‹ Œuvre parlementaire du conte de Cavour;Chapitre 78 sur 80 · SUR LE MÊME OBJET · texte numérisé non relu

SUR LE MÊME OBJET

Séance du Sénat du 5 avril 1861.

Messieurs les sénateurs.

Lorsque l’interpellation que vous venez d’entendre me fut annoncée, je craignis que l’honorable sénateur Vaoca ne voulût me demander des explications sur ce qui a pu se passer depuis la discussion solennelle de la Chambre sur la question de Home. Mais l’orateur, appréciant les difficultés en face desquelles se trouve le gouvernement du Roi, s’est sagement abstenu de toute interrogation embarrassante, et s’est borné à provoquer une déclaration nouvelle des principes si favorablement accueillis déjà par l’opinion en Italie.

Si notre but est grand, s’il est nettement déterminé , s’il n’est .pas susceptible de discussion, les moyens de l’atteindre sont difficiles. L’honorable Vacca a redit, en l’appuyant de considérations nouvelles, une vérité qui a été reconnue par la Chambre et qui va l’être, je l’espère, par vous : c’est que nous ne devons pas entrer à Home en conquérants, et qu’il serait dangereux pour l’Italie d’éloigner le pape de Rome; il a conclu en établissant avec raison que la question de Rome se lie étroitement à

celle de Naples, et que la solution de la première achèvera celle de la seconde.

Oui, la question de Rome a une importance sans égale au point de vue de notre constitution intérieure. Oui, il est essentiel pour nous que Rome cesse d’être le rendezvous de tous les ennemis de l’Italie et de la liberté, le quartier général de tous les conspirateurs; que Rome ne nous envoie plus de messagers de désordre, d'émissaires armés pour le crime.

11 est, d’un autre côté, essentiel à la fusion complète des populations que la paix soit rétablie entre l’Église et l’État. L’antagonisme qui existe à présent et dont le gouvernement ne peut cependant être tenu pour responsable, est exploité par l’intrigue, l’ambition, le mécontentement. Je neveux pas traiter ici la question de Naples comme un simple incident; je répondrai seulement que le gouvernement suivra les conseils qui lui sont donnés, et il les suivra de la façon que je vais dire.

Le gouvernement doit employer tous les moyens constitutionnels pour faire respecter la loi et réprimer les excès des partis; que les partis s’habillent de noir ou de rouge, les moyens légaux suffiront. Je ne dis pas qu’une tranquillité parfaite naîtra instantanément, que les restes des vieux partis disparaîtront tout de suite ; il faudrait connaître bien peu le caractère des révolutions et les exemples fournis par l’histoire pour espérer une métamorphose subite. Partout où un grand changement se produit, quelque légitimes et nobles qu’en soient les causes, une perturbation plus ou moins longue le suit. Le nouveau gouvernement peut, à l’aide de la politique

la plus juste et la plus éclairée, ramener le calme ; mais le concours du temps lui est indispensable. L’Angleterre a accompli en 1688 une glorieuse révolution où la liberté a triomphé sans passer par l’anarchie : elle eut pourtant à lutter pendant soixante ans encore contre les débris des partis.

La secousse n’a pas été si violente chez nous; le principe de nationalité, joint à celui de liberté, nous a donné une grande force; je neveux donc pas exagérer; je n’annonce pas qu’il faudra soixante ans pour ramener à un état normal les provinces du sud; mais du moins faudra-t-il pour cela un temps plus long que les six mois qui se sont écoulés depuis le jour heureux où le Loi est entré ù .Naples au milieu des applaudissements du peuple.

Les moyens légaux, je l’espère, nous sufliront. S’il faut des mesures nouvelles, nous demanderons au Parlement non pas une dictature, non pas les pleins pouvoirs, mais les moyens d’action requis par les circonstances. Nous ferons ce que l’honorable Vacca nous suggère : nous imiterons les ministres anglais les plus libéraux, en demandant au Parlement telle ou telle modification à nos lois pénales. Mais nous espérons fermement n’en avoir pas même besoin.

Ce qui s’est dit ici et à la Chambre, l’opinion unanime de tous les représentants des provinces méridionales, lesquels ne demandent au gouvernement que de se montrer énergique et fort, accroîtra précisément la force du gouvernement. Mais le meilleur remède au mal serait certainement la solution de la question romaine, qui ôterait aux factions rinon leur état-major, du moins leur armée.

Je ne redirai pas ici comment j’entends la solution de la question de Rome; j’affirme seulement que les espérances que j’ai manifestées dans l’autre assemblée n’ont diminué en rien. Certes, en si peu de jours, les idées que nous avons émises ne peuvent avoir fait de grandes conquêtes; pourtant elles ont fait du chemin; elles ont été accueillies avec faveur au dedans et au dehors du pays par toutes les fractions du parti libéral, même celles sur lesquelles les idées conservatrices ont le plus d’empire.

C’est beaucoup ; mais ce n’est pas encore assez. Ce n’est pas le libéralisme seul que nous devons disposer favorablement, c’est aussi la partie modérée et éclairée de la société catholique. De grandes difficultés, de grands obstacles se présentent à nous; mais faut-il s’en étonner? faut-il perdre courage?

Non, Messieurs; le principe de liberté ne peut pas être accueilli par la société catholique sans hésitation , sans que certains doutes, certaines craintes s’éveillent. Comment pourrait-il en être autrement? C’est la première fois qu’une grande nation catholique offre résolùment à l'Église une liberté pleine et entière , en échange du sacrifice de quelques intérêts temporels.

Le principe de la liberté religieuse appliqué à une société catholique, qu’on me permette de le dire, est chose nouvelle dans le monde. 11 n’est pas nécessaire de rappeler les premiers siècles du christianisme où l’Église fut tour à tour persécutée et persécutrice. Le moyen âge n’a pas connu le principe de liberté. L’ère des grandes réformes ne l’a pas connu davantage. Les puissants réformateurs

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du xvi" siècle combattaient l'Église, non pas au nom de la liberté religieuse, mais au nom d’une autre doctrine qui ne faisait que laisser une part plus large à la raison. Pas plus que Clément VU et que Paul V, Calvin, Luther, Zwingli n’ont reconnu le dogme de la liberté religieuse.

Aujourd’hui même, les sociétés où la réforme a conservé toute sa force n’appliquent pas encore dans sa plénitude ce grand principe : là où il a été le plus vivement mis en lumière par la civilisation moderne, il se heurte encore de temps à autre aux idées de la réforme. En Suède, où celle-ci subsiste dans sa pureté, la législation pénale frappe les catholiques, en dépit des efforts tentés par un souverain éclairé et libéral pour l’abolition des lois de celte nature. En Angleterre, les lois politiques contre les catholiques ont été maintenues jusqu’au premier quart de ce siècle, et il n'y a pas plus de dix ans, le parti libéral, alarmé d’une bulle où le pape ne faisait que créer de simples titres, obtenait du Parlement un bill qui frappait d’une amende de cent livres sterling quiconque accepterait l’un de ces titres.

Il ne faut donc pas s’étonner si l'Église, si le catholicisme accueille avec tant de défiance un principe qui n’a pas même été complètement admis de nos jours dans les pays protestants.

Une autre circonstance explique la crainte, la défiance que rencontre dans l’Église la proposition de mettre largement en pratique la liberté. Nous n’avons vu que trop souvent les partis libéraux, après avoir lutté pour la destruction des vieux systèmes, pour la conquête d’un principe, d’un droit, abuser de ce principe, une fois la

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DU COMTE DE CAVOtfi. 637

victoire gagnée, pour opprimer ceux qu’ils avaient vaincus. Nous avons vu en France, au dernier siècle, les hommes illustres, les bienfaiteurs de l'humanité qui venaient de proclamer dans l’Assemblée constituante la grande charte des sociétés modernes, nous les avons vus, un an après, prononcer contre le clergé un décret entaché de despotisme; nous les avons vus, un an plus tard encore , imposer au clergé une constitution civile qui violait la liberté de l’Église; nous l’avons vu usurper les prérogatives légitimes du souverain pontife, lui refuser le droit d'investiture, et exiger des prêtres un serment contraire à leur conscience.

Ces faits, Messieurs, et beaucoup d’autres du même genre, expliquent jusqu’à un certain point l’hésitation, la frayeur que témoigne l’Église; ils expliquent aussi comment l’épiscopat français, qui en général ne connaît pas l’Italie et qui la juge d’après les relations absurdes, mensongères, calomnieuses des journaux ultra-cléricaux, voit avec une espèce d’horreur les efforts que nous faisons pour établir nos rapports avec Home sur un pied d’entière liberté. On confond nos principes avec ceux qui régnèrent à des époques désastreuses; on croit voir venir à la suite de nos idées une constitution du clergé comme celle de 1790. 11 m’est impossible de m’expliquer autrement que l’épiscopat français, si éminent par ses vertus et par son zèle religieux , que cet épiscopat, qui est sorti des classes les plus libérales, puisse témoigner tant de haine, tant d’injustice envers l’œuvre entreprise par les Italiens, qui veulent se donner la liberté et la donner à l’Église.

Les mômes torls ont été faits à l’Église dans d'autres pays, quoique sous des formes moins condamnables qu’en France. Nous avons vu le parti libéral en Autriche, en Toscane, à Naples, introduire dans les lois des dispositions contraires à la liberté du pouvoir ecclésiastique.

Mais aussi. Messieurs, il faut, pour la justification de ces gouvernements, tenir compte des rapports où ils étaient avec Rome. La cour de Rome, investie du pouvoir temporel, se rappelant et regrettant la puissance qu’elle avait eue au moyen âge, l’influence qu’elle se croyait en droit d’exercer sur les autres États européens, ne pouvait pas être traitée avec la largeur de vues qui eût été possible si l’on eût pu voir en elle uniquement une puissance spirituelle. Si donc nous devons estimer que les lois de Joseph II et de Léopold ne sont plus de notre temps, il faut reconnaître aussi que ces souverains avaient le droit de recourir à île telles lois, je ne dirai pas comme armes de guerre, mais comme moyens de défense.

Quoi qu’il en soit, ce sont là des souvenirs qui ont laissé dans l’esprit de la cour de Rome et des catholiques les plus ardents des impressions défavorables au principe de liberté, des dispositions soupçonneuses pour tout ce qui peut venir du libéralisme.

Soyons justes toutefois : l’idée de la liberté a pénétré jusqu’au sein de la société catholique. Une partie du clergé français, après la révolution de 1830, s’est aperçue qu'elle avait rendu la cause de la religion impopulaire en l’associant à celle des Bourbons, et a confessé, par la bouche de quelques-uns de ses membres éminents,

le principe de liberté. U est vrai que le chef de celte école, talent extraordinaire et imagination ardente, voyant scs doctrines mal accueillies de Rome, ne voulut pas en tempérer l’expression, abandonna le catholicisme et alla porter l’aide de sa parole éloquente à un parti ennemi non pas seulement de l'Église, mais de la civilisation. Cependant ces germes n’ont pas péri; la partie du clergé français qui veut la liberté n’a pas disparu. Je crois que beaucoup de membres du clergé de France désirent voir se réaliser le programme jeté en 1830 par l’abbé de Lamennais et par ses partisans, le père Lacordaire et le comte de Monlalembcrt.

Il est un pays où cette doctrine a été assez largement appliquée, c’est la Belgique. Là, le temps a sanctionné la séparation de l’Église et de l’État et la liberté du clergé. Cet exemple doit avoir une grande autorité auprès des catholiques et des libéraux.

F.t d’abord il doit rassurer ces derniers, leur prouver que l’Église peut être libre, qu’elle peut jouir du droit d’association , de la liberté d'enseignement, sans que la société civile ait à en souffrir. Et en vérité. Messieurs, les institutions libérales en Belgique se développent sans interruption. Il y a lutte, c’est vrai, et lutte vive, ardente entre les libéraux et les catholiques; mais cette lutte n’a pas fait de mal a la nation, à la liberté. Le parti catholique, à travers les vicissitudes qu’amène le régime représentatif, est arrivé plusieurs fois au pouvoir, et dans des temps où le mouvement général en Europe était à la réaction ; il en a profité pour faire adopter certaines lois sur l’enseignement, sur la charité, sur les mainmortes,

dans un sens favorable au clergé; mais il n’a jamais porté la main sur les grands principes où se fonde la constitution belge, sur les lois organiques, sur la liberté de la presse, la garde nationale, la liberté individuelle. Si sa politique a été contraire à la nôtre, contraire au mouvement italien (sans doute parce qu’il ne connait pas bien notre histoire), on ne l’accusera pas de servilité envers les puissances qui représentent l’absolutisme, car il n’y a pas longtemps, dans la Chambre belge, des membres du parti catholique se plaignaient au ministère que les princes montrassent trop de faveur à une auguste princesse appartenant à un État qui résumait alors toutes les idées du despotisme.

Oui, il y a lutte entre les deux partis, mais celle lutte n’est point un mal. Nous ne pouvons imaginer un état de choses fondé sur la liberté où il n’y ait pas des partis et des luttes. La paix complète, absolue, est incompatible avec la liberté ; la liberté doit être acceptée avec ses inconvénients comme avec ses bénéfices.

Si l’exemple de la Belgique est rassurant pour les libéraux, il ne l’est pas moins pour les catholiques. Nulle pari, en Europe, la condition du clergé n’est meilleure.

Mais l’Italie, Messieurs, est la nation du monde la plus capable d’appliquer les grands principes que j’ai eu l’honneur de proclamer. Cela me paraît profondément vrai. Et pourquoi? parce qu’en Italie le parti libéral est plus catholique qu’en nul autre pays d’Europe. Eu Italie, les grands penseurs, je parle de ceux du siècle présent, se sont voués à la conciliation de l’esprit de liberté avec le sentiment religieux. Je puis d'autant mieux affirmer

cotte vérité devant vous, que telle a été la tâche de la première gloire littéraire de l'Italie, la tâche du poète sans rival que vous comptez parmi vous1 ; près de la fin de sa carrière, il est fidèle, comme il l’a toujours été, à l’un et à l’autre de ces principes suprêmes. Et dans la sphère philosophique, là où la conciliation est le plus difficile, où l’antagonisme se déclare le plus facilement, nos deux grands esprits, quoique dans des écoles diverses, se sont unis dans une pensée qui domine toutes leurs théories, la pensée de concilier la liberté et la religion. Antonio Rosmini et Vincenzo Gioberti ont consacré foute leur vie, tout leur génie à l’entreprise ardue de mettre d’accord ces deux éléments sur lesquels doit reposer la société moderne. Je pourrais citer bien d’autres noms moindres que les leurs. Lorsque dans un pays les premiers poètes , les premiers philosophes épousent une doctrine, c’est que cette doctrine y compte bien des partisans.

En Italie donc, plus que nulle autre part, la conciliation peut s’accomplir et produire ses heureux effets. 11 y aura lutte, encore une fois; je ne crois pas à un accord parfait; si la conciliation s’opère, je m’apprêterai à soutenir bien des assauts; même, pour parler franchement, je dirai que si la cour de Rome accepte nos propositions et se réconcilie avec l’Italie, si elle accueille le système de la liberté, en peu d’années, dans le pays légal, les partisans de l’Église, ou ceux que j’appellerai plutôt le parti catholique, auront le dessus : je me résigne donc

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