‹ ŒuvresChapitre 29 sur 88 · I.K POIM D'HONMl K. l»M · texte numérisé non relu

I.K POIM D'HONMl K. l»M

\ «'i Mini , prenei loua les loini imaginables du ebevalier de Montluc; c'est le plus estimable des hommes, e* est la franchise et la loyauté personnifiées, c'est tout ce que j'ai de i>l n- cher su monde , i tt , -i tant de raisons ne suffisaient pas pour nous le faire; aimer et respecter , il est le prie d'Ërnesline , de voire ohôre Ernestine.

> Cette nouvelle vous étonne, et vous VOUS demandez sans doute pourquoi je ne porte pas le nom de mon mari. C'est parée qu'il est honorable, ee nom, que nous avons cru devoir nous abstenir de le porter, la fortune ne nous permettant pas de le soutenir. Des malheurs sans nombre m'ont fait perdre le peu de bien que mes pères m'ont laissé : le chevalier de Montluc est le cadet de sa famille , et ne possède presque rien; mais il a ce noble orgueil qui convient à sa naissance : il souffre de ma pauvreté ; mais il ne veut pas en rougir, dans un monde frivole où la pauvreté est presque un déshonneur. Quelque jour, peut-être avant peu, cette situation cruelle doit changer; alors nous reprendrons notre nom et nos droits. Mais, jusque-là , Ernestine et moi nous devons vivre dans l'obscurité qui convient au malheur.

» Aimez donc M. de Montluc , respectez-le comme un père. Vieux, il a besoin d'égards; pauvre, il est peutêtre un peu susceptible. Gardez-vous surtout de lui laisser entendre que vous savez son secret : il ne le pardonnerait de sa vie ni à sa fille ni à moi. Je ne voulais pas vous en instruire. Mais, après votre départ, je n'ai pu refuser à Ernestine en larmes la consolation de confier son père aux soins de notre meilleur ami. »

Au bas de la lettre de sa mère , Ernestine avait écrit ce peu de mots :

« Je reconnaîtrai l'amour de Verseuilaux égards qu'il aura pour mon père. »

Je peindrais difficilement, je crois, l'impression que fit cette lettre sur le jeune \erseutl. Il rougit, il se trouble , agitéjpar des remords dont la cause ne lui est pas

282 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES. encore bien connue. Quoi ! ce vieil officier qu'il a traite hier avec si peu de ménagement dans un accès d'ivresse , cet homme respectable est précisément le père d'Ernes- Une ! insensiblement sa mémoire se réveille; il se souvient de toutes les plaisanteries qu'il s'est permises , et sent combien elles étaient inconvenantes dans la bouche d'un jeune homme vis-à-vis d'un vieillard estimable et malheureux. Il reconnaît tousses torts et pense aux moyens de les réparer, lorsque tout à coup on frappe à sa porte : son domestique entre et annonce le chevalier de Montluc. A ce nom , à cette visite inattendue , Verseuil reste un moment pétrifié. Il veut se lever et s'avancer vers le chevalier de Montluc, qui ne lui en donne pas le temps et qui, s'asseyant sans façon, le regarde en face, dans une attitude imposante, et avec des yeux où se peint la sévérité. Après un moment d'un silence expressif, le vieux Montluc prend la parole et dit avec beaucoup de calme et de dignité : « Monsieur de Verseuil, j'ai cinquante ans de service ; j'ai combattu pour ma patrie et pour mon roi, et je suis couvert d'honorables blessures. Si la fortune ne m'a pas distingué de la foule et me laisse mourir dans un grade obscur, l'honneur du moins m'accompagne aux portes du tombeau. Cet honneur, monsieur de Verseuil, m'a toujours servi de guide dans ma longue et pénible carrière. C'est le seul bien qui me reste, il me console des privations sans nombre que la fortune m'impose. Cependant, Monsieur, malgré le respect que mes cheveux blancs devraient vous inspirer, vous vous êtes permis, vous, à vingt ans, des railleries insultantes contre un homme !... — Ah! Monsieur!... — Ne m'interrompez pas, s'il vous plaît. Ce discours peut vous paraître long, je vais l'abréger. Vous m'avez insulté, monsieur de Verseuil, et je viens vous en demander raison. — Vous, grand Dieu ! — Oui, moi-même, continue le vieil officier avec le même sangfroid. Avez-vous cru, .Monsieur, attaquer un vieillard faible et sans défense? vous vous seriez étrançf mont

m: i'oim p'aorow, 283

trempé, l/hinunur nr-t j.nnai^ f'.-iil>li- ; il trouve toujouis

Lee înoyena da reppuaaer l'inaulte et de a< taire respeoier II ■ail rendra Mla tom lei avantagea dort la jennaeaa • lève. ('.«* n'eel point Pépee A la main que je rem propoea de ma battre eontre \uu> , me ne i» yondnea paa; voua ne voudriez pas lutter da rigueur m aVadreaaa centre nu vieillard dont la main est peu nïre et dont la vue e>t affaiblie par teaaunées. Maie )a auii le maître daa oendiUoua et du choix des armes. Nous prendrons des dés, monsieur da Aerseuil, nous tirerons au sort, et ta plus heureux bru* Lara la cervelle à l'autre. — Vous brûler la cervelle ! moi ! plutôt cent fois mourir, s'écrie Verscuil hors de lui-mémo et se promenant dans sa chambre avec une violente agitation. « Vous auriez tort de me ménager, dit fièrement le vieillard ; si le sort me favorise, je ne vous ménagerai pas. Adieu, monsieur de Verseuil ; ce soir, à huit heures, nous nous verrons sur le rempart. Prenez un témoin. »

A ces mots le chevalier de Montluc sort et ferme brusquement la porte , laissant le malheureux Verseuil dans la situation la plus douloureuse. Quel début ! contre qui va-t-il se battre? contre l'homme qu'il doit le plus estimer et chérir , contre un vieillard , contre le père de tout ce qu'il a de plus cher au monde ! « Non, non , se dit-il , je n'accepterai point ce duel , je ne puis, je ne dois point

l'accepter Cependant que pensera-t-on de moi? que

diront mes camarades? que dira M. de Montluc, grand Dieu ! quel parti faut-il prendre ? « L'inexpérience de Verseuil ajoute encore à la difficulté de sa situation. Quelquefois il veut aller trouver M. de Montluc , avouer hautement sa faute, lui faire toutes les excuses, lui offrir toutes les réparations, excepté la réparation funeste... Mais, non, il est trop tard ; le chevalier de Montluc l'a provoqué dans un combat où les forces sont égales de part et d'autre, puisqu'elles sont entre les mains du hasard. Des excuses paraîtraient dictées par la crainte; Verseuil passerait pour un lâche aux yeux de ses camarades, et cette

•28l\ CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES.

idée le fait frémir. « Eh bien ! dit-il après un moment de réflexion, eh bien! c'en est fait, j'accepte le duel; oui, je l'accepte avec toutes ses conditions. Le ciel m'est témoin que la crainte de la mort n'entre pour rien dans les cruelles incertitudes dont je suis tourmenté , et je jure...» Il forme dans ce moment une généreuse résolution qui calme les agitations de son âme.

Mais de nouvelles réflexions le replongent bientôt dans de nouvelles anxiétés. Que va dire Ernestine , quand elle va savoir que son amant est mort de la main de son père ? que de larmes elle va répandre ! combien je lui paraîtrai criminel ! saura-t-elle tout ce qui se passe awfond de mon cœur? connaîtra-t-elle l'inébranlable résolution que je viens déformer? Loin d'avoir pour le chevalier deMontluc les soins et les égards qui me sont prescrits par l'amour, c'est moi qui me permets de l'outrager en public! Ah! malheureux ! si tu succombes , tu emportes dans letombeau le mépris et la haine d'Ernestine ! je ne puis supporter cette pensée. » Il forme le projet d'écrire sur-lechamp à madame de Montluc , et de l'instruire d'avance de tous les détails de cet événement. « Quand je ne serai plus, dit-il, elle lira ma lettre à Ernestine; Ernestine me donnera des larmes, et ne me méprisera pas... Mais pourquoi vouloir les instruire d'avance d'un malheur qu'elles apprendront trop tôt, pourquoi porter d'avance le désespoir dans le cœur de ce que j'aime? »

Cependant il s'approche de son secrétaire, et fait un testament par lequel il donne tout son bien à madame de Montluc et à Ernestine. Après avoir signé et cacheté cet écrit, il sort de son appartement pour chercher, s'il est possible , quelque distraction au désespoir qui le poursuit. Il marche dans les rues de Metz, sans savoir où diriger ses pas, d'autant plus malheureux qu'il n'a point d'ami à qui confier sa douleur. Il lui faut cependant un témoin. Quel officier de son régiment \oudra lui rendre ce service? il ne fait que débuter, et le chevalier de Montluc

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jouit tir l'estime générale. Il m trouver le premier lieutenant du régiment . « C'est un homme nage, dit-il, peut être me donnera-t-il quelques conseils dam une affaire ainsi délicate. »

Le premier lieutenant l'accueille avec un air froid et réservé. Le jeune \ erseuil prend la parole sur-le-champ et, lui dit : « Vous voyez en moi, .Monsieur, le plus malheureux de tous les hommes. Isolé dans le corps où je viens d'entrer , j'ai débuté par une imprudence qui peut vous donner une mauvaise opinion de mon caractère. Hier au soir je me suis oublié au point de traiter avec une légèreté impardonnable le plus ancien officier du régiment. J'ai manqué à tout ce que je devais à son âge , à sa vertu et à l'estime dont il jouit parmi vous ; je reconnais aujourd'hui tous mes torts, et je donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour les réparer. » Alors il raconte l'entrevue qu'il vient d'avoir avec le chevalier de Montluc, et le duel qui doit en être la suite, et puis il ajoute : « Je ne connaissais point le chevalier de Montluc, je ne savais pas qu'il était de tous les bommes celui que je dois le plus chérir et respecter ; et maintenant que je le connais, il faut qu'il m'immole ou qu'il périsse de ma main! — Il le faut, dit le premier lieutenant; vous avez insulté le chevalier de Montluc , il demande , il exige une réparation, rien de plus simple. Des excuses ne le satisferaient pas, et vous nuiraient daus notre opinion. Chez nous, Monsieur, les excuses ne sont permises qu'à l'homme qui a fait preuve de courage. D'ailleurs, je ne vous le dissimule pas , cette affaire est très-délicate. Si vous refusez le duel , il faut quitter le régiment; et si vous tuez le chevalier de Montluc que nous aimons tous comme un père , il faut encore que vous quittiez le régiment. — Quoi! s'écrie le jeune Verseuil, vous n'avez point d'autres conseils à me donner! oh ciel ! j'arrivais à Metz avec les plus douces et les plus riantes espérances; je pensais qu'un jour je me ferais adorer de mes

camarades ; je sentais en moi-même que je méritais leur estime et leur amitié , et , dès le premier jour, je me vois abandonné, proscrit S'il faut du sang pour vous satisfaire, ajoute-t-il avec une sorte de fureur, s'il faut me battre, que ce soit contre vous, Monsieur , contre le plus brave officier du régiment , contre vous tous, vous verrez si je manque de courage ; mais contre le chevalier de

Montluc ah! si vous saviez quels liens m'attachent à

lui. » Il termine ce discours par un torrent de larmes.

Le premier lieutenant qui, jusqu'alors, avait été impassible , est vivement touché en voyant la situation et la douleur de ce jeune homme intéressant. Il se connaît en bravoure , et voit bien que la crainte de la mort n'est point la cause de cette douleur et de ces larmes. Il prend la main de Verseuil et lui dit : ('Monsieur de Verseuil, votre sort m'intéresse; reposez-vous sur moi. Je vais tâcher d'accommoder cette malheureuse affaire. Jene puis cependant vous répondre du succès de mes démarches. Le chevalier de Montluc est le meilleur des hommes; mais sur tout ce qui regarde l'honneur, c'est un homme intraitable. Son âge même le rend encore plus exigeant sur ce point délicat. Plus je suis vieux , dit-il , et plus on doit me respecter. Allez dans votre chambre , monsieur de Verseuil , reprenez un peu de tranquillité ; j'irai bientôt vous rejoindre. »

Le premier lieutenant ne perd pas une minute; il va trouver le colonel , tous les officiers sont rassemblés. Après de très-vifs débats, il est convenu que le jeune Verseuil doit une réparation authentique au respectable chevalier de Montluc, qu'il lui fera des excuses publiques des plaisanteries peu mesurées qu'il s'est permises avec ce brave officier. On fait donc appeler le chevalier de .Montluc. Le colonel, prenant la parole au nom de tout le régiment, représente au chevalier, la jeunesse, le peu d'expérience de Verseuil, l'état d'ivresse dans lequel ses camarades l'avaient presque plongé ; les remords de ce jeune

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homme, qui m propose de réparer ses torti par nne oon- (Imir irréprochable; enfin, la dureté des eondttidnequi lui soiri impotées, un duel ou l'un <le> dem doll périr, pour uue raillerie sang conséquence , pour une hnprudence déjeune homme. Le colonel lim t par prier le ehevalier de Montluc , au nom de tout le régiment , de vouloir bien recevoir les excuses de A erseuil, et de ne point exiger une réparation aussi cruelle pour une offense aussi légère

le vieux Montluc entend ce discours sans s'émouvoir, et repond avec beaucoup de calme : «Si j'étais riche et jeune. je pourrais pardonner, monsieur le colonel ; je suis vieux et pauvre et par conséquent plus en butte qu'un autre aux outrages des jeunes gens , fiers à la fois de leur jeunesse et de leur fortune. Je n'ai , pour soutenir mon nom, que mon courage et mon honneur, et je me servirai de toutes mes forces pour conserver ce que le ciel ne m'a point ôte et ce que les hommes ne m'ôteront jamais, tant qu'une goutte de sang coulera dans mes veines. La jeunesse de M. de Yerseuil ne peut lui servir d'excuse. S'il était de mon âge, je n'exigerais point de lui un respect qu'il ne me devrait pas. Son peu d'expérience a besoin d'une leçon ; et celle que je lui donne lui sera peut-être de quelque utilité, s'il ne meurt pas aujourd'hui victime de son imprudence. Quant au duel que je lui propose , j'avoue que les conditions en sont un peu dures; mais pouvais-je en dicter de plus douces et déplus justes? ce sont les seules ou les armes deviennent égales entre les mains tremblantes d'un vieillard et les mains plus assurées d'un jeune, homme. D'ailleurs, de quoi est-il question , monsieur le colonel ? de la mort de M. de Verseuil ou de la mienne. Pourvu que je sauve mon honneur, je compte pour peu de chose la vie d'un homme, et je compte la mienne pour rien Ainsi, .Messieurs, ne me pressez plus de recevoir les excuses de 31. de Verseuil, l'honneur ne le veut pas; et ce soir le hasard va décider qui de lui ou de moi doit péri. . »

Ce discours , prononcé avec beaucoup de nerf , sans aucun mouvement qui décèle la passion, fait perdre aux officiers l'espoir de ramener M. de Montluc à des sentiments plus doux. Le lieutenant, pénétré de douleur, va rejoindre le malheureux Verseuil, qui l'attend avec beaucoup d'agitation. A l'aspect du premier lieutenant , Verseuil devine que le vieillard a persisté dans sa funeste résolution. «Je vois, dit-il, je vois, 3Ionsieur, qu'il n'y a pas d'accommodement à espérer. — Non , répond le lieutenant ; non , mon jeune ami : il faut vous préparer à satisfaire le chevalier de Montluc Je vous plains ; car, je vous le répète, si vous le tuez, il faudra quitter le régiment. — Nous verrons cela , répond Verseuil ; mais de grâce écoutez-moi, Monsieur : vous êtes un homme d'honneur; et je crois pouvoir vous livrer avec confiance un secret d'autant plus important pour moi, qu'il n'est pas le mien. La femme et la fille du chevalier de Montluc demeurent à Chàlons, où elles vivent dans l'obscurité la plus profonde, sous le nom supposé de madame et de mademoiselle de Barville. J'aime éperdument la jeune Ernestine, et j'en suis tendrement aimé. Madame de Montluc approuve notre amour mutuel ; Ernestine, à la fin de cette campagne, où j'espérais moissonner quelques lauriers , devait recevoir mon nom, ma fortune, et m'accorder sa main. M. de Montluc ignore mon amour et mes projets; il ne me connaît même pas, et, par une fatalité bien singulière, il va peutêtre immoler ce soir un homme qui ne respirait que dans l'espoir de lui donner le doux nom de père. Voilà, Monsieur, voilà ce qui rend ma situation si cruelle; voilà quelle est la cause de mon trouble et des larmes que vous m'avez vu verser. Si le hasard prononce mon arrêt , quel sera le désespoir d'Ernestine? que pensera- t-elle de son amant, tué en duel par son père? Je vous prie en grâces. Monsieur, de vouloir bien lui écrire sitôt que j'aurai cessé de vivre; entrez avec elle dans les détails de cette catastrophe; peignez-moi surtout plus malheureux que coupa-

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ble ; dites-lui bien rartoul que je n'ai jamais eessé de l'aimer, i \ cet mots, tirant de son s«ni h- testament par lequel il doooe (<>nt son bien à madauie et a mademoiselle

de Ifonlluc, il le remet entre les mains du premier lieutenant, comme un dépôt sacre. Le premier lieutenant, vivement ému, prose Verseuil contre son cœur, el lui promet de m conformer à ses dernières volontés, lorsque tout à coup L'horloge sonne huit heures; c'est le moment du fatal rendez-vous. Verseuil l'entend sans inquiétude : il compte sur la promesse du lieutenant ; Ernestine saura tout. La pensée aussi que sa mort va donner à Krnestine tous les avantages dont la fortune Ta privée, cette pensée qu'il va L'enrichir en mourant , comme il l'eût enrichie s'il eut fécu, ne laisse pas d'avoir pour lui quelque douceur.

Bientôt il arrive avec son nouvel ami au lieu du rendezvous. Tous les officiers du régiment s'y trouvent déjà réunis, et font de vains efforts pour adoucir le chevalier de Montluc; mais à tous les raisonnements de ses camarades, le vieux militaire n'a qu'une seule réponse : l'honneur le veut.

A l'aspect de Verseuil, un silence imposant règne parmi tous les témoins. Tous les regards se portent sur ce jeune homme dont la physionomie , pleine de douceur et de noblesse, annonce une belle àme, et dont la démarche assurée montre un cœur exempt de toute crainte. Verseuil s'avance vers le chevalier de Montluc, et lui dit en souriant : « Monsieur le chevalier, voilà la première fois que je joue aux jeux de hasard. — Cela pourra vous en dégoûter, répond froidement le chevalier, car vous jouez gros jeu. »

Les deux témoins chargent les pistolets. Le témoin du chevalier de Montluc tient le cornet où les des sont renfermés ; il doit le premier tirer au sort, et celui des deux champions pour qui sortira le point le plus élevé , doit brûler la cervelle à son adversaire.

Déjà le témoin du chevalier agite le cornet fatal; il l'a-

290 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES, gite long-temps avant de rendre aux dés leur funeste liberté ; mais enfin il les laisse échapper et rouler sur le rempart. Les deux témoins, tous les officiers se précipitent pour voir le point que vient d'amener le chevalier de Montluc , c'est le nombre dix. Tout le monde se regarde avec le sentiment d'une profonde tristesse. Tous les yeux se reportent ensuite sur le jeune Verseuil, qui ne paraît point ému ; cependant il y a dix à parier contre deux qu'il va mourir.

Le premier lieutenant, témoin de Verseuil , prend à son tcur avec une main tremblante le cornet et les dés ; il les agite avec un mouvement presque convulsif ; les dés sortent tout à coup de leur prison; on les regarde avec inquiétude , on respire à peine. Verseuil vient d'amener aussi le nombre dix. Il faut recommencer et solliciter de nouveau le hasard , qui semble refuser de prononcer sur le sort de deux êtres également intéressants , l'un par sa vieillesse et ses vertus, l'autre par sa jeunesse , ses grâces, sa beauté et les espérances qu'il &*' naître.

Au moment où le premier témoin reprend les dés pour recommencer ce jeu terrible , on apporte une lettre au chevalier de Montluc. Il jette les yeux sur l'adresse ; une vive émotion se peint sur son visage : c'est l'écriture de sa femme. Il demande à Verseuil la permission de lire cette lettre d'une main si chère. La lecture finie, il se rapproche de Verseuil ; et jetant sur lui un regard sévère: « Allons, monsieur de Verseuil, lui dit-il, recommençons. »

Le témoin de 31. de Montluc reprend de nouveau les dés et les agite long-temps. Ils roulent sur le sable , et présentent aux spectateurs le nombre sept. JNouvelle.inquiétudc pour tous les officiers ; ils voudraient pouvoir arrêter une lutte si longue , si pénible , et qui leur fait éprouver de si cruelles angoisses ; mais il if est plus temps. Le témoin de Verseuil prend les dés à son tour, et l'ait sortir le nombre neuf. A cet aspect , une profonde 1er-

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'empare de lontrt les Anes. Le témoin de yerseuil i «nui entre n s mains nu piatolcl chargé, el le vieux chevalier < I « * Vïontluc , Rapprochant de aon advèraBira, lui «lu rroidemant : « Monsieur de VeraeuU, usai datai droite.

» Oui, s'écrie VersaUil eu jetant son pistolet. | ar-d( les remparts . oui , monsieur de Montluo* ]*■ vais en user. \ eue/ , messieurs , Tenez , vous qui fuies les témoins de l'insulte involontaire que j'ai laite à cet homme respecta-» hle dans un moment où j'avais presque perdu L'tisagc de. ma raison ; soyez aussi les témoins de la réparation authentique que la justice, l'honneur, et tous les sentiments de mon propre cœur me forcent de lui donner. Monsieur de Montluc, dit-il en s'adressant au vieillard, la victoire que je dois au hasard me donne le droit de vous avouer tous mes torts ; je les avoue donc hautement , et je vous prie de me les pardonner. »

Le vieil officier ne peut résister à tant de générosité. Une noble larme coule de sa paupière ; et Yerseuil , dans un transport dont il n'est pas le maître , se jette dans ses bras, et s'écrie : « O mon père! » A cette exclamation succède un moment de silence ; puis il ajoute, avec l'expression du sentiment le plus vif et le plus passionné : '< Oui, vous me permettrez de vous le donner, ce nom cher et sacré. Vous ignorez, monsieur de Montluc, quels liens m'unissent àvous;ilsne peuvent être brisés qu'avec ceux qui m'attachent à la vie. Vous avez à Châlons une fille... Ah! ne rougissez pas; c'est avec orgueil que vous devez entendre prononcer le nom d'Ernestine ; personne ne doit être plus fier que vous du titre d'époux et de père. Qu'il soit permis au plus tendre amour de réparer les torts de la fortune envers votre chère Ernestine. Je l'aime ; nous nous aimons ; couronnez notre tendresse mutuelle. Je suis libre; je puis disposer de mon bien pour l'offrir à la beauté et à la vertu malheureuse. »

Tous les officiers sont vivement émus de cette scène in-

attendue. Ils se pressent autour du vieux Montlue , qui balance et semble réfléchir profondément à la proposition de Yerseuil. Enfin, le brave et vénérable officier, prenant la main de Yerseuil, lui dit: « Monsieur de Verseuil, votre conduite est celle d'un jeune homme franc, loyal, généreux et plein d'honneur. Je vois maintenant quelle a dû être votre situation. L'amour vous défendait d'attenter à ma vie, et la sénérité avec laquelle vous êtes venu au lieu du rendez vous me prouve que vous aviez fait noblement le sacrifice de la vôtre. Je me reproche tout ce que vous avez dû souffrir; mais l'honneur le vou'ait ainsi. Maintenant je dois reconnaître tant de grandeur d'âme et de délicatesse. Quelques jours plus tôt, je n'aurais pu vous donner ma fille ; j'étais pauvre, et ce pardon , que je vous accorde du fond de mon cœur, paraîtrait peutêtre intéressé. Mais, grâce au ciel , ma situation est changée. Dans le moment où je livrais ma vie et la vôtre aux chances du hasard , vous m'avez vu recevoir une lettre , me troubler et pâlir. Cette lettre est de ma femme , qui vient d'arriver ici avec ma fille.... — Ciel î Ernestiue !... — Mon frère aine . continue M. de 3Iontluc, mon frère aîné , qui, possédant une fortune considérable, m'a toujours traité avec une profonde indifférence, vient de mourir sans enfants , et je me trouve son unique héritier ; ainsi, ma fille est riche : c'est pourquoi, monsieur de Verseuil , je n'hésite pas à vous la donner. Sans cela, Ernestine n'aurait jamais été votre femme ; l'honneur ne l'eût pas voulu. Mais volons auprès de ma femme et de ma fille ; allons presser sur notre cœur ce que nous avons de plus cher. »

A ces mots , le vieux Montlue prend le bras de Verseuil , qu'il appelle son fils , et tous deux vont joindre madame et mademoiselle de Montlue. Après les premiers épanchements de la tendresse paternelle, Montlue raconte à sa femme et à sa fille l'histoire du duel avec Verseuil. Ce récit la fait frissonner de terreur. Verseuil leur

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