‹ ŒuvresChapitre 28 sur 88 · ROI VI'.LLE · texte numérisé non relu

ROI VI'.LLE

Le jeune Verseuil venait d'obtenir une lieutenance dans un régiment de cavalerie qui se trouvait en garnison à Metz. Verseuil elait riche , bien fait, plein d'esprit et de courage. Il était dans cet heureux âge de la vie où les illusions de l'imagination naissent du cœur ; il venait d'achever sa vingtième année. Son épaulette , son épée qui brille à ses côtés, et qu'il regarde déjà comme l'instrument de sa gloire , ce bel uniforme qui relève encore les avantages de sa taille et de sa figure , enfin tous les accessoires du nouvel état qu'il vient d'embrasser, l'enivrent de joie et d'espérance.

Mais bientôt il faut partir pour Metz ; il faut rejoindre son régiment ; la campagne va s'ouvrir, et peut-être A erseuil va-t-il dire un dernier adieu à sa chère et douce Ernestine , qu'il aime plus que la gloire , plus que la vie et presque autant que l'honneur.

Ernestine vivait depuis quelques mois à Chàlons avec madame de Barville sa mère. Ces deux femmes, intéressantes par leurs vertus , l'étaient aussi par leur situation qui n'était pas heureuse. Un seul domestique bien vieux prenait soin de leur modeste ménage , et je crois qif Ernestine brodait en secret pour procurer à sa mère quelques-unes de ces jouissances qui d'abord nous ont été données par le luxe , et qui sont ensuite devenues de première nécessité.

Verseuil avait vu Ernestine et n'avait pu se défendre d'un amour qui se montrait à lui sous la forme des plus

278 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES. aimables et des plus touchantes vertus. Il était généralement aimé et estimé , et madame de Barville n'avait point eu déraisons pour lui interdire sa maison , et pour réprimer un penchant qui pouvait un jour devenir légitime. L'espoir d'unir un jour Ernestine et Yerseuil était d'autant mieux fondé , que ce jeune homme était maître absolu de sa fortune et de ses volontés , et qu'il s'était expliqué d'une manière positive sur„la nature de ses projets dont madame de Barville , en femme délicate et prudente , avait cru devoir reculer l'exécution.

« Yous ne connaissez pas encore le monde , mon cher Yerseuil, lui disait-elle, et vous voulez déjà former des liens qui durent toute la vie î L'amour que ma fille vous inspire nous honore sans doute ; mais , quoique pauvre , je n'abuserai point de la passion d'un jeune homme pour assurer à ma fille une existence brillante que vous vous repentiriez peut-être un jour de lui avoir donnée. Servez votre patrie et votre roi ; voyez le monde tel qu'il est ; acquérez de l'expérience. Lorsque vous saurez vous rendre compte de vos propres sentiments, quand ils seront approuvés par votre raison , je ne m'opposerai [point à cet amour que la réflexion aura mûri. La carrière de l'honneur va s'ouvrir devant vous ; il faut y marcher d'un pas ferme. Pendant votre absence nous penserons à vous , nous parlerons bien souvent de vous. Je vous permets de nous donner de vos nouvelles , et, la campagne finie , la main de ma fille couronnera votre constance. » Yerseuil se jette aux pieds de madame de Barville, et jure à Ernestine un amour aussi durable que la vie.

Il part pour Metz en pensant toujours à sa chère Ernestine , et se voit bientôt on ne peut mieux accueilli par tous les officiers de son régiment. Cet accueil, en flattant son amour-propre, lui rend un peu de cette gaieté vive et franche qui lui était si naturelle, mais que l'absence d'Eruestine lui avait fait perdre pendant le voyage. A peine est-il arrivé qu'il se voit invité, dès le soir même , à un

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papas de Corps. Des mets recherches, d'excellents vins , cette liberté qui préside lM|oon mis réunions «les militsàres accoutumés à vivre ensemble el à courir le> méesas dangers , tnui ■oetiUma à rendre ce eanper dHeee asseti Fort vire. \u dimart, le liberté dégénère un peel eei th cenos : l'esprit des convives petflle ornasse les vins qu'ili m oeteent de ee verser, ils ont entreprit de gréer le nouveau venu, qui croit devoir se prêter de bonne -'race à tout ce que ses camarades exigent de lui.

Par malheur, Y erseuil n'était pas encore fait à ce genre de vie ; il perd bien vite nue partie de sa raison : bientôt il lui en reste si peu qu'il ne sait plus ni ce qu'il dit ui ce qu'il fait ; et sa gaieté, vivement excitée par les vapeurs du Champagne et par les plaisanteries de ses nouveaux ami-, linit par passer les bornes que la décence devrait lui imposer.

Il y avait à la même table et en face de lui un vieil officier qui, à soixante-dix ans, ne s'était point encore élevé au-dessus du grade de lieutenant : c'était le chevalier de Montluc, brave homme, plein d'honneur et de simplicité, mais peut-être un peu singulier dans son costume et dans ses manières. Il avait été adoré de tous les officiers du régiment depuis cinquante ans qu'il y était entré, et se faisait respecter de tout le monde, quoique la fortune la plus modique l'eût toujours enchaîné dans un grade inférieur. Le chevalier de Montlue souriait avec indulgence à tous les propos des jeunes gens , et repondait -avec bonté à leurs plaisanteries, lorsqu'elles ne passaient pas les bornes de la délicatesse. La simplicité de ses manières . qui ressemblait un peu à la rusticité, frappe l'imagination troublée du jeune Yerseuil ; il croit pouvoir se permettre d'adresser quelques railleries à ce respectable militaire dont il oublie les années , et dont il ne connaît pas encore les vertus. Étonné de voir un jeune homme, un inconnu, prendre avec lui ce ton libre et dégagé, le chevalier de Montluc cherche, par un regard sévère, à le rap-

280 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES, peler au respect qui lui est dû, et dont personne jusqu'à ce jour n'avait osé s'écarter. Mais le pauvre Verseuil n'est plus à lui ; la contenance du vieux Montluc , loin de lui paraître imposante , lui semble au contraire tout à fait ridicule. Il se livre sans réflexion à toutes les idées folles qui lui sont dictées par le hasard et par le vin de Champagne, et se. permet un bon mot dont il est fier dans le moment, mais qui doit peut-être lui coûter bien cher le lendemain.

L'instant de se séparer est arrivé ; minuit vient de sonner, et chaque officier se retire. A peine Verseuil est-il rentré dans son appartement , qu'il se met au lit, et s'endort du plus doux et du plus profond sommeil, comme un homme très-content de sa journée.

Le lendemain il s'est réveillé de bonne heure, mais avec des idées moins riantes qu'à l'ordinaire. Sa première pensée est pour sa chère Ernestine. Il se reproche d'avoir pu, loin d'elle , se livrer un moment à la gaieté. Certain pressentiment lui dit qu'il ne la reverra peut-être plus. Des réflexions sinistres , un trouble secret, des inquiétudes vagues dont il ne peut saisir l'objet, viennent assaillir son esprit et son âme. Son domestique entre dans sa chambre, et lui remet une lettre. Verseuil reconnaît l'écriture de madame de Barville. Avec quelle précipitation il ouvre cette lettre chérie ! On va lui parler d'Ernestine. Peut-être Ernestine elle-même aura-t-elle ajouté quelques mots à la lettre de sa mère. Son cœur est dans la joie , et toute idée de tristesse est bannie de son imagination. Il lit ce qui suit :

« Pardonnez-moi, mon cher Verseuil, d'avoir eu jusqu'à ce jour quelques secrets pour vous. Vous méritiez sans doute notre confiance tout entière; mais ma situation m'ordonnait une discrétion que mon cœur se reproche. Vous avez cru que j'étais veuve d'un ancien militaire, et vous étiez dans l'erreur. Mon mari vit encore, il est auprès de vous, dans votre régiment. Je von* en prie.

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