique en italie et en Europe. (A gauche : bien !) S’il était possible de concevoir l’Italie une et solidement constituée sans que la capitale en fût à Rome, je déclare nettement que je regarderais comme difficile, comme impossible peut-être la solution de la question romaine. Pourquoi, en effet, avons- nous le droit, le devoir de réclamer, d’insister pour que Rome soit réunie à l’Italie? C’ést parce que sans Rome pour capitale, l’Italie ne peut se constituer. (Approbation.)

L’honorable préopinant vous a prouvé cette vérité de diverses manières. 11 vous a dit avec beaucoup de raison que cette vérité, sentie instinctivement par l’universalité des Italiens, proclamée hors de l’Italie par quiconque juge de nos affaires avec impartialité et bienveillance, n’a pas besoin de démonstration.

Néanmoins, Messieurs, on pourrait en donner une démonstration bien simple. L’Italie a encore beaucoup à faire pour se constituer sur ses bases définitives, pour résoudre les problèmes difficiles que soulève l’unification , pour abattre les obstacles suscités contre celte grande œuvre par de vieilles institutions et des traditions séculaires; pour qu’on puisse venir à bout de tout cela, il faut écarter tout motif de dissidences, toute cause de discordes; or, tant que la question de la capitale demeurera en suspens, il ne cessera pas d’y avoir des causes de désaccord entre les diverses parties de l’Italie.

Et en vérité. Messieurs, il est facile de comprendre que des hommes éclairés, des hommes de bonne foi , de

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grand talent si l’on veut, puissent motiver par des considérations historiques, par des raisons artistiques, ou de toute autre manière, leurs préférences pour telle ou telle autre capitale italienne; je comprends qu’une discussion de ce genre soit encore possible maintenant; mais si l’Italie constituée avait déjà établi sa capitale à Rome , pensez-vous qu’on pourrait encore discuter là-dessus? Non certes; ceux-là même qui s’opposent à ce que la capitale soit transportée à Rome, n’oseraient plus, une fois qu’on y serait, proposer qu’on la portât ailleurs.*Ce n’est qu’en proclamant Rome noire capitale que nous pouvons faire cesser absolument cette cause de dissentiment entre nous.

Il m’est donc pénible de voir des hommes dont le nom a de l’autorité , des hommes de talent , qui ont rendu à la cause italienne d’éminents services, comme l’écrivain auquel l’honorable préopinant a fait allusion1, renouvelerce débat pour y apporter, j’ose le dire , des arguments futiles.

La capitale d’un pays ne se détermine point par des raisons de climat, de topographie, de stratégie; si des raisons de celle nature devaient prévaloir, Londres ne serait certainement pas la capitale de la Grande- Bretagne; Paris même ne serait peut-être pas celle de la France.

Le choix d'une capitale est déterminé par de hautes raisons morales. C’est le sentiment des peuples qui en décide. Rome, Messieurs, réunit toutes les conditions historiques, intellectuelles, morales, qui forment la capi-

1. M. Audinol avait fait allusion à la brochure de M. d’Azcglio.

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laie d’un grand État. Rome est la seule ville d'Italie qui n’ait point ou presque point de souvenirs municipaux; son histoire, depuis les Césars jusqu’aujourd’hui, est celle d’une cité dont l’importance s'étend infiniment au delà de son territoire, d’une cité destinée à être la capitule d’un grand Étal. (Signes d’approbation.) Convaincu, profondément convaincu de cette vérité, je crois qu’il est de mon devoir de la proclamer de la manière la plus solennelle devant vous et devant la nation; je crois qu’il est de mon devoir de faire appel en celte circonstance au patriotisme de tous les citoyens italiens , de tous les représentants de nos plus illustres villes, afin que toute discussion à ce propos cesse, afin que nous puissions dire à l’Europe : la nécessité d’avoir Rome pour capitale est reconnue et proclamée par la nation tout entière. (Applaudissements.) Je crois avoir des titres particuliers à faire cet appel à ceux qui , par des raisons que je respecte , diffèrent de moi sur ce point; je ne veux pas en effet, Messieurs, étaler devant vous des sentiments de Spartiate ; j’avoue franchement que ce sera pour moi un grand chagrin d’être obligé de déclarer à ma ville natale qu’elle doit renoncer résolument et pour jamais à tout espoir de conserver dans son sein le siège du gouvernement. (Approbation.) Oui, Messieurs, en ce qui me concerne personnellement, je vais à Rome avec douleur. Étant d’une nature peu artistique (on rit), je suis persuadé qu’au milieu des splendides monuments de la Rome ancienne et de la Rome moderne, je regretterai les rues sévères et simples de ma cité natale. Mais il est une chose, Messieurs, que je puis affirmer avec confiance ;

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connaissant le caractère de mes concitoyens, sachant, pour les avoir éprouvés, qu’ils ont toujours été prêts aux plus glands sacrifices pour la cause sacrée de l’Italie (vive approbation); les ayant vus affronter je ne dirai pas avec joie, mais avec décision l’invasion ennemie dans leur ville, qu’ils s’apprêtaient à défendre énergiquement ; connaissant, dis-je, leurs sentiments, je suis sùr de n’ètre point démenti par eux quand je proclame en leur nom, comme député de Turin, que cette ville est prête à se soumettre à ce grand sacrifice dans l’intérêt de lTlalie. (Applaudissements dans les tribunes.)

Une espérance me rassure encore, — je devrais dire une certitude, après l’accueil que vous avez fait aux généreuses paroles que le député Audinol adressait à la ville où je suis né; — celte espérance, cette certitude, c’est que l’Italie, lorsqu'elle sera définitivement constituée, lorsqu’elle aura établi son gouvernement dans la Ville éternelle, ne sera point ingrate envers ce pays où notre liberté eut son berceau , envers ce sol où a été déposé un germe d’indépendance qui s’est largement développé, et qui a poussé de vigoureux rejetons dans toute la Péninsule, de la Sicile aux Alpes. (Approbation.)

J’ai dit. Messieurs, et j’affirme encore que Rome, Rome seule, doit être la capitale de lTtalie. Mais ici commencent les embarras du problème, les difficultés de la réponse que j’ai à faire au préopinant. (Profond silence.)

Il faut que nous allions à Rome, mais à ces deux conditions : que ce soit de concert avec la France, et que la grande masse des catholiques, en Italie et ailleurs, ne voie pas dans la réunion de Rome au reste de l’Italie le

signal de l’asservissement de l’figlisft. Il fan! , ert d’autres termes , que nous allions à Rome , mais sans que l’indépendance du souverain pontife en soit diminuée. 11 faut que nous allions à Rome , sans que l’autorité civile étende son pouvoir sur le domaine des choses spirituelles.

Voilà les deux conditions qui doivent se réaliser pour que notre entrée à Rome ne mette point en péril les destinées de l’Italie.

Quant à la première, l'honorable député Audinol a dit avant moi qu’il serait insensé de vouloir, dans l’état actuel de l’Europe, aller à Rome malgré la France.

Mais j’irai plus loin : lors même que, par suite d’événements que je ne crois ni probables ni même possibles, la France se trouverait réduite à une telle situation qu’elle ne pilt matériellement s’opposer à notre entrée dans notre capitale, nous ne devrions point réaliser la réunion de Rome à l’Italie s’il devait en résulter un grave dommage pour nos alliés.

Nous avons contracté, Messieurs, une grande dette de reconnaissance envers la France. Je ne prétends certes point qu’il faille appliquer aux rapports internationaux les règles strictes de moralité qui doivent présider aux relations individuelles; cependant il y a des préceptes de morale que les nations elles-mêmes ne sauraient violer impunément.

Je sais bien qu’un bon nombre de diplomates professent une doctrine contraire. Je me souviens d’avoir entendu applaudir, il y a quelques années, le mot fameux d’un homme d’Etat autrichien, qui déclarait en

riant que dans peu l’Autriche étonnerait le monde de son ingratitude envers la Russie; et en réalité l’Autriche tint parole; vous savez tous en effet, et j’en puis porter le témoignage pour ceux qui l’ignoreraient, que dans le congrès de Paris et dans les négociations qui suivirent, aucune puissance ne se montra si hostile à la Russie, si tenace à rendre plus dures les conditions de la paix que l’Autriche, dont l’épée cependant n’avait point contribué à l’imposer, cette paix, à son ancienne alliée. (Sensation.) Mais cette violation d’un grand principe de moralité ne tarda pas à être punie. Quelque temps après, la Russie prit sa revanche ; et je n'hésite pas à attribuer à l’ingratitude solennelle de l’Autriche la facilité avec laquelle se sont rétablis, entre la Russie et nous, de bons rapports qui par malheur sont momentanément interrompus, sans que pour cela, j’en ai la confiance, rien ait altéré les sentiments de la nation russe envers l’Italie, et sans que le souverain qui la gouverne ait cessé entièrement d’avoir des sympathies pour nous.

Mais nous avons encore, Messieurs, un motif plus grave de nous mettre d’accord avec la France. Quand nous avons appelé, en 1859, la France à notre aide, quand l’empereur consentit à venir en Italie à la tête de sa vaillante armée, il ne nous dissimula point les engagements dont il se tenait pour lié envers la cour de Rome. Nous avons accepté son aide sans protester contre les obligations qu’il nous déclarait avoir assumées; après avoir tiré de cette alliance tant d’avantages, nous ne pouvons pas protester contre des engagements que jusqu’à un certain point nous avons admis.

Mais alors, me dira-t-on, la question romaine est insoluble.

Je réponds que si nous réussissons à réaliser la deuxième des conditions dont j'ai parlé, la première rencontrera peu d’obstacles; c’est-à-dire que si nous pouvons faire en sorte que la réunion de Rome à l’Ilalie n’inspire pas des craintes graves au monde catholique, — et j’entends par là cette grande masse de personnes de bonne foi qui professent les dogmes religieux par un sentiment vrai et non pas par calcul politique, celte grande masse que n’aveuglent point de vulgaires préjugés, — si nous arrivons, dis-je, à persuader à la grande majorité des catholiques que la réunion de Rome à l’Italie peut s’opérer sans que l’Église cesse d’ôtre indépendante, je crois que le problème sera bien près d’être résolu.

Qu’on ne se fasse pas illusion : bien des personnes de bonne foi, sans être animées de préjugés hostiles à l’Italie ou même aux idées libérales, craignent que le siège du gouvernement italien une fois établi à Rome, le Roi une fois au Quirinal, le souverain pontife ne perde beaucoup en dignité et en indépendance; elles craignent que le pape, au lieu d’être le chef du catholicisme tout entier, ne soit alors réduit en quelque sorte à des fonctions de grand-aumônier ou de premier chapelain. (On rit.)

Si ces craintes étaient fondées, si réellement la chute du pouvoir temporel devait entraîner une telle conséquence, je n’hésiterais pas à dire que la réunion de Rome au reste du royaume serait fatale non-seulement au catholicisme, mais encore à l’Italie; car je ne puisconee-

voir, Messieurs, un plus grand malheur pour un peuple civilisé que de voir réunis dans une seule main, dans la main du gouvernement, le pouvoir religieux et le pouvoir civil. (Bien!) L’histoire de tous les siècles comme de tous les pays nous le montre : partout où s’est produite cette réunion, la civilisation s’est arrêtée presque aussitôt et n’a jamais manqué de prendre une direction rétrograde; le plus odieux despotisme s’est établi; et cela est arrivé soit qu’une caste sacerdotale usurpât le pouvoir temporel, soit qu’un calife ou un sultan s'emparât du pouvoir spirituel. Partout cette fatale confusion a conduit aux mêmes résultats; Dieu nous préserve. Messieurs, qu’il en soit ainsi dans ces contrées.

Cela dit, je crois devoir examiner sous toutes ses fnecs la question soulevée, celle des effets qu’aura la réunion de Rome à l'Italie sur l’indépendance du pouvoir spirituel du pontife.

11 convient en premier lieu de voir si réellement le pouvoir temporel assure au pape une indépendance effective.

lin vérité, si cela était, si aujourd’hui encore, comme cela se passait jadis, le pouvoir temporel était pour le pontife une garantie d’indépendance absolue, j’hésiterais beaucoup à trancher la difficulté. Mais est-ce que nous pouvons, Messieurs, est-ce qu’il y a quelqu’un au monde qui puisse affirmer de bonne foi que le pouvoir temporel, tel qu’il subsiste aujourd’hui, rend le pape indépendant? Évidemment non, pour peu que l’on considère avec impartialité l’état présent du gouvernement de Rome.

Autrefois, quand le droit public européen ne connais-

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sait guère d’autre titre juridique de souveraineté que le droit divin, quand les souverains étaient regardés comme les propriétaires absolus des pays où ils régnaient, quand les divers gouvernements d’F.urop.e respectaient ces maximes, oh ! alors, je comprends que la possession de quelques provinces pût être pour le pape une garantie d’indépendance. Ces principes étaient acceptés, ou, si v ous voulez, subis par les populations ; elles acceptaient ou elles subissaient leurs gouvernements, bon gré, mal gré, qu’ils leur fussent agréables ou antipathiques; je n’ai donc point de difficulté à reconnaître que jusqu’à 1789 le pouvoir temporel fut pour le pape une garantie d’indépendance.

Mais aujourd’hui, Messieurs, le droit public est changé; presque tous les gouvernements civilisés ont pour base le consentement exprès ou tacite des populations. Nous voyons ce principe solennellement proclamé en France et en Angleterre, presque accepté en Prusse; l’Autriche elle-même parait en tenir compte; et la Russie, si elle le conteste encore, ne le repousse plus avec cette véhémence que mit à le combattre l’empereur Nicolas, qui avait fait du principe du droit divin presque un dogme religieux.

Si l’on admet la nécessité de ce consentement du peuple, il faut reconnaître que le pouvoir temporel du pape est absolument dénué de fondement; car il est de toute évidence que ce consentement n’existe pas dans les États du souverain pontife , et qu’au contraire il y a eu et il continue à y avoir un antagonisme croissant entre son gouvernement et les populations.

Cet antagonisme se manifeste dès la Restauration. Peu de mois après les événements de 181 1, au moment où un guerrier illustre entrait dans les États du pape en faisant appel au sentiment de nationalité, le peuple de ces contrées se soulevait; l’incompatibilité du gouvernement pontifical avec la civilisation était proclamée par un grand Italien qui fut, dans son long exil, comme économiste et comme homme d’Élal, l’honneur de notre patrie, qui tenta, vers la fin de sa carrière, par esprit d’abnégation , l’entreprise impossible de réconcilier le pouvoir

temporel avec le progrès civil , et dont la mort fut l’un

des plus grands malheurs qu’ait éprouvés l’Italie. (Trèsbien ! bravo! ) Je parle de Pellegrino Rossi, qui en 1816 avait proclamé à Bologne le principe de la nationalité italienne.

Les premières années qui suivirent furent relativement tranquilles; les peuples se reposaient, épuisés d’une lutte gigantesque qui avait duré vingt-cinq ans. La cause de celte trêve fut aussi peut-être dans la douceur du vénérable pontife qui illustra alors le sainl-siége de ses vertus, et dans la politique relativement libérale du cardinal Cotisai vi.

Mais sitôt que l’Italie s’agite, en 1 820 et en 1831 , pour sa liberté et son indépendance, les Romagnes, où le patriotisme fut toujours vivace , montrent leur impatience du joug pontifical. Depuis lors l’antagonisme ne cessa de se manifester (dus ou moins ouvertement. Après la révolution de 1830, il aboutit à des insurrections; ces provinces, dans un complet accord , affirmèrent leur droit de se soustraire au pouvoir temporel des papes, et le

DU COMTE DE CAVOUH. UOj

mouvement, parti de Bologne, alla jusqu’aux portes de Rome.

L’intervention étrangère vint l’étouffer.

A partir de ce moment, l’intervention devint une nécessité; elle cessa quelque temps, il est vrai, mais elle subsistait, même alors, à l’état de menace; les troupes autrichiennes qui avaient quitté les Romagnes et les Marches étaient campées vers le Pô, prêtes à accourir au moindre mouvement sur l’autre rive; c’était en réalité une intervention effective et incessante.

L’antagonisme devint plus fort, plus irrésistible après 1848; la menace de l’intervention ne suffisait plus, il fallut étendre à toutes les parties de l’Étal romain l’intervention de fait.

Certes, Messieurs, les événements de 1859 n’ont pas modifié ces sentiments, il est aisé de s’en assurer. Les Romagnes sont réunies à nous depuis deux ans; la presse y est libre; chacun, laïque ou prêtre, y est libre d’exprimer sa pensée; les associations y sont libres, et les élections n’y ont certes été violentées ni par les particuliers, ni par le gouvernement.

Ainsi, il s'est établi à Bologne un journal clérical; je ne le lis pas, mais je sais qu’il est ultra-clérical, et plus violent encore que Y Armonia de Turin. (Hilarité.)

Vous savez aussi que les prélats ont pu répandre sans difficulté leurs protestations, qui n’avaient pas toutes les caractères de modération qu’aurait fait désirer la sainteté de leur ministère.

Eh bien, s’est-il manifesté dans les Romagnes quelque regret en faveur de l’ancien gouvernement? Y a-t-il

une partie de la population qui ail redemandé l’ancien régime? Les quelques erreurs commises par nous (je le confesse en mon nom et au nom de mes collègues) ont pu fournir des sujets de mécontentement, de ce mécontentement qui se produit contre tel ministre ou contre le cabinet tout entier; mais jamais on n’a été jusqu’à faire le panégyrique des anciennes autorités. (Assentiment; rires.)

Ce qui s’est passé dans l’Ombrie est plus remarquable encore. A peine délivrée du pouvoir clérical, l’Ombrie fut entièrement évacuée par nos troupes. Les nécessités de la guerre, diverses considérations importantes nous forcèrent de nous résoudre, imprudemment peut-être, à ne pas laisser dans celte province un seul homme qui appartînt à l’armée régulière, de la livrer à ses propres forces, à ses gardes nationales, aux volontaires dévoués que ses villes avaient spontanément offerts. Eh bien, rOmbrie ne donna pas un signe de regret au régime disparu ; et quoique la réaction cléricale parfit y être plus à craindre qu’uilleurs, à cause du nombre excessif des couvents, quoique des provocations de toute sorte y fussent faites par les autorités déchues, réfugiées tout près, à Rome, l’Ombric jouit d’une paix parfaite, ne fut troublée par aucune réaction ; et j’ose même dire que si le drapeau respecté de la France n’eût pas flotté sur l'autre rive du Tibre, lus Ombriens n’auraient pas tardé à tendre la main à leurs frères et à les attirer au sein de la grande famille italienne, malgré tous les efforts des néophytes catholiques travestis en zouaves. (Hilarité et marques d’assentiment.)

Peut-être (non pas dans cette Chambre, en tout cas), quelque défenseur passionné du pouvoir temporel m'objectera, comme preuve de l’opposition de ces populations au nouveau régime, les désordres de la province d’Ascoli.

Messieurs, je ne suis pas le défenseur du pouvoir temporel du pape, mais je veux être juste envers lui. Je déclare donc sans hésitation que ni le souverain pontife, ni son ministre ne sont responsables à mes yeux de ces faits atroces qui se passèrent lorsque les troupes bourboniennes se furent débandées.

Ces faits prouvent , non point que le peuple de ces pays soit opposé à un régime libéral , mais que le gouvernement clérical ne prédispose ces populations qu’à se livrer au brigandage sitôt qu’arrivent des agitations politiques. (Bravo! bien!)

Je crois avoir établi qu’un antagonisme incontestable, absolu, règne entre le saint-siège et les populations.

Quel remède ont à proposer les partisans du pouvoir temporel pour que celui-ci devienne une garantie d’indépendance pour le pouvoir spirituel ?

Je sais qu’il est des catholiques, plus zélés qu’éclairés, qui disent : le pouvoir temporel est d’une nécessité absolue pour le monde catholique : il doit être assuré au moyen de garnisons fournies par toutes les grandes puissances catholiques et de fonds versés au trésor pontifical; que les habitants de ces États, ajoutent-ils, soient ou non asservis , c’est ce qui n’entre pas dans celte question.

Je ne m’arrêterai pas à réfuter ces raisonnements, si

mal placés dans des bouches chrétiennes, et qui semblent appartenir à ces dogmes religieux qui faisaient des sacrifices humains un moyen de se rendre les dieux propices ! (Approbation.)

Non, Messieurs, ils ne peuvent pas être des disciples de Celui qui donna sa vie pour l’humanité , ces hommes qui veulent sacrifier une nation entière, la condamner à un perpétuel martyre, pour maintenir le pouvoir temporel de celui qui précisément le représente sur la terre! (Bravo! très-bien!)

D'autres amis plus modérés du pouvoir temporel disent : « Mais le pape ne peut-il point faire des réformes , des concessions qui fassent disparaître l’antagonisme dont on vient de parler, et le réconcilient avec ses sujets? Comment les principes qui assurent la paix et la tranquillité dans d’autres parties de l’Europe ne pourraient-ils pas produire les mêmes effets dans les Itomagnes, l’Ombrie et les Marches? » Et ils insistent auprès du pontife pour qu’il donne des réformes; ils bravent les refus; ils reviennent à la charge; rien ne les décourage.

Ils sont dans l’erreur. Ils demandent au pape ce que le pape ne peut pas donner; car le pape réunit deux caractères, celui de chef de l’Église et celui de souverain politique; mais le premier de ces deux caractères doit de toute nécessité avoir le dessus. Du moment, en effet, où le pouvoir temporel est établi pour l’indépefidance de l’autorité spirituelle du pape, évidemment le pape doit sacrifier celui-là à celle-ci, les intérêts de sa politique aux intérêts de l’Église.

Or, quand vous lui demandez de faire à la société

civile des concessions exigées par le progrès des temps et par l’état actuel de la civilisation, mais contraires aux préceptes positifs de la religion dont il est le chef, vous lui demandez ce qu’il ne peut, ce qu’il ne doit pas accorder. S’il cédait, il trahirait ses devoirs de pontife, il cesserait d’être respecté comme chef du catholicisme. Le pape peut tolérer certaines institutions comme une nécessité; il ne peut les consacrer, en prendre la responsabilité, leur donner l’autorité de son nom.

Par exemple, le pape peut tolérer en France le mariage civil, mais il ne peut l’approuver, le proclamer comme loi de ses États. Ce que j’affirrne pour le mariage civil , je le dis pour une infinité d’autres institutions , qui , considérées au point de vue purement catholique, sont en contradiction avec certains préceptes, et qu’il a été reconnu néanmoins qu’on ne pouvait se dispenser d’admettre.

Je me prononce donc sur ce point : loin de reprocher au pape d’avoir constamment refusé les réformes et les concessions qu’on lui demandait, loin de voir là de l’obstination, j’y vois une juste fermeté, et je tiens que les catholiques doivent lui en savoir gré comme d’un mérite. (Mouvement.)

J'ai toujoui's pensé ainsi, et j’ai eu, dans ma carrière, à combattre bien souvent l’opinion de gens qui soutenaient de bonne foi la thèse que j’ai énoncée, qui voulaient que le pape fit des réformes.

Je me souviens qu’au congrès de Paris, de très-hauts personnages, bien disposés pour l’Italie et préoccupés surtout de la situation anormale des Étals pontificaux,

insistaient pour m’engager à indiquer les réformes à proposer au snint-siége et le moyen de les réaliser. Je refusai de tracer aucun programme de ce genre; je proclamai hautement la doctrine que je soutiens devant vous, l’impossibilité pour le pape de suivre les conseils qui lui étaient donnés; et alors déjà, puissamment aidé par mon excellent ami le ministre Minghetti , qui prit une part importante à ces négociations, — et j’aime à lui rendre ici celte justice, qu’une grande partie du mérite qu’on a voulu m’attribuer à ce sujet lui revient de droit, — je déclarai nettement que le seul moyen de remettre les Romagnes et les Marches dans une voie normale et de les rendre gouvernables sans occupation étrangère, était d’en séparer entièrement l’administration de celle de Rome, et de les rendre civilement, financièrement, administrativement indépendantes.

S’il était nécessaire de confirmer encore cette thèse dans l’esprit de ce grand nombre d’hommes de bonne foi qui pensent que les principes de 1789 peuvent se concilier avec le pouvoir temporel, je leur dirais : tous vos efforts viendront se briser contre ce qui fait l’essence même de ce gouvernement.

Je n’attribue pas les maux dont souffrent ces contrées aux personnes qui les gouvernent. Je pense que si l’on changeait tous les fonctionnaires dans les provinces soumises au pouvoir pontifical, pour mettre à la place les hommes les plus éclairés, les plus libéraux, en peu de temps les choses reviendraient à leur premier état. Tant que les deux pouvoirs seront réunis, il est inévitable qu’ils soient confondus et que le pays soit mal gouverné.

4e ne voudrais pas faire de comparaison irrespectueuse; je crois nécessaire pourtant d'indiquer un fait analogue.

Il y a vingt ans que l'Europe s’épuise à inventer des réformes pour l’empire ottoman. Toutes les habiletés diplomatiques, toutes les influences puissantes s’y sont employées; et j’ajoute, pour être juste, que plusieurs, le plus grand nombre peut-être, parmi les ministres ottomans, sont très-favorables à des changements qui concilieraient leur gouvernement, tel qu’il est constitué, avec les exigences de la vie civile. J’ai eu l’honneur de connaître quelques-uns des hommes d’Etat les (dus distingués de ce pays; tous m’ont surpris par la largeur de leurs vues, par le libéralisme de leurs principes; et pourtant leur œuvre est jusqu’ici restée stérile ; pourquoi? Parce qu’à Constantinople, comme à Rome, les pouvoirs spirituel et temporel sont concentrés dans les mêmes mains.

Je ne crois pas, Messieurs, qu’il y ait au monde une vérité mieux démontrée que l’impossibilité de réformer le pouvoir temporel du pape. L’antagonisme qui règne entre les populations et lui est donc sans remède; dès lors, il est évident que le pouvoir temporel n’est pas une garantie d’indépendance pour le pape.

Cela éclairci, il me semble «pie les craintes des catholiques devraient se calmer; car si ce pouvoir temporel rend aujourd’hui le pape si peu indépendant, il ne mérite pas tant de tendresse.

Mais je crois bon de démontrer de plus à cette partie d’élite du catholicisme que le pape sera beaucoup plus

indépendant, qu’il exercera une action spirituelle beaucoup plus efficace lorsque, ayant renoncé au pouvoir temporel, il aura mis le sceau à la pacification de l’Italie par la liberté.

Si le pouvoir temporel n’assure pas l’indépendance du spirituel, comment l’assurera-t-on? Voilà ce qu’a demandé avant moi le député Audinot. Eh bien, nous tenons que l’indépendance, la dignité du souverain pontife et l'indépendance de l’Eglise seront protégées par la séparation des deux pouvoirs, par l’application large du principe de liberté aux rapports de la société civile avec la société religieuse.

Il est clair, Messieurs, que si cette séparation venait à s’opérer d’une façon nette, bien définie, irrévocable, si l’indépendance de l’Église s’établissait de la sorte, l’indépendance du pape se fonderait sur de bien meilleures bases qu’aujourd’hui. Son autorité alors deviendra aussi plus efficace, n’étant plus liée par tous ces concordats, par tous ces pactes qui ont été et qui seront indispensables tant que le pape sera souverain temporel. Ces armes, dont le pouvoir civil, en Italie et au dehors, doit se prémunir contre lui, deviendront inutiles quand le pontife se bornera à l’exercice de son pouvoir spirituel ; el l’autorité du pape, loin de diminuer, grandira de beaucoup dans la sphère qui lui appartient. (Bravo!)

Je crois que ceci n’a pas besoin d’être démontré ; je crois que tout catholique sincère, tout prêtre zélé pour sa religion doit préférer de beaucoup cette liberté d’action dans la sphère religieuse à des privilèges ou même à un pouvoir suprême dans la sphère politique. Aulre-

DU COMTE DE CAVOl’B. 611

ment il faudrait dire que ces catholiques, que ces prêtres ne sont pas de bonne foi et veulent faire du sentiment religieux un moyen d’avancer leurs intérêts temporels. (Ri res d'assentiment.)

La difficulté n’est donc pas là, tout théologien sensé en conviendra. Seulement, on peut fort bien demander comment nous assurerons celte séparation, cette liberté que nous promettons à l’Église.

Elle peut être garantie, selon moi, de la façon la plus sûre. Les principes de liberté dont je vous ai parlé doivent être formellement inscrits dans notre Statut , et faire partie intégrante du pacte fondamental du nouveau royaume d’Italie.

Mais la meilleure garantie est dans le caractère, dans les conditions mêmes du peuple italien. Ce peuple est éminemment catholique; il a longtemps travaillé à la réforme du pouvoir temporel, mais jamais à la destruction de l’Eglise. Telles ont été les vues de nos plus hardis penseurs, à toutes les époques; Arnaldo da Brescia, Dante, Savonarola, Sarpi, Giannone (autant qu’on en juge par ses écrits), tous ont voulu la réforme du pouvoir temporel, aucun la ruine du catholicisme.

Cette réforme est ardemment désirée par l’Italie; mais quand elle sera accomplie, j’ose affirmer que pas une nation sera plus que la nôtre attachée à l’indépendance du pape, à la liberté absolue de l’Église. Le principe de liberté, je le redis encore, est conforme au vrai tempérament de notre pays, et j’ai la confiance que si les amis les plus jaloux de l’indépendance de l’Église examinaient de près nos affaires, notre situation, ils seraient forcés

d’ailmetlre qui! l’aulorité du pontife et l’indépendance de l’f’glise seront mieux protégées par le libre consentement de vingl-six millions d’Italiens que par quelques mercenaires rassemblés autour du Vatican, ou bien par des troupes valeureuses et amies, mais enfin des troupes étrangères. (Bravo!)

On me dira : vous montrez des espérances; les faits les encouragent peu. Toutes vos tentatives de transaction, toutes vos offres de négociations ont été repoussées.

Je ne crois pas opportun, et la Chambre approuvera cette réserve, d’entrer dans le détail de nos rapports avec la cour de Borne : je reconnais du reste que jusqu’ici aucune ouverture n’a abouti auprès d’elle; mais j’ajoute que le moment de traiter sur les bases de principes aussi larges n’était pas encore venu , et par conséquent nous pouvons nourrir l’espérance que nos intentions une fois bien connues et justement appréciées, les dispositions de la cour de Borne envers nous pourront prendre un caractère moins inflexible.

Messieurs, l’histoire nous montre bien des exemples de pontifes qui , après avoir fulminé contre des souverains, faisaient la paix et s’alliaient avec eux. A une époque funeste pour l’Italie, Clément VII, après avoir vu Borne mise à sac par les Espagnols, après avoir subi toutes sortes d’humiliations de la part de Charles-Quint , le sacra quelques années plus tard dans l’église de Saint- Pétrone, et fit alliance avec lui dans le dessein d’ôter la liberté à Florence, sa patrie. Le changement qui s’opéra dans l’esprit de Clément VII -pour l’asservissement de sa ville natale, pourquoi ne le verrions-nous pas se faire

Dü COMTE DE CAVOUR. «J5

dans l’âme de Pie IX pour la liberlé de l’ilalie et de l’Église? (Bravo! très-bien!)

Mais si cet espoir ne se réalisait pas? (Mouvement d’attention.) Si, par l’eflel de circonstances fatales à l'Église et à l’Italie, le pape restait inébranlable et continuait à repousser tout accord? Alors, Messieurs, nous ne cesserons pas pour cela de proclamer à haute voix les principes que je viens de vous exposer, et qui, je l’espère , recevront de vous un accueil favorable ; nous ne cesserons pas de dire : qu’un accord avec le pape précède ou non notre entrée dans la Ville éternelle, l’Italie n’aura pas plutôt déclaré la déchéance du pouvoir temporel qu’elle séparera l'Église de l’État, et assurera sur les bases les plus étendues la liberté de l’Église. (Trèsbien ! très-bien ! ) Quand nous aurons fait cela , quand ces doctrines auront été sanctionnées solennellement par le Parlement national, quand on ne pourra plus mettre en doute les véritables sentiments des Italiens, quand le monde verra que, bien loin d’être hostiles à la religion de leurs pères, ils veulent la conserver chez eux, et en assurer la prospérité en abattant un pouvoir qui empêchait le développement du catholicisme aussi bien que la reconstitution de l'Italie; alors, je l’espère, la grande majorité du monde catholique absoudra les Italiens , et fera retomber sur qui de droit la responsabilité de la lutte fatale que le pape aura voulu engager contre la nation au sein de laquelle il réside. (Applaudissements.)

Que Dieu en écarte l’augure ! Au risque d’être taxé d’utopie, je m’abandonne à l’espoir que lorsque celte déclaration de principes et la consécration que vous allez

en faire seront connues et arriveront jusqu’au Vatican, les fibres italiennes que le parti réactionnaire n’a pu sans doute arracher entièrement du cœur de Pie IX sentiront un frémissement, et qu’on verra s’accomplir alors le plus grand acte qui ait jamais été accompli par un peuple. Ainsi il sera donné à la même génération d’avoir ressuscité un grand peuple, et d’avoir fait une autre œuvre encore plus grande, plus sublime, une œuvre dont l’influence sera incalculable : l’œuvre de la réconciliation de la papauté avec l’autorité civile, de l’esprit de religion avec les grands principes de la liberté.

Oui, Messieurs, j’espère que nous pourrons réaliser ces deux grandes choses, qui porteront jusqu’à la postérité la plus reculée le souvenir de la génération que porte aujourd’hui cette terre d'Italie. (Vifs applaudissements.)

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