SIÈGE D'AU LS
Il s'abandonne .» toute m lur* sur el ne respire plus que la vengeance. Il forme la résolution d'entrer lui-même (l.uis \ m.i-i (« pendant la nuit. Il quitte les i iches vêtements qui pourraient le faire reconnaître des pnnemis, prend le costume d'un marchand arménien, et -•• fait suivre par deux enclaves el quatre chameaux chargés de précieuses marchandises. Apres un long circuit, il parvient à la route qui conduit de Bagdad à la ville, et bientôt il arrive aux portes d' A masie. Les sentinelles le bissent entrer. Conduit par un de ses esclaves qui connaît parfaitement la ville, il dirige ses pas vers un superbe caravansérail, voisin du palais de Mohamed.
A peine entré dans ce lieu, il brûle d'en sortir pour errer autour du palais qui renferme Zoraïde, résolu a périr ou à l'arracher des mains de son rival. Mais bientôt il voit entrer un officier de Mohamed, escorté d'une suite nombreuse. L'officier s'approche du sultan et lui dit : « Mon maître vient d'apprendre qu'un étranger est arrivé dans Amasie. Ali-Mohamed sait tout ce qu'on doit aux étrangers; il s'empresse de remplir envers eux les devoirs de l'hospitalité, quels que soient leur rang et leur foriune. Il m'envoie vers vous, seigneur, pour vous prier de venir honorer son palais de votre présence. — Si telle est la volonté de ton maître, dit IMoèz étonné, j'y souscris; marche, je vais te suivre. »
Le sultan monte les degrés qui conduisent au palais. Il traverse de vastes appartements décorés avec, la plus grande magnificence, et il arrive dans le lieu que Mohamed a choisi pour donner audience aux étrangers. Il s'avance vers le trône où siège son ennemi,, et cherche à dissimuler la fureur qui le dévore. Il lève les yeux sur cet homme qu'il déteste et qu'il voit pour la première fois; mais à peine l'a- 1 il aperçu, qu'il sent sa colère s'éteindre par degrés; il reste immobile ; un respect religieux entre dans son cœur. Il est prêt à ployer les genoux devant celui que tout a l'heure il voulait immoler. Il ne peut s'em-
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pêcher d'admirer cette noble figure où respirent à la fois le courage et la douceur, la grandeur et la simplicité, la sensibilité d'une belle âme , jointe au calme inaltérable de la force.
Mohamed l'aperçoit; il descend de son trône, et, s'approchant de lui avec bonté , il lui dit, avec un gracieux sourire : '< Étranger, sois le bienvenu. Je ne demande ni ton nom , ni ta patrie. Tu es un homme , et je suis ton frère. Sans doute les projets qui te conduisent dans cette ville où je règne sont des projets innocents, car je ne t'ai jamais fait de mal, et je ne te veux que du bien. »
Moèz , interdit et confus , garde un profond silence. Mohamed ordonne aune troupe d'esclaves de le conduire dans un riche appartement et 4e le revêtir d'habits somptueux ; en même temps , il l'invite à partager son repas du soir. Moèz se retire un instant, et bientôt, dans un costume plus conforme à son rang, il arrive dans une salle magnifique où Mohamed, entouré des grands de sa cou-, est prêt à s'asseoir avec eux autour d'une table couverte des mets les plus exquis. La place d'honneur est donnée à l'étranger, dont la figure noble, l'attitude imposante fixent tous les regards et font naître l'étonnement et l'admiration.
Bientôt la gaieté la plus douce et la plus franche préside au festin. L'esprit se montre avec cette noble indépendance qui lui donne tant de charmes. Les courtisans de Mohamed ne ressemblent en rien à des courtisans, de sont des amis à qui des vertus éprouvées donnent le droit de dire tout ce qu'ils pensent, tout ce qu'ils sentent.
Mohamed remarque l'étonnement de l'étranger. îl prend la parole et lui dit : « Tu es surpris de voir la franchise et l'amitié s'asseoir à la table d'un roi ? de me voir, sur le trône, aussi heureux que si je ne régnais pas ? — Tu es heureux, Ali! s'écrie Moèz; tu es heureux, lorsqu'un ennemi redoutable est à tes portes; lorsque, dans peu de joui s. peut-être, ton trône va tomber et t'en-
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tramer dan*, sa chute, lorsque ton wrl dépend de Ifaèz. — Étranger, du Mohamed, mon io rt est entre Les mains de Dieq. Ce Dieu pouvait, il y 1 dix ans, renverser m<ni trône d'un souffle, et cependant fêtais heureux. Mou destin n'a point changé, je suis toujours aous la dépep~ dance du même maître , et Moèz est, comme Mohamed, soumis aux décrets éternels de celui qui peut tout. Mais, crois-moi , éloignons un sujet de conversation qui , sans troubler la paix de mon âme , ne me semble pas fait pour égayer un festin. »
A l'instant la table est couverte des fruits les plus exquis et des fleurs les plus brillantes. Des vases d'une forme élégante et d'un cristal éblouissant sont remplis des vins les plus délicieux. Au milieu de la table, un paon artificiel montre aux yeux étonnés les richesses de son beau plumage tout parsemé d'émeraudes. Tout à coup , par une ingénieuse mécanique , l'oiseau développe une roue majestueuse, et tous les parfums de l'Arabie, jaillissant de chacune de ses plumes, tombent en pluie sur les fleurs et sur les fruits embaumés. Une harmonie enchanteresse se fait entendre, et les plus charmantes danseuses viennent déployer toutes les grâces au milieu d'une fête où Mohamed étale toute la magnificence du luxe asiatique. La gaieté des convives s'anime de plus en plus, et Mohamed , sans rien perdre de sa dignité , se livre sans contrainte à l'enjouement le plus aimable et le plus naturel. Moèz le considère dans un morne silence. Il pense à Zoraïde; sa fureur renaît par degrés, et sa main presse avec force le poignard qu'il tient caché sur son sein. Alors Mohamed lui adresse la parole. « Étranger, lui dit-il, c'est pour toi que cette fête est donnée, et tu refuses de participer à nos plaisirs. Pourquoi cette sombre tristesse empreinte sur le visage de mon hôte? — Ali, répond Moèz, une passion terrible règne dans mon cœur et le dévore. Mon ennemi m'a ravi l'objet du plus tendre amour, une femme dont j'étais aimé et que j'allais élever au rang de
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mon épouse. Il la tient captive dans son sérail. Elle gémit de mon absence , et sans doute des persécutions de son ravisseur. Je viens dans Amasie, conduit par la vengeance. Je viens pour plonger un poignard dans le cœur de l'ennemi qui m'outrage , pour mourir ou délivrer celle que j'aime! — Quoi ! dit Mohamed, tu prétends te faire justice toi-même î As-tu pensé qn'Amasie était gouvernée par un barbare , et que. les lois qui défendent le faible contre les usurpations du fort nous étaient inconnues? ?se viens point usurper le plus beau de mes droits; si les tiens sont justes, je te rendrai ta maîtresse, et je punirai le ravisseur du bien d'autrui. — Toi, 3Iohamed , s'écrie 3Ioèz avec la plus vive émotion , toi, me rendre justice, lorsqif après avoir enlevé à IMoèz une femme adorée, la belle Zoraïde, tu la tiens enfermée dans ton sérail comme une esclave destinée à tes plaisirs ! — Moi ! dit Mohamed. — Toi même, tu brûles pour Zoraïde, tu veux usurper un cœur où Moèz règne tout entier. — Étranger, dit Mohamed en rougissant, j'ignore comment tu as découvert le secret d'une passion naissante que je me cachais à moimême. Oui, je n'ai pu voir Zoraïde sans l'aimer. Pour la première fois mon cœur s'est senti troubler à l'aspect d'une femme J'ai même formé le projet d'unir Zoraïde à mon sort. — Tu ne l'exécuteras pas ce projet insensé. Moèz viendra lui-même t'arracher ta proie. Il n'est pas loin, et la vengeance le suit. — Je ne le crains pas, répond Mohamed avec calme, il le sait bien. S'il vient comme ennemi, je saurai le combattre; comme ami, je lui ouvrirai mon cœur et mes trésors.... Mais je ne lui rendrai pas Zoraïde. — Te voilà donc ! homme noble et généreux! Voilà ces vertus dont tu cherches à te parer ! — Pour me tenir un semblable langage, dit Mohamed en souriant, il faut bien que tu comptes sur elles. 3Iais toi qui prétends me donner des conseils de noblesse et de désintéressement, réponds-moi sans détour. Si Moèz , après m'avoir enlevé une esclave aussi belle que Zoraïde , en était de-
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venu éperdumenl amoureui , eût-il été asseï généreux pour me la rendre? Ta gardée le silence. Réponds* eu core, Moèi a i il cru' que je lui rendrai Zoraîde? — Un momenl il l'a pensé, mais bientôt cette espérance est sortie < I « * son coeur — Eh bien] il était injuste, apprends à me connaître , et ne me crois pas un vil esclave de mes passions , tout prêt à leur sacrifier la justice el la vertu. J'ai .urne Zoraîde, je l'aime encore, et maintenant elle est sous la tente de Moèz. — Juste ciel! Qifentends-je ? Zoraîde!... O le plus grand, le plus généreux des hommes! Quel nom te donner? Es-tu un ange, es-tu un dieu ? Connais-tu celui que tu viens de recevoir à ta table? Sais-tu bien que je suis Moèz? — Je le savais. — Comment ?.. — Un homme tel que Moèz ne peut se déguiser. Il n'a pas besoin de s'entourer des marques de sa puissance, pour montrer qu'il est fait pour commander aux autres hommes. Un de mes officiers t'a reconnu , et sans • lui je t'aurais reconnu moi-même. Cependant la nuit est avancée ; tu ne peux retourner aujourd nui à ton camp. Demain, au lever du soleil , tu sortiras d'Amasie ; une escorte fidèle te conduira jusqu'aux postes avancés de ton armée. Permets que, pour cette nuit, mon palais soit ton asile. Dors tranquillement sous le toit de Mohamed. La bonne foi va veiller à ta porte ; je n'ai jamais eu d'autre garde. »
On conduit le sultan dans l'appartement le plus riche du palais. Il se couche sur un lit somptueux, et s'endort avec cette douce sécurité que l'on goûte sous le toit d'un ami. Le lendemain, à son réveil, une nombreuse et brillante escorte le conduit hors des murs d'Amasie , et ne l'abandonne qu'à Pentrée de son camp.
Moèz trouve son armée dans la plus violente agitation. Les cheTs, inquiets du sort de leur sultan, ont tout préparé pour un assaut général. Ils ne doutent pas que IMoèz ne soit retenu prisonnier par Mahomed , ou n'ait péri dans Amasie. Ils brûlent du désir de le délivrer ou
In
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de le venger. Cinquante mille hommes, envoyés par le calife Moctafi, viennent d'arriver sous les remparts d'Amasie, et quel que soit le courage des habitants de cette ville assiégée, il est impossible qu'elle résiste plus longtemps à tant de forces réunies contre elle. Moèz, en voyant ce nouveau secours, sent palpiter son cœur d'une noble joie. Il rassemble tous les chefs, et s'adressant au jeune >ervan : « Demain, dit-il, demain je veux entrer dans Amasie. Mais je veux, Nervan, cpie tu pénètres avant moi dans les murs de cette ville. Va trouver Mohamed de ma part et dis-lui : Le sultan Moèz est venu t'assiéger avec une armée formidable , mais lu l'as vaincu avec ta seule vertu. Il avoue sa défaite , et proclame la victoire ; il se croyait grand parce qu'il était fort ; il reconnaît que lu es plus grand que lui , parce que tu es vertueux ; sa grandeur est hors de lui , elle est dans Tannée qui le seconde ; la tienne est en toi , dans ton âme. Elle ne dépend ni des hommes, ni des événements, et Mohamed, sous le chaume , serait plus grand encore que le plus puissant des rois. Moèz te demande la paix et ton amitié. Faire la guerre à Mohamed, c'est la déclarer au dieu dont il est l'image. Qu'il conserve la ville d'Amasie et toule la conlrée délicieuse qui porte ce nom : heureux, mille fois heureux les peuples soumis à sa puissance !.... »
Qui peindrait rétonneinent des chefs? quel est celui qu'ils doivent le plus admirer, ou de Moèz ou de Mohamed ? ou de l'homme qui vient de remporter celte sublime victoire, ou de celui qui publie si hautement la gloire de ton vainqueur?
]\ervan part pour Amasie, et des le soir même, les portes de la ville sont ouvertes aux soldats de Moèz. A l'accueil qu'ils reçoivent, on croirait qu'ils rentrent dans leur pairie , après une longue absence. La ville est illuminée pendant quinze jours de suite ; les fêtes les plus variées succèdent aux combats , et les font oublier. Moèz et Mohamed se jurent une éternelle amitié. Ils sont trop
LE <\l il I. Al M w/.ni;. 1,M
grandi i<»u^ deux pour m- pai tenir ce lermepl ; par lois que deux belles âmes se naissent, c'est qu'elles ne se connaisacnl p<^
LE CALll E ALMANZOli
GOMMENT IL l'A UT JUGKIl LUS HOMMES.
Fana kosrou, surnomme Adhad Eddoulat , fut un des plus grands hommes de l'Orient. Fameux guerrier, conquérant noble et généreux, politique adroit, il réunissait presque tous les talents et les vertus, qui portent le nom des rois à la postérité la plus reculée. Après avoir soumis la Perse par la puissance de ses armes, après s'être emparé de Bagdad, séjour des Califes, et s'être assis sur le trône de ces monarques, ministres d'un Dieu et représentants de son prophète, il s'entretenait un jour familièrement avec les principaux personnages de sa cour ; il cherchait avec eux les moyens de faire le bonheur des peuples qui lui étaient confiés par la Providence, et raisonnait sur l'art qu'un roi devait employer pour n'être point trompé, et pour bien connaître la valeur des hommes dont il était environné.
Les courtisans d'Adhad-Eddoulat donnaient leur avis tour à tour; Adhad les écoutait en souriant, car il voyait bien qu'ils lui enseignaient précisément, les moyens les plus sûrs pour être dupe. Il y avait parmi eux un sage docteur révère dans Bagdad , non -seulement pour ses vastes connaissances , mais encore pour sa probité et sa
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noble franchise. Ce sage se nommait Morad ; il gardait un profond silence, et laissait parler ces donneurs de conseils intéressés. Adhad-Eddoulat le regarde et lui dit : « Et toi, Morad, pourquoi ne donnes-tu pas ton avis comme les autres ? Refuserais-tu de m'instruira dans la science la plus utile aux rois? Dis-moi donc quel est le. moyen le plus sûr pour bien juger la valeur des hommes? — Seigneur, répond Morad, tandis que vos courtisans vous donnaient sur ce sujet des conseils admirables, je pensais au fameux calife Almanzor, créateur de Bagdad, et la gloire de l'Orient. Ce grand homme possédait éminemment cette science, moins difficile peut-être que vous ne l'imaginez; et si Votre Hautesse veut bien m'entendre, je lui raconterai de quelle manière il jugeait les hommes qu'il voulait s'associer au gouvernement d'un vaste empire.
« Voyons, dit Adhad-Eddoulat, je t'éeoute avec attention , et je brûle d'impatience d'entendre cette histoire, et d'en faire mon profit. — Elle est bien simple. — Tant mieux, si elle est vraie. — Elle est un peu longue. — Elle sera trop courte, si elle est utile. »
Alors Morad prend la parole en ces termes : « Un jour le calife Abou-Giafar-Almanzor perdit son grand- trésorier. Après qu'on eut examiné la conduite de ce ministre, il se.trouva qu'il avait appauvri le trésor, et entassé pour lui-même des richesses immenses aux dépens des provinces désolées par ses rapines et ses concussions sans nombre. Almanzor sentit la nécessité de remplacer ce ministre infidèle par un homme qui n'abusât pas du pouvoir dont il serait investi. Mais où trouver cet homme digne de remplir une charge aussi importante ? Quelle probité ne sera pas séduite à l'aspect de tant de trésors , quand il est si facile de s'en approprier impunément une partie! Votre Grandeur imagine bien qu'une telle place fut briguée par les premiers seigneurs de la cour. Tous font parler leurs prétentions; tous emploient
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de l'or et IMntrigue pour réussir; tous font les plus grandes protestations d<- zèle et de dévouement. Le calife est toujours Indécis , et La place vacante n'est point donnée.
Cependant toin les yeux sa portent sur Agib, dont la fortune est immense, el dont les grands talents sont connus. On I»' nomme déjà hautement, et lui-même se Halte de l'espoir d'ciic bientôt revêtu de la charge de grandtrésorier de l'empire. Le calife avait souvent entendu parler d' Agib, mais il ne le connaissait point, et n'en était pas même connu. Il appelle donc un de ses courtisans et lui dit : « Depuis long-temps tu me sollicites pour Agib : j'ai le projet de le nommer grand-trésorier; mais avant tout je veux le connaître. Ce soir, je me déguiserai, tu me présenteras chez lui, et tu m'annonceras comme un de tes amis; tu feras mon éloge, tu exalteras mon mérite, mes connaissances , ma sagesse et surtout ma probi é. En même temps tu ajouteras qu'il est bien dommage «pie le sort m'ait si maltraité, que je sois pauvre et malheureux. Garde-toi surtout de révéler mon secret, de me faire connaître ; il y va de ta vie » Le courtisan se prosterne et fait serment d'obéir à cet ordre absolu.
Le soir , Almanzor se couvre de vêtements très-simples, et se fait conduire chez Agib par le courtisan qui, fidèle à sa promesse, dit à son protégé : « Permettez, Agib, que je vous présente un homme qui m'a rendu des services très-importants. 11 est rempli d'excellentes qualités, ses connaissances sont étendues et variées. C'est surtout un modèle de probité et de vertu ; mais la fortune ne l'a pas ti es bien traité ; c'est un homme du plus grand mérite, mais sans richesse et sans crédit. » Agib ^alue le courtisan , lui parle avec les plus grandes marques de distinction, lui prodigue les éloges les plus flatteurs, et fait un léger signe de léte à l'étranger. Quelques amis d'Agib entrent dans ce moment; il s'empresse auprès d'eux, il s'agite, il s'épuise en protestations d'amitié. On
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ne s'occupe plus de l'étranger si mesquinement vêtu ; ne l'a-t-on pas salué ?
On apporte les glaces et le sorbet ; tout le monde s'assied autour d'une table magnifiquement décorée. La première place est donnée au courtisan, les autres places sont distribuées suivant le rang et les richesses des convives ; le pauvre étranger serait resté debout, s'il n'eût pris le parti de s'asseoir modestement à la dernière. On fait brûler des parfums exquis. Une troupe déjeunes musiciens et de jolies danseuses viennent déployer leurs talents et leurs grâces devant cette brillante assemblée, qui ne cesse de célébrer le mérite d'Agib, d'exalter l'étendue de son esprit, son goût et sa délicatesse. On parle de la place de grand- trésorier. C'est vous qui l'aurez , lui diton. Le calife pourrait-il faire un meilleur choix? Où trouverait il un homme plus habile qu'Agib ? » Alors chacun s'empresse de lui demander sa protection lorsqu'il sera grand-trésorier -, car tous ont des amis , des parents à p acer. Agib jouit déjà de la brillante perspective qu'on lui présente. 11 promet tout ce qu'on veut ; le courtisan surtout est bien sûr d'avance d'obtenir tout ce qu'il daignera demander. Le pauvre étranger a long-temps gardé le silence; mais enfin, avec une timidité affectée, qui parait cependant naturelle, il dit au grand- trésorier futur : " Seigneur, je vous prie en grâce de vouloir bien ne pas m'oublier, lorsque vous serez revêtu de cette importante dignité. Je vous servirai avec un zèle à toute épreuve. De grands revers, des malheurs imprévus m'ont f it perdre toute ma fortune, et ne m'ont laissé que mon honneur et ma probité. » Agib lui répond par un sourire protecteur qui ne refuse et ne promet rien. Les convives se retirent, et l'étranger sort avec le courtisan qui l'avait introduit.
Huit jours s'étaient à peine écoulés que le calife appelle encore le courtisan, et lui dit : « Ce soir, tu me conduiras chez Agib ; je paraîtrai richement vêtu , de nombreux esclaves m'accompagneront , et tu lui diras qu'il s'est
M- CAl.llK AUfANKCffi. 156
Opéré dans nu fortune lé changement l<' plus extraordinaire ; «pie, présenté à la cour du calife , jVn ai été distingue l'une manière toute particulière , et que sur-lecliainp il in"a comble de bienfaits ; qu'on assure môme qu'avant peu je sei ;ii le plus puissant seigneur de Bagdad. Mais je te recommande toujours le plus profond secret. Si tu t'avises de dévoiler ce mystère avant le temps, je te punis comme un traître. »
Le calife s'habille magnifiquement comme il Pavait dit, moule un cheval superbement enharnaché, se fait escorter d'une suite nombreuse. , et marche avec le courtisan vers la maison d'Agi!). Ouand Agib voit ce brillant cortège entrer dans la cour de son palais , il sort de-son appartement avec précipitation, et vole au-devant du maître de ces nombreux esclaves. Le courtisan s'approche de lui , et. lui dit tout bas : « Yoilà cet ami que je vous ai présenté l'autre jour. Sa fortune a bien changé de face; il a trouvé le moyen de s'introduire auprès du calife, qui, par un de ces captures si communs aux princes et aux vois , s'est engoué sur-le-champ du mérite et du talent de cet homme, qui, du reste, n'est qu'un aventurier, sans autre talent que beaucoup d'esprit d'intrigue. Il est déjà riche et puissant ; son crédit est immense. Jamais on n'a vu une fortune aussi rapide. Ce n'est qu'un fripon, mais il est adroit , il m'a trompé sous de fausses apparences de vertu; il en tromperait bien d'autres. Je ne serais point étonné si un jour, si rréme avant peu, il était nommé grandvisir. Je l'ai engagé à venir vous revoir, et il y a consenti. »
A ce discours, qui peindrait l'étonnement d'Agib? Il a peine à cacher son embarras et sa confusion. Dans les saluts qu'il fait à cet homme qu'il a si mal reçu , il y a huit jours, on croirait qu'il va baiser la terre. Il se confond en félicitations; il est trop heureux de cultiver la connaissance d'un homme de ce mérite. La fortune est donc juste une fois, dit-il; elle sourit enfin aux vertus et aux
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talents! » On introduit l'étranger dans un salon magnifique, on ne parle qu'à lui, que de lui. Bientôt une société nombreuse arrive chez Agib; mais il n'est occupé que de l'étranger distingué qui vient l'honorer de sa visite. On apporte le sorbet comme la dernière fois, mais dans des vases bien plus ricbes ; les mets sont bien plus recherchés, l'illumina'ion bien plus belle, les parfums plus rares et plus exquis. La place d'honneur est donné à l'étranger qu'Agib sert lui-même avec le plus vif et le plus respectueux empressement. On parle encore de la place de grand trésorier. « Je vous avais promis l'autre jour, dit Agib à l'étranger, de faire quelque chose pour vous si je parvenais à mon but, j'espère, seigneur, que vous ne l'avez pas oublié. Mais aujourd'hui , le ciel toujours juste m'a bien prévenu au-delà de mes désirs; c'est moi qui implore votre protection, seigneur, et j'ose espérer que vous voudrez bien solliciter pour moi une place dont je ne me crois pas indigne. »
« Tu ne l'auras pas, Agib , cette place que tu n'ambitionnes qu'afin de me tromper, dit soudain le calife. Je ne veux point pour mon grand-trésorier d'un homme qui fait plus de cas de l'argent que du talent et de la probité. Reconnais en moi le calife Almanzor que tu as si mal reçu l'autre jour, parce que tu ne me croyais que du [hérite. Adieu, je te laisse tes biens, mais je ne te confierai pas mes trésors. »
Au nom d' Almanzor, tous les convives tombent la face contre terre , dans l'étonnement et la stupeur. Ils conservent cet:e attitude long-temps après que le calife est sorti delà maison d'Agib, et ne se relèvent que pour abandonner le malheureux qui vient d'encourir la défaveur du dispensateur des grâces.
Cependant le calife retournait à son palais, escorté seulement du courtisan qui l'avait introduit chez Agib- Il avait renvoyé un cortège inutile , et voulait faire à pied ce court trajet. Tout en marchant, il pensait à cette aven-
IL CALIFE ALMAKZOB. ibl
ture, et riait inlérieuremenl de II terreur <-t * I « * la confusion d'Agtb. il ■ i même temps il t'occupait du soin de
trouver un trésorier hoDBéte homme. Il promenait sa
pensée mr tous les gens qui sollicitaient cette plan* . et pas un seul ne lui paraissait digne de la remplir. Il était enfoncé dans ces réflexions , lorsqu'en passant auprès d'une mosquée, il aperçoit un malheureux assis sur une pierre. Il s'approche de cet homme, qui se lève, tend la main, et dit : « Prenez pitié, seigneur, d'un infortune qui meurt de faim. — Laisse-nous tranquilles, répond durement le calife, et va purler ailleurs tes plaintes importunes; je n'ai rien à te donner. » Le malheureux soupire, et se remet sur la pierre où il se prépare à passer la nuit. Cependant le calife, qui avait son projet, laisse tomber aux pieds du pauvre homme une bourse pleine d'or, et s'éloigne de la mosquée. A peine avait il fait une centaine de pas, qu'il entend une voix qui lui crie : « Seigneur! seigneur! arrêtez ! » Il se retourne et voit le pauvre. « Que me veux-tu ? lui dit il. Je te répète que je n'ai rien à te donner. — >~on, répond le malheureux; mais moi j'ai une bourse à vous rendre. La voilà. — Comment ne l'as-tu pas gardée? — Ah ! seigneur! en la gardant, je pet dais beaucoup plus que je n'aurais gagné. — Comment? — Je gagnais ma fortune, mais je perdais ma probité. — Réponds moi , qui es-tu ? — Seigneur, je suis le fils d'un honnête marchand de cette ville. Je me nomme Adula. Mon père, par son industrie, faisait vivre une famille nombreuse. Des malheurs imprévus ont détruit ses espérances, et l'ont ruiné sans ressource. — Quels malheurs? —Le grand-trésorier du calife nous avait demandé une quantité considérable de marchandises ; nous avons été obligés d'emprunter pour obéir à ses ordres. Il a refusé le remboursement de nos avances, et nous avons tout perdu. Mon père, forcé de vendre sa maison et son magasin pour payer ses créanciers, est mort de douleur, et moi je suis réduit à deman-
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der raumône, en attendant que quelqu'un veuille bien me donner du travail. — Du travail î dit le calife; tu veux donc travailler? Eh bien ! suis moi ; dès demain je trouverai le moyen d'employer ta journée. »
Le malheureux suit l'étranger sans savoir où on le conduit, et en formant tout bas de bien modestes espérances.
En entrant dans son palais, le calife dit aux personnes qui l'entourent : « Qu'on donne à cet homme des vêlements magnifiques , un riche appartement , et vingt esclaves pour le servir! » Cet ordre est ponctuellement exécuté, et le pauvre Adula change plus vite de costume qu'il ne revient de son étonnement. « Demain, Adula, dit le calife, tu te présenteras au divan. Va te reposer dans ton appartement ; livre-toi sans Grainte aux douceurs du sommeil. Demain je te promets d'empluyer la journée. » Adula tombe à genoux ; il ne trouve point de termes pour exprimer sa reconnaissance et sa joie. Il prend tout ce qui lui arrive pour un rêve, et il a grande peur de se réveiller. On le conduit dans un superbe appartement, où vingt esclaves attendent respectueusement un signe de sa volonté.
Le lendemain de grand matin, il reçoit l'ordre de se rendre au divan , mais dans le costume qu'il avait, lorsque, assis sur la pierre de la mosquée, il implorait la pitié des passants. «Hélas! dit-il, ma fortune n'a pas duré bien long- temps. » On le conduit devant le calife , qui, monté sur son trône, donna audience à ses ministres et à tous les grands de sa cour. Le pauvre Adula se prosterne la face contre terre , et reste immobile, semblable à une statue renversée. «Relève-toi, Adula, lui dit le calife, je t'ai promis du, travail, et je vais t'en donner. » Puis, s'adressant à tous ceux qui l'environnent : «.le cherche depuis long-temps à remplacer mon grand trésorier; je voulais, pour remplir cette place importante, un honnête homme qui préférât la probité à la fortune. En vain je Pai cherché sous des vêtements ti-sus d'or et
LE CM IH. M MW/.oi;. l.Vi
dr soie, je l'.n trouvé sous dc§ haillons, et j<1 l'ai choisi. Qu'on lui rende 1<> honneurs <iui conviennent ,i ion rang. ïe ferai rentrer dans la poussière le premier cjni ne respecterait pas ce( homme que je res| moi-même eomme la vertu. El loi, Adula, va prendre des rétements conformes à la fortune et à ta dignité. Reviens ensuite auprès de moi, je t'instruirai de- devoirs de ta Charge. Ne t'ai-je pas promis d'employer ta journée? »
Ainsi le pauvre Adula se vit tout à coup revêtu de la charge de grand-trésorier de l'empire. Le calife Almanzor ne s'est jamais repenti de son choix. En peu de temps il \it ses coffres $e remplir de trésors immenses. Le peuple de Bagdad, le peuple des provinces, tout l'empire en un mot ne cessa de bénir l'administration douce et juste du vertueux Adula.
Cependant Almanzor commençait à s'ennuyer de toutes les basses flatteries de ses favoris; il sentait vivement le besoin d'un ami assez courageux et assez fidèle pour lui dire la vérité, dont le langage frappe si rarement l'oreille i\es rois; mais où trouver un pareil homme ? Comment s'assurer de lui , et distinguer la vérité du mensonge, quand celui qui parle a tant d'intérêt à mentir? Apres avoir long-temps réfléchi aux moyens de parvenir à la découverte de ce phénix, voilà relui qu'il imagina.
Il y avait à Bagdad un homme qui avait écrit un livre intitulé : Devoirs des princes et des rois. Cet homme se nommait Élaïm. Son livre avait excité vivement la curiosité du public, qui aime à juger de loin ceux qui le gouvernent, et qui goûte beaucoup les leçons qu'on leur donne. Le livre d'Elaïm avait fait d'autant plus de sensation, qu'on y remarquait des traits hardis qui semblaient porter directement sur les premières années de l'administration d Almanzor. On conseillait sans cesse au calife de faire brûler le livre , et empaler l'auteur insolent qui osait ainsi censurer la conduite de son maître. Almanzor
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avait laissé jusqu'à ce jour tout le monde indécis sur le sort qu'il préparait à Élaïm , qui d'ailleurs n'était point connu à la cour et n'avait jamais eu la fantaisie de s'y présenter.
Le calife fait venir un soir Élaïm dans son palais, et mande en même temps neuf de ses courtisans qu'il croit lui être le plus sincèrement attachés. Il fait briller à chacun de ses doigts un diamant d'une grosseur prodigieuse, et dit : « Je vous ai rassemblés ici tous les dix dans l'espérance que vous me feriez entendre la vérité. Vous voyez ces dix superbes diamants , ils seront aujourd'hui la récompense de votre sincérité. Parlez, que pensezvous de ma puissance et de ma g'oire? » Les courtisans éblouis de la grosseur et de la beauté des diamants, se flattent tous d'en obtenir un. lis exaltent donc à l'envi l'un de l'autre la grandeur d'Almanzor; ils rélèvent audessus de tous les héros qui ont existé avant lui ; ils vantent avec emphase sa générosité , son goût pour les arts, dont ils le nomment le régénérateur; ils parlent avec enthousiasme des palais somptueux , des mosquées sans nombre qu'il a bâties , et finissent par l'élever si haut, si haut, qu'ils n'auraient plus trouvé d'expressions nouvelles, si le calife leur eût ordonné de parler de la grandeur et de la puissance de Dieu.
Il lire neuf diamants de ses doigts, et les distribue aux neuf courtisans qui avaient si bien parlé. Puis, se tournant du côté d Élaïm : « Et toi , lui dit-il , pourquoi gardes-tu le silence? Ne veux tu pas mériter le dernier diamant qui me reste, en me disant la vérité? — Seigneur, répond en souriant Élaïm , le mensonge et la flatterie peuvent se payer; mais la vérité ne s'achète pas, elle se donne. — Eh bien! je te la demande; que peuses-tu de ma puissance et de ma gloire? — Je pense, répond Élaïm, que vous n'êtes qu'un homme, instrument L agile qu'un Dieu a formé pour le bonheur des autres hommes, et qu'il peut briser d'un souffle, puisqu'il l'a créé de rien.
LE CAUFfc ALMANZOR. 1 (i 1
À cet mots, tous u>< eoartisani m regardent avec le plus grand étonnement; il- n'osent tourner lenri yeux vers le malheureux qui vient de proférer cet horrible
blasphè Almanzor prend la main d*Élafm el lui dit :
.if ne ic donne pas le dixième diamant , car tu l'as dit toi-même, la vérité ne s'achète pas. Mais >i la vérité se donne, la confiance et l'amitié doivent se donner aussi. Je le demande ces deux trésors inestimables. Reste toujours auprès de moi; j'ai trouve l'ami dont mon cœur sentait depuis si long-temps le besoin.» L' étonnement des courtisans redouble. Le calife les congédie, et fait donner au sage Élaïm un des plus beaux appartements de son palais.
Le lendemain, les neuf courtisans viennent, selon leur coutume, présenter leurs hommages au calife. Ils portent tous à leurs doigts les superbes diamants qu'ils ont reçus la veille. «Eh bien! leur dit Almanzor, étes-vous contents du présent que je vous ai fait? — Ah! seigneur.' répondent-ils , ces diamants nous sont plus chers que la vie, puisqu'ils nous viennent de votre générosité. .Mais permettez-nous, seigneur, de vous donner un avis important. Le marchand qui vous a vendu ces diamants vous a trompé. — Comment? — Ils sont faux. — Eh quoi! répond le calife en riant , croyez-vous que je ne le savais pas? Vous me donnez de fausses louanges, je vous donne de faux diamants. Je vous ai payé de la même monnaie; de quoi vous plaignez-vous? »
Quelque temps après, le calife Almanzor étant en guerre avec le roi de Perse, eut besoin, pour une expédition importante et secrète, d'un homme plein de courage, plein d'honneur, en qui il pût mettre une confiance absolue. Tout le succès de la guerre dépendait de cette expédition , et la moindre trahison pouvait tout perdre. Le calife était depuis huit jours clans une grande indécision, et ne savait sur qui fixer son choix. Dans ce moment un amenait à Bagdad cinq cents prisonniers qui, dans une
ri.
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révolte du Korassan contre le calife, s'étaient déclarés pour le parti des rebelles. Les cinq cents malheureux étaient condamnés à mort, et allaient être passés au fil de l'épée. Il y avait deux cents de ces prisonniers qui avaient pris la fuite dans le combat; mais ayant été coupés dans leur retraite, ils avaient été conduits enchaînés à la suite du vainqueur; trois cents n'avaient pas voulu fuir et avaient été pris les armes à la main, après avoir fait une vigoureuse résistance. Le calife, toujours occupé de 1 idée qui le poursuivait depuis huit jours, pa^se par hasard sur le lieu où Ton allait mettre à exécution la sentence cruelle .qui condamnait à mort les cinq cents prisonniers. Il s'arrête, il est touché de ce spectacle, et veut leur pardonner, sans que cette grâce cependant puisse tirer à conséquence pour l'avenir. « Je pardonne, dit-il, à tous ceux qui ont pris la fuite devant mes étendards. Ainsi, malheureux esclaves, que tous ceux d'entre vous qui veulent profiter de ma clémence passent à ma droite. » A ces mots tous les prisonniers se précipitent à la fois à la droite du calife. Un seul homme reste immobile à sa place. Almanzor le regarde avec étonnement et lui dit : « Pourquoi ne pas imiter tes compagnons d'infortune? — Je n'imite point des lâches, répond le soldat. — Je pardonne, je te le répète, à tous ceux qui ont pris la fuite. — Cela ne m'est jamais arrivé. — Insensé! pourquoi refuses-tu le moyen que je t'offre de sauver ta vie ? — Parce qu'il me ferait perdre l'honneur. — Viens , s'écrie le calife transporté de joie ; je te pardonne , et ta grandeur d'âme ne sera pas sans récompense. >* Il emmène avec lui le soldat, il le charge de l'expédition pour laquelle il fallait trouver un chef plein d'audace, et qui préférât l'honneur à tout. Le soldat sut répondre à la confiance du calife; l'expédition réussit , et la guerre fut terminée à l'avantage d'Almanzor qui , depuis, nomma ce brave homme généralissime de ses armées.
Je pourrais, magnifique seigneur, continue Morad ,
LE CA1 II I AI M W/.oi;. l<».i
voua r.n'diiicr une foule de traits qui prouvent combien !<■ calife \li!>u-( riafar- VI ma mur Bavait apprécier les hommes à leur juste valeur : mais pour ennuyer votre hautesac le moins qu'il Die len possible, je n'en ajouterai qu'un seul à ceux qu'elle vient d'entendre.
I es minarets de Bagdad retentissent de ces cris perçants : .Mali' allahl h (jrand-iimin cicnt de mourir/ Les mosquées sont tendues de noir, et les molhas se promènent flans toutes les rues, en répétant dune voix lamentable : Le yrand-iman lient de mourir ! Toute la ville est dans une vive agitation ; chacun se demande quel ; -t celui que le calife va revêtir de cette sublime dignité? Tous les imans des mosquées se réunissent, presque tous ont des amis à la cour prêts à soutenir leurs prétentions. Le calife écoute les demandes qui lui sont faites, voit les intrigues qui se trament autour de lui . et attend, pour nommer le premier ministre de la religion, que le temps ou une circonstance favorable lui fasse connaître quel est riiomme le plus digne de remplir une place qui demande toutes les vertus.
Pendant le jour, et même pendant la nuit, il sort sourent déguisé, entre dans les caravansérails, parcourt les lieux publics, questionne tout le monde pour savoir ainsi quel est l'homme designé par le peuple, et si cet homme réunit toutes les vertus nécessaires pour la place qui vient de vaquer.
(Jn soir qu'il se promenait sous un de ces déguisements qui le rendaient absolument méconnaissable, il entend trois pauvres dervis qui s'entretenaient familièrement ensemble Ils formaient de magnifiques projets, et chacun disait ce qu'il désirerait le plus, s'il était le maître de son choix. « Pour moi , disait l'un , j'avoue que je voudrais bien être visir ; c'est une belle place que celle de grandvîsir ! — Moi, dit un autre dervis. si on me laissait le maître de mon sort, je voudrais être tout simplement le calife Abou-Giafar-Almanzor ; c'est une belle place que celle
de calife! — Le troisième dénis ne disait rien. Enfin, pressé par ses camarades : « Mes chers amis, dit-il, vous n'avez pas une grande ambition. La mienne est aussi audessus de la vôtre que le ciel est au-dessus de la terre. On me donnerait tous les trésors de l'univers , on me donnerait l'empire du monde entier, que je connaîtrais encore quelque chose d'infiniment préférable à tout cela. » Ce discours pique la curiosité des autres dervis : « Quel est donc, disent-ils, quel est ce trésor qui mérite d'être préféré à tous les trésors, à toutes les grandeurs? — Après la gloire de notre sainte religion, ce que je désire le plus, répond le dervis , c'est de posséder seulement la moitié des vertus , de la sagesse et de la piété d'un saint ermite que je connais , du vénérable Houssaïn. — Voici la première fois que nous entendons parler de cet ermite, disent les deux dervis.— -Cela n'est pas étonnant, mes frères, vous êtes étrangers ; Houssaïn s'est retiré du monde , et dès l'âge de trente ans, il a renoncé à tous les vains plaisirs qu'il procure , pour se donner tout entier à Dieu , et se livrer sans relâche à l'étude de notre sainte religion. Tous les jours un grand nombre d'hommes de tout âge vont le visiter dans la grotte qu'il s'est creusée lui-même, au penchant d'une petite colline, à six lieues de Bagdad. Là, il prêche la parole de Dieu, parole dont il est si profondément pénétré, qu'elle semble être devenue la sienne. Déjà le bruit des miracles qu'il opère se répand au loin ; car une vertu semblable ne peut rester long - temps cachée. » Les deux dervis manifestent le plus vif désir de voir et d'entendre ce saint homme. « Rien de plus facile, dit leur compagnou. Demain, trouvez-vous, dès la cinquième heure du jour, à la porte de la grande mosquée ; j'y viendrai avant vous, et nous partirons ensemble pour la grotte d'Houssaïn. »
Les trois dervis se séparent, après s'être donné rendezvous pour le lendemain. Le calife rentre dans son palais, fait appeler son grand-visir, et lui dit : « Demain, avant
LE CALIFE ALMAM7.MK. 1C5
In Cinquième heure «lu jour, tu iras a la porte de la grande mosquée, un bon dervis y viendra, et tu ramèneras surie Champ devant moi. •»
Cet ordre est exécuté, et le lendemain le grand-visir conduit devant le calife le bon dervis , <|iii, fidèle à sa promesse, attendait ses deux compagnons de voyage. « Dervis, dit Almanzoc, j'ai entendu faire un pompeux eloge d'un saint ermite, nommé Houssaïn. J'étais embarrassé de savoir à qui donner la place de premier iman , et je le crois digne de la remplir. Va donc le chercher de ma part, dis-lui que le bruit de son savoir et de ses vertus est parvenu jusqu'à moi, et quelle est la récompense que je destine à sa piété. » En même temps le calife ordonne à son visir d'accompagner le dervis avec une nombreuse et brillante escorte.
Le bon dervis ne se possède pas de la joie que lui cause la nouvelle qu'il est chargé d'annoncer au vénérable ermite, pour lequel il donnerait sa vie, tant les vertus de ce saint homme ont touché son cœur. Jl aurait voulu avoir des ailes pour arriver plus vite à la grotte. Enfin, il l'aperçoit ce sanctuaire habité par la sagesse et la piété, cet asile où le prophète fait pleuvoir toutes les grâces du ciel. II voit Termite entouré d'un nombreux auditoire qu'il édifie par ses sublimes paroles. Le dervis vole dans ses bras, et, lui montrant le grand-visir, il lui annonce la commission dont il est chargé par le commandeur des croyants. Le saint lève les yeux au ciel et s'écrie : « Que le puissant Allah soit béni ! Que sa volonté soit faite ! »
Bientôt cette nouvelle se répand parmi la foule nombreuse dont le saint est environné. Des cris de joie retentissent dans les airs , et de tous côtés on entend : Allah soit béni ! le saint ermite est nommé premier iman de Bagdad î Cette multitude se dissipe, et va publier dans les hameaux d'alentour un événement qui remplit tous les cœurs de la plus vive allégresse.
Cependant le cortège de l'ermite entre dans Bagdad ,
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et marche droit au palais du calife Almanzor s'approche avec bonté du vénérable Houssaïn , et lui dit : « J'ai entendu parler de ta vertu; et moi, représentant du prophète , je me suis chargé de ta récompense. Réponds-moi donc, Houssaïn, quel est l'objet de tes plus ardents désirs? Demande, et tu seras satisfait. »
Houssaïn tombe aux pieds du calife, et, croisant humblement ses deux bras sur sa poitrine, il dit : « Magnifique seigneur, soleil brillant de lumière et de sngesse! puisqu'il m'est permis de dire devant toi quel est Tunique objet de mon ambition , j'avouerai que je n'ai jamais rien désiré avec autant d'ardeur que la place de premier iman de Bagdad. — Quoi0 voilà tout ce que tu désires? répond le calife en souriant. — Oui , tout. Si je possède une place aussi belle, tous mes vœux seront comblés. — Eh bien ! relève-toi, dit le calife avec douceur; cette importante dignité n'est pas pour toi , mais pour celui qui désire par-dessus toutes choses la gloire de notre sainte religion, pour ce bon dervis qui eût donné tous les trésors , toutes les grandeurs de la terre pour posséder une partie des vertus qu'il supposait dans ton cœur. »
L'ermite confus est renvoyé dans sa grotte, et le bon dervis proclamé premier iman de Bagdad , grande et sublime fonction dont il s'acquitta toute sa vie avec une piété si vraie, qu'après sa mort aucun iman n'osait le remplacer. »
Vous devez voir, seigneur, par le récit que je viens de vous faire, continue le sage Morad, que le calife Almanzor avait une véritable connaissance du cœur humain. < Mos paroles, disait-il , nous sont dictées souvent par la crainte , par la politique , par l'irréflexion ou l'intérêt. ÎNous ne sommes pas toujours maîtres de nos actions. Ne sommes-nous pas souvent entraînés contre notre volonté par une passion momentanée, par des circonstances impérieuses, par ce pouvoir mystérieux qui semble diriger tout ici-bas, et que notre ignorance nomme hasard ? Ce n'est
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donc ni par kêvii paroles, m ptr leurs actions qu'il faut juger la raiepr dat bouMnet, mais par !•■ ptii réel An cfra srs qu'ils aatioûrit. lu uiivani eettc aantiaie, on n'est jamais trempé, car elic n'a point d eiceptien.