‹ ŒuvresChapitre 17 sur 88 · LE SIEGE D'AMAS IE · texte numérisé non relu

LE SIEGE D'AMAS IE

Les hommes se plaisent aux récits des combats ; ils aiment à voir leurs fureurs érigées en vertus. Et moi, tantôt riant de leurs folies, tantôt gémissant sur leur faiblesse et leur orgueil, je cherche dans leur histoire quelque trait qui fasse honneur à l'humanité. J'y trouve beaucoup de sang versé, peu de grandes et belles actions, beaucoup de conquérants fameux, peu de grandes âmes, beaucoup de fumée et peu de gloire. Heureux celui qui peut, au milieu de tant d'erreurs et de forfaits, rencontrer une vertu ; il se repose doucement à côté d'elle, il la contemple avec admiration; des larmes délicieuses baignent sa paupière. Tel est un voyageur égaré dans les déserts de l'Arabie ; long-temps il n'a parcouru que des plaines arides et dépouillées, long-temps il n'a vu que des lions et des tigres : soudain il aperçoit une caravane ; son cœur palpite d'espérance et de joie ; il vole, il s'élance vers des êtres de son espèce, vers des êtres qu'il ne croyait plus revoir, et il s'écrie avec transport : « Grand Dieu ! je retrouve donc des hommes ! »

ISA LE CARAVAINSEHAIL.

Le fameux conquérant Moèz-Eddoulat s'était emparé de toute la Caramanie, malgré les efforts d' Ali-Mohamed, le plus généreux, le plus brave et le plus vertueux des hommes. Ali ne possédait plus que la belle ville d'Amasie , où Moèz le tenait assiégé depuis six mois. La ville était bien fortifiée , pourvue de toutes les choses nécessaires pour soutenir un siège. Ali-Mohamed avait juré de s'ensevelir sous les ruines de son dernier asile, plutôt que de l'abandonner à ses ennemis ; et quel serment qu'un serment d'Ali-Mohamed !

Moèz pressait le siège avec la plus grande vigueur ; le calife Moctafi aidait de toute sa puissance l'homme qui devait un jour s'emparer de son trône, et lui avait envoyé une armée de cent mille combattants. Ali-Mohamed avait repoussé tous les assauts de cette armée formidable , et tous les jours il apprenait à Moèz quelles ressources un roi courageux trouve dans l'amour de ses peuples.

Déjà les vivres de Moèz étaient épuisés, ses soldats, pressés parla famine, commençaient à murmurer, et ie sultan se voyait réduit aux dernières extrémités. Il assemble son conseil composé de tous ses généraux. « Fidèles compagnons de mes travaux et de ma gloire , dit-il, laisserons-nous notre ouvrage imparfait ? Une seule ville résiste à ma puissance, et ses remparts orgueilleux insultent à votre courage indigné. Abandonnerons-nous la victoire? ?sous couvrirons-nous d'une honte immortelle? Abandonner Amasie, c'est, rendre à Mohamed tout le pays dont nous l'avons dépouillé, c'est fuir devant un ennemi tant de fuis vaincu. Cependant, guerriers, le plus horrible des fléaux, la famine , menace de dévorer mon armée ; elle fait de rapides progrés, j'entends autour de moi les cris de la révolte, mes soldats languissants n'ont plus la force de combattre. Quel parti dois-je prendre?.... »

Le conseil garde un morne silence. Aucun des généraux de Moèz n'ose ouvrir un avis; l'un craint d'être ac-

i i ftÉGfe b'AMASiÈi cusé de lâcheté ; l'autre, d'imprudence. Le seul Nervan , jeune guerrier plein d'audace . Nervan . intime confident

de M<»r/ ri son .uni dôa l'enfance , Be lève el dil : - Moi/, Je be connais qu'un seul parti, celui de l'honneur. « Moèi

embrasse le Jeune guerrier. « Je suivrai ton conseil . lui dit-il; ton langage est celui de l'amitié. Oui ! plutôt mourir que de nous déshonorer! »

Le lendemain, au lever du soleil, il fait la revue de son armée. Quel est son étonnement ! les soldats , loin de murmurer, poussent au ciel des cris de joie. Vive notre jeune sultan! disent-ils avec transport; vive le protégé du prophète! V Tassant! Volons à l'assaut ! Moèz demande (1 où vient cette joie extraordinaire, cette ardeur nouvelle dans ces hommes qui, la veille, étaient en proie aux horreurs de la faim. Il apprend que pendant la nuit des anges sont entrés clans le camp, chargés de vivres de toute espèce, et n'ont disparu qu'après l'avoir généreusement approvisionné pour un jour. Moèz dissimule son étonnement, il veut laisser à ses troupes une croyance si utile à ses desseins, et que, dans sa surprise, il est luimême tout prêt à partager.

Il profite de ce moment d'enthousiasme, et conduit ses soldats à lassaut. La ville est attaquée avec un courage extraordinaire; mais elle est défendue avec encore plus d'intrépidité. Moèz est obligé de se retirer dans son camp, après avoir essuyé une perte considérable. Cependant ses soldats, fatigués des travaux du jour et voyant leurs vivres épuisés, recommencent à murmurer de nouveau; mais à peine le ciel est parsemé d'étoiles, que ces prétendus anges, qui, la veille, leur avaient apporté des vivres, reviennent encore conduisant mille chameaux chargés de toutes les choses nécessaires à la vie. Moèz , averti de ce nouveau miracle , ordonne que leur chef soit arrêté et conduit dans sa tente. Homme généreux, lui dit Moèz, d'où viens-tu? — D Amasie. — Quel est celui qui t'envoie? — Ali-Mohamed. — Qu'entends-je ?

136 LE CARAVANSEBAIL.

Mon ennemi ! — Lui-même, seigneur. — Quel motif peut rengager à me secourir ? — L'humanité et la justice. Va , m'a-t-il dit, va conduire ces vivres au camp de Moèz ; si tu ne'peux cacher au sultan la main qui les lui donne, réponds-lui : Vous nous attaquez pendant le jour, alors nous vous regardons et vous combattons comme des ennemis. Pendant la nuit , Moèz , vous nous laissez tranquilles, nous vous regardons comme des voyageurs, comme des frères qui nous demandent l'hospitalité ; nous avons pitié de vos souffrances, et nous venons à voire secours (1). — Esclave , répond Moèz après un moment de silence, lame de ton maître est noble et généreuse , mais apprends que celle de Moèz ne lui cède ni en noblesse ni en générosité. Je l'ai vaincu parles armes, je veux le vaincre encore par la vertu. Trois mille prisonniers sont dans mon camp, je les rends à ton maître sans exiger de rançon; qu'ils prennent de nouveau les armes contre moi; ils sont libres, et je ne les crains pas. Demain matin, au lever de l'aurore, tu les conduiras toi-même à celui qui t'envoie , et les mille chameaux qui m'ont apporté des vivres rentreront dans Amasie chargés de riches présents. »

Le lendemain cet ordre est exécuté. Les trois mille prisonniers sont renvoyés , leurs armes leur sont rendues , et des richesses immenses , des tapis de Perse de la plus grande beauté, des vaisselles d'or et d'argent, les objets les plus rares et' les plus précieux sont transportés dans la ville assiégée, comme une offrande et non comme le prix d'un bienfait.

Cependant Moèz fait de nouvelles dispositions pour attaquer Ali. La garnison 6V Amasie se prépare à soutenir un nouvel assaut. Les échelles sont plantées, et les soldats de Moèz , encouragés par la présence du jeune sultan qui les commande , font des prodiges de valeur. Le brave

(1) Fait historique.

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Nervan surtout se distingue m milieu de tous ces guerriers par son courage et par sa beauté ; il combat auprès de <<>n maître ou plutôt de son ami. Bientôt, entrainé rapidement par l'ardeur impétueuse de -ou zèle , il arrive sur 1rs remparts, il oublie qu'il n'est suivi que d'un petit nombre «les siens; il renverse long-temps tout ce qui s'oppose à sou passage ; mais eufiu il se voit entouré; il combat seul contre une multitude d'ennemis. Ses forces ••puisées l'abandonnent, il tombe , et les soldats, témoins de la chute du jeune héros, poussent vers le ciel des cris de douleur. La nouvelle de la mort de Nervnn porte la consternation dans l'armée; mais qui peindrait la fureur de Moèz lorsqu'il apprend le malheur de son ami? Il vole de rang en rang, il excite le zèle de ses soldats par l'éloquence de ses discours et de son exemple ; il ne respire que la vengeance. Mais hélas ! ses elfortssont impuissants. Les échelles sont brisées; les soldats du sultan sont précipités du haut des remparts. Ali poursuit ses avantages; il fait sortir une partie de sa garnison, et fond avec la rapidité de l'éclair sur ses ennemis fatigués. Moèz désespéré se retire en lançant sur Amasie des regards étincelants- de fureur, mais il ne rentre dans son camp qu'après avoir forcé Mohamed à se réfugier derrière les murailles de la ville assiégée.

La nuit arrive, et ses ténèbres bienfaisantes viennent suspendre les combats. L'air est pur et silencieux; les étoiles brillent dans l'immensité, et la lune éclaire de ses doux rayons cette région délicieuse , cette contrée favorisée du ciel, où la nature se plaît à prodiguer les trésors de ses fruits et de ses fleurs, où la paix devrait établir son trône éternel, si elle pouvait régner toujours dans les lieux habités par des hommes. Moèz est sorti de sa tente ; il se promène lentement sur les bords du Casalmach , dont les eaux fraîches et limpides roulent auprès de son camp. Il pense à son ami. « Helas ! dit-il, je l'ai perdu pour jamais. Cher Nervan , je t'ai vu tomber sous les

138 LE CARAVANSERAIL.

coups de l'ennemi, et je n'ai pu te venger ! Ah ! que ne suis-je mort avec toi ! Nos pensées, nos sentiments étaient les mêmes, pourquoi n'avons-nous pas eu le même destin ! Je t'aimais... comme la gloire. Zoraïde, la seule Zoraïde partageait avec toi les affections de Moèz. Gloire, amour, puissance, vous ne me consolerez jamais de la perte de mon ami. » Il dit, et tout à coup il croit apercevoir dans l'obscurité un jeune homme dont la taille , l'attitude et la démarche retracent à ses yeux étonnés l'image de INervan. « Malheureux ami , s'écrie Moéz , est-ce ton ombre que je vois ? — Non, non, c'est Nervan lui-même. — Nervan !

Juste ciel î Par quel prodige? Oui, c'est Nervan, c'est

mon ami que je presse sur mon cœur. »

Ce dialogue est interrompu par l'arrivée d'une escorte nombreuse. Un envoyé de Mohamed s'approche du sultan, et lui dit : « Brave sultan , Ali-Mohamed m'envoie vers toi pour te dire : Je te remercie, Moèz, du présent inestimable que tu m'as fait : tu m'as renvoyé trois mille prisonniers qui languissaient dans ton camp, loin de leurs familles et de leurs amis. Ce sont mes enfants que lu m'as rendus ; car je regarde tous mes sujets cQmme mes enfants. Ah ! si tu avais pu voir les transports de leur joie lorsqu'ils ont embrassé leurs pères, leurs frères, leurs épouses, les gages chéris de leur amour. J'ai été témoin de ce spectable, et mon cœur a été touché. Malheur, ai-je dit, malheur aux hommes qui déclarent la guerre aux plaisirs les plus délicieux de la nature. Moèz est mon ennemi parce qu'il a voulu l'être ; mais je ne combats que son ambition, car c'est elle qui m'attaque, et non son amitié. Que Nervan, l'ami de Moèz , retourne donc auprès de lui. Paix aux hommes qui s'aiment ; ne leur enlevons pas le plus grand bienfait du ciel, ce serait un grand crime. En même temps, Moèz, je te renvoie les richesses immenses dont tu veux me faire présent. Que m'importent à moi tous les trésors de l'univers ? Si je dois conserver Amasie, ne serai -je pas assez riche? et si je dois perdre Amasie ,

LE 8IÉGK n'wiMr. 139 n'ai je pas juré de m'ehsevelir bous ses i iiinèfl avec le peuple que li' ciel m',i confié?

» Esclave, dit Hoèz, comment puis-je récompenser la générosité de ton matlre? — Sa récompense n'esi pas en ion pouvoir, seigneur. — Se croit-il donc pins grand que moiP — Il est grand et ne croit pas l'être. — J'admire sa vertu, mais elle ne peut m'étonner ; je l'imiterai, je la surpasserai peut-être. — Là surpasser! non, seigneur, car vous êtes un homme. — Ton maître me redoute. — il ne craint que le ciel. — 11 cherche à me désarmer. — Vous êtes trop grand pour le croire. — Que ne consent-il à devenir mon sujet? — Il ne doit l'être que du dieu qui tient dans sa main la destinée des rois. — Esclave, dit Moèz, j'aime tes réponses, elles sont nobles, elles sont dignes de celui qui t'envoie. Viens célébrer avec nous le retour de mon ami ; et toi , cher Nervàn, livrons-nous à tous les transports de la joie la plus pure. J'ai retrouvé le plus grand de tous les biens; que tout ce qui m environne partage ma félicité.... »

Le sultan ordonne les apprêts d'une fête magnifique. Ses tentes sont illuminées, les mets les plus exquis s'offrent aux regards des convives. Cent musiciens habiles font entendre les accords les plus mélodieux. La belle Zoraïde préside à cette fête qu'elle embellit; elle en fait les honneurs avec autant de grâce que de noblesse. Moèz, entre sa maîtresse et son ami, jouit de tout ce que l'amitié a de plus tendre et l'amour de plus délicat.

Lorsque le repas est fini, la belle Zoraïde se lève ; elle donne le signal ; un groupe de jolies danseuses s'avance et voltige au milieu d'un nuage de parfums. Zoraïde prend un luth, et, dans le moment où ses jeunes compagnes se reposent , elle chante ce gazel qu'elle vient de composer :

Tendre amitié , vierge céleste .

Tout ici chante tes faveurs,

1/jO LE CARAVANSERAIL.

Et l'amour timide et modeste Te dit, les yeux baignés de pleurs :

« Je ne demande point l'empire » De ce cœur, à tes lois enchaîné sans retour ; • » Permets, tendre amitié, qu'auprès de toi respire » Le dieu d'amour.

» Mes doigts tresseront la couronne » Qui doit parer ton front charmant, » Si tu veux garder sur ton trône » Une place pour un enfant.

» Je ne demande point l'empire, etc.

» Souvent, amitié consolante, » Ta douce voix sécha mes pleurs; » Souvent, d'une main caressante, » Sous tes pas j'ai semé des fleurs.

» Je ne demande point l'empire, etc.

» Je suis léger comme l'enfance; » Toi, constante comme le temps.

» Chaque jour accroît ta puissance, « Et la mienne dure un printemps.

» Je ne demande point l'empire, etc.

» Le jeune oranger que l'aurore

» De ses larmes vient d'embellir,

» Près de son fruit qui se colore

» Laisse des fleurs s'épanouir.

» Je ne demande point l'empire » De ce cœur, à tes lois enchaîné sans retour ; » Permets, tendre amitié, qu'auprès de toi respire » Le dieu d'amour. »

C'est ainsi que la belle Zoraïde exprime sa tendre inquiétude. Elle craint que l'amitié ne remplisse l'âme tout entière de Moèz. Le sultan la rassure, et, pressant tour à tour contre son cœur sa maîtresse et son ami : « >"e crains rien , dit-il , chère Zoraïde , ce cœur peut suffire à vous aimer tous les deux. La plus forte des passions peut y régner avec le plus doux et le plus pur de tous les sentiments. »

La fête est terminée, et les convives fatigués se retirent dans leurs tentes pour jouir des douceurs du repos. Moèz veut que Tenvoyé d'Ali reste dans son camp jusqu'au len-

n: -IIC F. D'AMASIE, 141

demain, [lordonoe à ses esclaves de lui préparer un lil de Pédredon le plus délicat, et le couvrir des tapis les plus précieux.

ml exécutés. Toul sommeille autour de lui, cl lui seul ne peut fermer la paupière.

I i vertu de son ennemi le tourmente ; il cherche en vain dans son cœur les moyens de surpasser Mohamed en générosité. « Quoi , se dit-il, il existerait dans l'univers nu homme plus grand que moi, et cet homme serait. Ali- Mohamed ! lui que j'ai vaincu , lui que j'ai presque dépouillé de ses États! On écrirait un jour sur sa tombe : Ici repose un homme bien plus grand que son vainqueur.... Pourquoi fais-je la guerre? Pour immoler des hommes ? Non, c'est pour obtenir la gloire, digne récompense des actions nobles et généreuses. Cherchons donc à la mériter. Un nouveau combat s'élève entre mon ennemi et moi. Il triomphe. O ciel ! fais que je puisse triompher à mon tour. »

Les premiers rayons du soleil viennent d'éclairer les remparts d'Amasie. Déjà les troupes de Moèzsonten mouvement; ses généraux viennent prendre ses ordres, et Tenvoyé de Mohamed lui demande la permission de rentrer dans la ville. Moèz lui dit en rougissant : « Je te renvoie auprès de ton maître. Dis-lui que j'admire sa vertu, et que mon plus grand supplice est de ne pouvoir limiter.»

L'ambassadeur s'éloigne. Tout à coup un homme d'une physionomie sombre et farouche s'approche du sultan, et demande à lui parler en secret. 3Ioèz ordonne à sa suite de s'éloigner, et l'étranger, se prosternant à ses pieds, lui dit : « Sublime sultan, que la victoire suive toujours tes étendards! Je suis un habitant d'Amasie. Ton ennemi m'a donné depuis long-temps sa confiance, mais je suis las de le servir. Le bruit de ta générosité m'a conduit à tes pieds. Je veux être le plus dévoué de tes esclaves.— Quoi! s'écrie Moèz avec étonnement, tu pourrais abandonner

\[\1 LE CARAVANSERAIL.

Mohamed ! — Non-seulement je le quitte, mais je veux le livrer entre tes mains. — Comment ? Par quel moyen ? — Je connais une secrète issue pratiquée au fond d'un rocher ; elle conduit dans la ville, et même jusqu'au palais de Mohamed. Il m'a confié ce secret important , connu d'un petit nombre de ses sujets. — Juste ciel! s'écrie Moèz avec une joie inexprimable, que ne te dois-je pas? Tu as lu dans mon cœur, tu viens à mon secours. Attends, attends, dit-il à l'inconnu, je vais te récompenser comme tu le mérites. Tu ne sais pas quel service tu viens de me rendre. » Il sort de sa tente ; il ordonne que l'ambassadeur d'Ali soit rappelé sur-le-champ, et lui dit : «Prends ce traître, et dis à celui qui t'envoie : Tu as généreusement rendu à Moèz l'ami de son cœur; Moèz reconnaissant remet entre tes mains ton plus cruel ennemi , un homme qui voulait abuser de ta confiance pour te trahir. Demain, si Moèz l'eût voulu, tu tombais en sa puissance, mais il dit : Opprobre éternel à ceux qui, pour vaincre leurs ennemis, se servent de la bassesse et de la perversité des hommes. La perfidie ne peut être l'instrument du courage, la lâcheté seule peut se servir du lâche. Accueillir le traître, c'est descendre aussi bas que lui ; employer la trahison, le plus infâme de tous les crimes, ce n'est pas combattre, c'est assassiner. »

A peine l'ambassadeur est rentré dans Amasie, que les trompettes annoncent le moment des combats. Au sommet des hauteurs qui couronnent la ville, le sultan voit étinceler des armes et flotter des étendards. Il apprend qu'une armée de dix mille hommes est venue au secours d'Ali- Mohamed , et qu'elle s'est emparée des montagnes. Il sent la nécessité d'enlever à son tour ce poste avantageux. Quelque difficile que soit une telle entreprise, Moèz n'hésite pas un instant ; il dirige presque toutes ses forces de ce côté, et ne laisse qu'un petit nombre de soldats pour la garde de son camp.

L'armée ennemie défend les passages avec autant de

i r. >iu. 1: D'AMASIB. \L\Z

valeur que de constance; cependant elle est forcée de ployer Moèz domine une partie des hauteurs, mais la nuit vienl suspendre une entreprise à demi couronnée. Il revienl dans son camp; mais qui peindrai! son etonnemenj et sa douleur? Les gardiens de ses tentes sont immolés, les tentes sont pillées. I ne horrible terreur! s'empare de son âme, mi sinistre pressentiment glace son dans ses veines. Qu'est devenue Zoraïde ? Il l'appelle en vain; Zoraïde ne lui répond point. Il ne voit qu'un vieil esclave couvert de blessures, qui se traîne auprès de lui et lui dit : « O mon seigneur et mon maître! celle que tu cherches est tombée entre les mains de tes ennemis. Tandis que tu étais occupé à l'attaque des montagnes, ils sont venus fondre sur nous: ils ont immolé ou emmené prisonniers tes fidèles soldats, trop peu nombreux pour défendre ton camp. Ils ont enlevé la belle Zoraïde et les jeunes esclaves destinées à la servir. O mon maître ! j'aurais préféré la mort à la douleur de t'annoncer une nouvelle qui doit déchirer ton cœur. — Quoi ! s'écrie Moèz, avec une fureur inexplicable, Zoraïde entre leurs mains, et je ne pourrais l'en arracher! Tout ce que j'ai de plus cher, Zoraïde, mon amante, mon épouse, est au pouvoir d'Ali-3Iohamed, et j'existe encore ! Que n'aije plutôt perdu tous mes États ; je pourrais recouvrer mon trône; mais Zoraïde.... Ah ! barbares ! vous paierez cher ce triomphe d'un moment. Vous faites couler une larme ! je ferai couler des Ilots de votre sang. Oui , le jour où j'entrerai dans cette ville abhorrée, je veux la réduire en cendres sur les cadavres de ses habitants. »

C'est ainsi que Moèz s'abandonne à la violence de son désespoir. Ses généraux, ses courtisans le regardent en tremblant. Le seul Njervan ose s'approcher de lui, et cherche à calmer sa douleur. 3Ioèz le repousse, et, promenant à l'entour des regards sombres et farouches : « Allez, ditil, allez ; j'ai perdu tout ce que j'aimais, je n'ai plus besoin (Je vous. »

144 LE CARAVANSERAIL.

Cependant les flots de sa colère s'apaisent par degrés, et l'espérance vient un instant verser un baume consolateur sur la profonde blessure de son âme. ce Ne connais-tu pas Mohamed? se dit- il à lui-même. Que de preuves ne t'a-t-il pas données de sa générosité! il tenait en sa puissance le brave Nervan , un de ses plus redoutables ennemis , il a su quels liens t'unissaient à Nervan, et il te l'a

rendu. Peut-être quand il saura que Zoraïde Mais

que dis-je, insensé? Quand il aura vu Zoraïde, serat-il encore le maître de me rendre un trésor si précieux ? Pourra-t-il se défendre de brûler pour elle du plus ardent amour ? Peut-être, dans ce moment, il est auprès d'elle il lui parle avec une douceur perfide, il cherche le chemin de son cœur pour en bannir mon image. Il emploie toutes les séductions , toutes les promesses , toutes les menaces Ah ! que ne puis-je pénétrer dans son palais,

arriver jusqu'à lui, et plonger ce poignard dans son cœur ! »

Le soleil se lève, et Moèz n'a pas fermé l'œil. Il se promène avec une sorte d'égarement autour de ses tentes. Personne n'ose l'approcher ; on connaît trop, et Ton redoute avec raison l'impétuosité des passions de cette âme indomptée. Toute l'armée attend des ordres qui ne sont point donnés. Moèz oublie son armée, son ambition, sa gloire. Plusieurs passions satisfaites peuvent exister à la fois dans une âme tranquille ; mais quand une de ces passions est irritée, son domaine n'est pas assez grand pour la contenir. Tel est un fleuve grossi par les orages ; il s'enfle, se déborde et rejette avec fureur tout ce qui vivait dans son sein , lorsque ses flots paisibles ne s'élevaient point au-dessus de ses rivages.

Le soleil a parcouru sa carrière, et le sort de Moèz n'a pas changé. Une nouvelle ambassade de son ennemi n'est point venue remettre entre ses mains l'objet de son amour. S'il s'est un instant flatté que Mohamed serait assez généreux pour lui rendre Zoraïde, il a perdu cette espérance.

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