‹ ŒuvresChapitre 3 sur 88 · CONTES ORIENTAUX · texte numérisé non relu

CONTES ORIENTAUX

INTB0D1 CTION DU CARAVANSERAIL.

Douze voyageurs persans, riches et instruits, venaient d'arriver dans le plus beau caravansérail de la ville du Caire. Depuis long-temps ils voyageaient ensemble pour leur plaisir et pour leur instruction. La conformité <le

leurs goûts, de leurs fortunes et de leur éducation rendait leur voyage extrêmement agréable. Ils n'avaient pu se voir quelque temps sans s'estimer, et sans qu'une aimable confiance vînt prêter ses charmes à leurs entretiens.

Souvent , pour oublier les fatigues du jour, ils s'abandonnaient sans contrainte aux doux épanebements d'une bienveillance réciproque. Une gaieté noble et décente présidait à leurs repas , et si quelquefois la conversation devenait languissante , l'un des convives savait la ranimer par quelque trait instructif et agréable , par quelque histoire plaisante ou morale qui faisait naître des réflexions, tantôt piquantes et tantôt profondes.

S'il existe sur la terre un bonheur sans mélange, il doit se trouver au milieu d'une société dont tous les membres sont unis par les mêmes principes et les mêmes sentiments. Leur conversation est un échange dans lequel on n'a point à redouter de fausse monnaie. Tout ce que l'on donne a cours , comme tout ce que l'on reçoit. On dit ce que l'on sait, non pour montrer son savoir, mais pour apprendre ce que Ton ignore. Si un peu de malignité se montre quelquefois , c'est la gaieté qui badine avec !a raison, et fait sourire l'esprit sans blesser l'amour-propre. Notre caractère, dégagé de ses entraves par la con-

fiance , brise les liens de notre esprit et lui donne des ailes. Nos idées éprouvent une secousse salutaire qui les met en circulation. La conversation finie , on sourit encore de ce qui vient de faire rire, on rêve encore à ce qui a fait penser. On oublie ces passions méprisables qui font la bonté et le tourment de l'humanité. On croit tous les hommes meilleurs, parce qu'on est entouré d'hommes vertueux. Oui, douce intimité ! tu es le premier bienfait du ciel, lorsque tu viens avec le sourire de la franchise sur les lèvres , avec la paix de l'âme dans les yeux, t'asseoir entre des hommes doués de sentiments nobles, délicats et généreux.

Après s'être quelque temps reposés dans le caravansérail qu'ils avaient choisi, nos voyageurs s'aperçurent qu'il était trop tard pour visiter les monuments sans nombre que renferme la ville du Caire. Demain , se dirent-ils , nous nous lèverons avec le jour, et nous irons voir ensemble tous les objets dignes de notre curiosité.

Ce projet est adopté ; mais il faut être sûr de se réveiller en même temps que le jour. Si l'un des voyageurs consent à veiller toute la nuit pour avertir ses compagnons du lever de l'aurore, il peut être dompté par le sommeil, et les laisser dormir jusqu'au moment où la chaleur ne leur permettra plus de quitter leur asile.

On cherche les moyens de remédier à cet inconvénient ; on ose se fier à la fidélité d'un esclave.

Nous sommes bien embarrassés pour une bagatelle, dit alors en riant le plus jeune des voyageurs. La nuit est superbe ; des milliers d'étoiles brillent au firmament , l'air est fiais et chargé de parfums délicieux. Allons nous asseoir autour d'un souper délicat, dans les jardins du caravansérail , sur un tapis de gazons et de fleurs. Là. tous, en savourant le goût exquis des mets et les parfums des roses, nous raconterons tour à tour quelques contes dans le genre de ceux qui nous ont amuses pendant notre voyage. Nous sommes sûrs par ce moyen d'échapper au

sommeil. —- Sûrs? dit un autres voyageur . avec une grv mic comique. Je suis bien éloigné de partager cette çorçli.imc. Je m- doute point de votre talent, seigneur, «joute t il avec grâce j je sais que je ne m'endormirai pas. lorsque par des liftions agréables , par des allégories ingénieuses, vous intéresserez mou cœur ('11 éclairant ma raison. Mais pour moi, je crains bien de trouver plus facilement le secret de vous endormir que eelui de vous tenir éveillés.

\\ee l'orgueilleux OH est disposé à montrer de l'orgueil j avec l'homme modeste on veut faire preuve de modestie. Presque tous les voyageurs sont de l'avis de celui qui vient de parler le dernier, et prétendent qu'on veut leur imposer une tâche au-dessus de leurs forces. — Par Mahomet ! repond le premier voyageur, vous ne me comprenez pas. Supposons, puisque vous le voulez, que chacun de nous endorme profondément son auditoire; le conteur au moins ne dormira pas. Après avoir raconté son histoire, il réveillera celui qui doit, après lui, payer le même tribut, et par ce moyen nous sommes sûrs d'être tous debout avec l'aurore.

On rit de cette idée, et on l'adopte. Chacun se dit : Je n'endormirai peut-être pas mon auditoire, et si je l'endors, je serai peut-être assez raisonnable pour m'en consoler.

Les voyageurs se font apporter un bon souper dans un des bosquets du jardin, auprès d'une fontaine dont les bords sont tapissés de fleurs odorantes, et dont les flots limpides réfléchissent l'azur des cieux, l'éclat scintillant des étoiles et le disque argenté de la lune. Après le repas, des esclaves leur apportent des pipes de bois d'aloès, des aromates, et se retirent avec respect. Les convives veulent tirer au sort pour savoir qui d'entre eux va le premier payer le tribut imposé à toute la société. Mais il est convenu que cet honneur doit appartenir au plus âgé; attention fine et délicate. Racontez le premier, lui dit-on en riant, vous dormirez ensuite plus long-temps et

sans craindre d'être réveillé avant le jour. Le voyageur cède à cette aimable invitation ; il pose sa pipe sur le gazon , commence son récit , et ses compagnons l'imitent tour à tour, jusqu'au lever du soleil.

Douze contes de suite! et l'auditoire ne s'est point endormi? demandera le lecteur. Le voyageur qui a fait un recueil de ces douze contes assure positivement que non. N'est-ce pas un conte de plus qu'il nous donne? Il ajoute que, pour lui, il n'a pas fermé l'œil. Je le crois, et sa patience étonnera moins lorsqu'on saura qu'il avait la prétention de descendre du sultan Sehahriar, époux de la reine Schéérazade , et si célèbre par son goût pour les contes. Mon voyageur devait soutenir la réputation de son aïeul, et se montrer digne de lui. Les lecteurs qui ne peuvent se vanter d'une aussi brillante origine ne sont pas tenus , sans doute, à la même patience, mais ils ne sont pas soumis non plus à la même épreuve.

Quant à moi , simple traducteur de cet ouvrage , j'avouerai franchement que je ne me suis pas piqué d'une fidélité scrupuleuse. J'ai eu moins de respect pour mon auteur que pour le goût de ma nation, fort différent de celui des Orientaux. Quelquefois j'ai changé l'ordre de ces contes, quelquefois même aussi la manière dont ils sont racontés dans le manuscrit original tombé , par hasard, entre mes mains. J'ai cru devoir élaguer un grand nombre de ces expressions emphatiques , de ces images gigantesques dont les auteurs orientaux surchargent souvent les choses les plus communes, dans la trompeuse espérance de les relever. Souvent j'ai dépouillé d'une pompe inutile les réflexions morales, semées dans la plupart de ces récits; j'ai cru devoir leur donner une forme plus simple et plus naturelle. Les Orientaux sont bien pénétrés de ce principe, que la morale est sœur de la vérité ; mais souvent ils oublient que la simplicité doit être sa parure, la noblesse sa grâce, et le naturel son éloquence.

AIIDÉLAZI,

LE mii \ i \r DORMEUR ÉVEILLÉ

Le calife Mahmoun-ebn Haroun régnait tranquillement sur le trône de Bagdad , que le lâche et perfide à min, son frère, avait perdu pour n'avoir pas voulu abandonnée une partie d'échecs. Un jour Mahmoun prenait le sorbet avec le fameux Kadel-Héristan , connn dans tont \'( trient par la profondeur et la prodigieuse variété de ses connaissances. Des esclaves «le toutes les nations leur servaient des conserves et des confitures exquises. Un essaim de jeunes et belles Géorgiennes formaient des danses voluptueuses au son de mille instruments divers, et employaient tous leurs moyens de séduction pour plaire au calife et pour le mettre de bonne humeur; ce qui ne leur arrivait pas souvent , car Mahmoun était d'un caractère sombre, inquiet et soupçonneux.

Ai>rès le repas, il dit au docteur : « Kadel-Héristan, vous avez vécu à la cour de mon père , le grand Harounal-Rashid; racontez- moi donc ce soir quelques-unes des aventures qui lui sont arrivées. » Le docteur, pour entretenir la gaieté du calife , lui raconta l'histoire du Dormeur éveillé , telle à peu près que nous la lisons dans les Mille et une Nuits. Mahmoun rit beaucoup; et, comme il était tard, il congédia le docteur et alla se coucher.

Les vins qu'il avait bus , la chaleur du jour qui avait été très-vive, les grâces des jeunes filles qui avaient dansé devant lui, et dont les riantes images remplissaient encore son imagination dépensées voluptueuses, l'empêchèrent pendant quelque temps de se livrer aux douceurs du sommeil. L'histoire du Dormeur éveillé lui revient sans cesse

10 LE CAiîAYANSEUAiL.

à l'esprit. Plus il rêve à cette aventure , plus il la trouve plaisante. « Mon père, dit-il en lui-même, a bien dû s'amuser de la surprise de ce pauvre homme, qui se trouve, à son réveil , salué du beau nom de commandeur des croyants. Quel effet prodigieux ces grandeurs, cette pompe, cette magnificence qui m'environnent, durent produire sur l'esprit de ce pauvre dormeur ! Quelle joie ! quelle ivresse! comment n'en est -il pas devenu fou? J'aurais bien voulu jouir de ce spectacle...; mais il me vient une idée...; je veux tenter une expérience d'un autre genre. Oui, je suis curieux de connaître ce que penserait, ce que sentirait, ce que dirait un homme qui, du faîte des grandeurs, se trouverait à son réveil, non dans une pauvreté absolue, mais dans la médiocrité. Je veux faire cet essai sur mon grand-visir; c'est, après moi, le premier personnage de l'empire; il ne manque pas d'orgueil et d'ambition. Il sera , je crois , bien humilié de se trouver tout à coup déchu de sa grandeur, sans s'être douté de ce changement, sans même avoir pu le prévoir.

11 faut que je m'amuse à ses dépens. » Cette idée rafraîchit le sang du calife, qui s'endormit en s'occupant de ce projet.

Abdélazi (c'était le nom du grand-visir) était un des hommes les plus spirituels de la cour, et même de l'empire. Dès sa première jeunesse, il avait annoncé des talents extraordinaires; ses connaissances étaient très-étendues, et il avait déployé un grand courage et beaucoup d'habileté dans les combats que Mahmoun avait livrés aux généraux de l'imbécile Amin qu'il avait détrôné. Ce visir, âgé de trente ans tout au plus , n'avait jusqu'ici connu d'autre passion que l'ambition; passion qu'avaient alimentée les circonstances difficiles dans lesquelles il s'était trouvé , le caractère capricieux du calife , la crainte de perdre sa faveur toujours incertaine , et les intrigues de rivaux nombreux et redoutables.

Le lendemain , à l'heure où le calife prenait le sorbet ,

M'.DKI.AZI. 11

il f;iii appeler tbdélazi ; il !<• r.iit asseoir i ses côtés. La conversation s'aniane pu degrés; l<- eaUfe, enchanté Ai projet dont il \oii l'cxn 'iiiimi approcher, n'a jamaid'aussi bonne humeur. \bdélazi t'imite en tout pour lui plaire, minage quand il mange, boit quand il boit , rit quand il le voit rire. Vers la fin du repas , le calife laisse tomber >a pipe d'or; Abdélazi se précipite pour Israël ssser , et MahmouB profite de ce moment pour jeter dan- 1 a coupe du visir une certaine dose de poudre soporifique , dont l'effet devait être subit. Quand le visir se remit à sa place , le calife remplit sa coupe d'un excellent vin de Seliiras ; Abdélazi limita, et bientôt s'endormit d'uu sommeil si profond , que le bruit de toute la musique de Bagdad n< l'aurait pas reveillé. Aussitôt on le déshabille, on le place dans une voiture extrêmement douce; quelques esclaves l'accompagnent. Le calife et le docteur s'unissent à ce petit cortège , pour être témoins du réveil d'Abdélazi, que l'on conduit dans une humble maison située à deux lieues de Bagdad , au milieu d'un vallon solitaire.

Le soleil était parvenu au tiers de sa course lorsque le visir se réveilla. Sa première pensée fut de se lever pour aller au divan. Il appelle ses esclaves, et en voit deux qui s'avancent vers lui ; l'un porte une bêche , et l'autre un arrosoir. Ils sont l'un et l'autre couverts d'habillements grossiers, comme tous les esclaves qui se livrent aux occupations champêtres. «Que veut dire cela? s'écrie Abdélazi , dans le plus grand étonnement. Où suis-je? où sont mes eunuques? Et vous, répondez-moi, vils esclaves; pourquoi paraissez-vous devant mes yeux? » Les deux esclaves se prosternent, et lui disent : « Pardonneznous , seigneur , de nous être rendus si tard auprès de vous; nous n'avons pas voulu troubler votre sommeil; mais, puisque vous êtes réveillé, nous venons vous demander à quel travail vous désirez employer notre journée. — J'ai déjà arrosé vos belles nlates-bandes de tulipes et de

12 LE CARAVANSERAIL,

jonquilles, dit l'un des esclaves; — et moi , dit l'autre, je viens de nettoyer les allées de votre jardin. » Ils allaient continuer à L'entretenir de ses fleurs et de ses bosquets , lorsqu'un troisième esclave se présente : « Mon cher maître, dit-il au visir étonné , voici le prix des quatre bœufs et des douze béliers que vous m'avez ordonné de vendre. Vous m'avez commandé de donner le tout pour quarante dinars d'or, et je vous en apporte cinquante. Puisse mon zèle plaire à mon maître , et faire descendre sur moi un regard de sa bonté ! »

A l'instant, un quatrième esclave parait avec une corbeille pleine de provisions. « Mon cher maître , dit-il, j'ai vendu fort cher vos tulipes deTeflis et vos belles roses du Korassan. Je me suis introduit dans ces lieux publics où les plus riches marchands et les plus grands seigneurs de Bagdad se rassemblent tous les jours pour prendre le sorbet et fumer des aromates. Ils ont acheté toutes mes fleurs. Voilà trois dinars que je vous rapporte , avec ces provisions qui ne m'ont coûté qu'un demi-dinar. » Les deux derniers esclaves déposent leur argent sur le lit d'Abdélazi.

« Que signifie tout cela? s'écrie encore le visir, dans un étonnement facile à concevoir, mais difficile à peindre. Pour qui ces vils esclaves me prennent-ils ? Appelez surle-champ mes eunuques, et dites-leur qu'ils viennent m'habiller. Je veux aller au divan tout à l'heure. » Les quatre esclaves se mettent à sourire et ne répondent rien. « Entendez-vous? répète Abdélazi d'une voix menaçante. Obéissez, ou je vais vous écraser du poids de nia colère. » Alors l'un des esclaves s'approche; et, se prosternant au pied du lit de son maître : «Seigneur, dit-i!, vous pouvez nous immoler dans votre fureur; mais nous ne comprenons rien aux ordres que vous nous donnez. Vous demandez vos eunuques , et vous n'en avez jamais eu. Vous voulez aller au divan, et vous ne vous y êtes encore jamais présenté. Quelle affaire importante pourrait cou-

ABDÉLAZI. 13

duirc mon maître au divan, lui qui n i t tans ambition daui cctic délicieuse retraite?— Eh quoi .' dil Abdélazi , ces vils esclave» prenne ni plaisir .1 m'insulter : < )ut ils donc oublié que d'uu seul mot ]<■ puis les faire tomber dans la poussière? Quoi ! malheureux .' voua ne tremblez pas devant le grand-visir «lu calife? — Nous, grand visir! - écrient ensemble les quatre esclai es. ( > puissant Mahomet ! notre bon maître est devenu fou ! » A ces mots, Abdélazi ne se possède plus; il cherche son cimeterre pour exterminer ces esclaves, mais il ne le trouve point. Sa colère ne peut se dépeindre, et les esclaves prennent la fuite en s'écriant : « O Mahomet! Mahomet! quel charme a donc trouble la raison de notre bon maître ! »

Cependant le calife était témoin de toute cette scène : cache dans un cabinet dont lui seul connaissait rentrée , il voyait, entendait tout sans être vu, et prenait un grand plaisir à ce spectacle.

Lorsqu'Abdclazi se vit seul , les flots de son courroux commencèrent à se calmer ; il regarde autour de lui. « Où suis-je ? dit- il. Certainement, ce n'est point là mon appartement accoutumé ; je ne suis point ici dans mon palais. Je ne comprends rien à ce changement subit ; il y a dans tout cela quelque mystère que je veux approfondir. >> II cherche ses vêtements pour s'habiller ; mais quel est son étonnement ! au lieu de son riche manteau de cachemire écarlatc, garni de perles précieuses et semé de pierreries, au lieu de son heau turban d'une mousseline éblouissante de blancheur, et surmonté d'une aigrette de topaze, il ne voit qu'un costume de la plus grande simplicité; un manteau de laine, un cafelan de colon cl un tuiban de toile. Il repousse avec dédain ces vêtements grossiers , qu'il ne Voudrait pas même donr.cr à ses esclaves. Cependant, comme il n'en trouve pas d'autres sous sa main , il en fait usage et shah. Ile lui-même, en murmurant contre cette dure cl honteuse nécessité.

Il commence d'abord par examiner avec son Fappar-

Ux LE CARAVANSERAIL,

lemcnt dans lequel il a si bien dormi. Tout y est d'une grande simplicité, mais aussi d'une propreté recherchée, qui vaut bien l'élégance et le luxe. Ce ne sont point les vases d'or et de vermeil auxquels il est accoutumé, mais de simples aiguières de porcelaine ; il ne retrouve point les brocarts d'or et de soie, qu'il foulait sous ses pieds dans son palais de Bagdad, mais des tapis de laine , sans broderies ft sans magnificence. Il s'approche d'une armoire de bois île cèdre ; elle est entrouverte , et lui présente une jolie bibliothèque , peu nombreuse, mais bien choisie , et composée précisément de tous les livres qu'il aime.

« Ah ! ah ! dit Abdélazi , mais tout ici me paraît fort commode. Ce petit appartement me plaît beaucoup. Il est bien simple, mais il renferme toutes les choses nécessaires à la vie , et je conçois qu'un honnête homme puisse être fort heureux ici. » A ces mots , il prend un livre dans la bibliothèque ; c'est le Gulistan, ou V Empire des roses , ouvrage du fameux Saadi , qu' Abdélazi préfère à tous les autres poètes persans. 11 ouvre le livre au hasard et tombe sur cette parabole du lion et du scïiiacos :

On demandait au schiacos :

Du puissant roi des animaux

Pourquoi faire ta compagnie ?

Je lui dois, répond-il, le repos et la vie.

Je me nourris des aliments Que dédaigne sa faim, lorsqu'elle est assouvie,

Et je ne crains point les méchants.

— Rapproche-toi donc de ton maître ; Contemple de plus près sa gloire et sa splendeur ,

Et les portes de sa faveur

S'ouvriront devant toi , peut-être.

— Quel perfide conseil ! des coups de sa fureur , Si j'étais près de lui, qui pourrait me défendre?

Lorsque l'adorateur du feu

S'approche trop près de son dieu , Ce dieu cruel le brûle et le réduit en cendre. Souvent le favori gonflé de son pouvoir, Le matin , à côté du maître qu'il encense , Étale son orgueil et sa magnificence , Et sa tête tombe le soir.

ai; Di 1..W.1. 1;,

Alulfl.i/i reste plongé dam une profonde méditation, il lit et relit cette parabole qu*il trouve si conforme a m

situation. « \h : dit il . elle semble faite toul exprès pour moi. Quels lentimenU nouveaux pénètrent en foule, dans

mon co'iir. .le ne puis encore définir tout ce que je sens, débrouiller tout ce que je pense ; mai- il me semble qu'un nuage épais a , jusqu'à ce jour, enveloppé mon existence, et que je viens, pour la première fois, d'entrevoir un payon du soleil de la vérité. Voyons, visitons cette demeure dans laquelle je me vois transporté comme par enchantement. Je puis bien me dispenser d'aller ce matin au divan.

La visite est bientôt faite ; la maison n'était ni vaste , ni magnifiquement meublée , mais distribuée avec goût. Des fenêtres on découvrait nue campagne fertile, couverte d'arbres de toute espèce, et la vue s'étendait au loin sur de riantes prairies traversées par le Tigre . et peuplées de nombreux troupeaux.

Abdelazi resta un moment dans l'extase devant ces sites charmants qu'il ne peut assez admirer. Il descend ensuite dans le jardin qui touche à la maison. Il n'est pas d'une grande étendue, mais il est planté d'un nombre infini d'arbustes odoriférants qui se dessinent en groupes et mêlent leurs parfums et leurs couleurs. Mille oiseaux y font retentir de leurs chants de petits bosquets de myrtes, de jasmins , de 1 i l lis et d'orangers; un ruisseau , dont les bords sont tapissés de gazons et de fleurs innombrables , y répand la fertilité, la fraîcheur et la vie.

« Quel séjour délicieux! dit Abdelazi. Je marche de surprise en surprise. Ce lieu semble créé pour être la demeure d'un des élus du prophète. Quelle différence entre l'air qu'on respire ici, et celui que Ton respire à Bagdad ! Que l'humble propriétaire de cette jolie maison doit être heureux , s'il sait apprécier son bonheur ! Il n'est point tourmenté par les soucis de la grandeur \ il ne craint point de perdre, à chaque instant, la faveur d'un prince

jaloux, soupçonneux', inconstant. Il n'est point l'esclave d'un maître absolu. O sage Saaïiî je vois bien que le bonheur est en nous et non dans la fortune. »

11 dit et soupire avec amertume. Le calife n'a point entendu ce discours. Caché dans le cabinet d'où il a pu voir le réveil de son visir, il n'a pu le suivre dans le jardin. Déjà même il a repris le chemin de Bagdad , après avoir chargé un esclave d'observer avec soin Abdélazi , et de venir lui rendre un compte exact de toutes les actions et de tous les discours du visir.

Cependant Abdélazi continue sa promenade. Il jouit de sa situation nouvelle, s'abandonne à toutes les réflexions qu'elle fait naître en lui , et ne songe même plus a chercher par quels moyens il se trouve transporté tout à coup dans ce lieu de paix, de simplicité et d'innocence. Soudain il s'arrête; une voix pure et mélodieuse se fait entendre, elle s'accompagne d'un luth, et chante sur le mode uzza, ce mode favori d'Abdélazi. Il craint d'interrompre des accents si doux, et reste immobile. Son cœur se remplit des plus voluptueuses sensations. Cette voix charmante célèbre des plaisirs simples, et fait en'endre ces paroles :

Sous ces voûtes d'un vert feuillage, Oiseaux qui chantez vos amours ; Vous ne redoutez point l'orage , Et vous jouissez des beaux jours.

Que votre douce mélodie Célèbre les bienfaits des cieux, Et dise à la terre attendrie :

Il faut aimer pour être heureux.

Ainsi que l'humble violette , Le bonheur dérobe au grand jour Sa fleur délicate et discrète Qui naît au souffle de l'amour; Jamais auprès de la richesse On ne la voit s'épanouir ; 0 vous qui la cherchez sans cesse , 11 faut aimer pour la cueillir.

\i;di i \/.i. 17

Sultans qui gouYernei le monde , Soumis . tremblant .1 vos genoux , ( ietle il' ni- , que 1<- ciel féconde . v.i jamais de pai fumi pour voua.

Rose «lu bonheur eal flétrie 1.11 approchant de ce léjour , Qui , gardé par la Jalousie , N'est jamais ouvert à l'amour.

Sous ces voûtes de vert feuillage, Oiseaux qui chantez, etc. , etc.

Abdélazi ne peut plus contenir son émotion. Souvent il a entendu les plus excellentes musiciennes de Bagdad,

mais nne voix si pure n'avait jamais fait battre son coeur. Il m- se pu— nie plus , il s'avance vers I" bosquet qui dérobe a ses yeux la musicienne inconnue. Il est près d'elle, et reste un moment sans pouvoir lui adresser une parole. Il voit une jeune fille charmante; elle a tout au plus atteint son quinzième printemps ; sa beauté n'est point régulière , mais sa physionomie annonce une âme angélique. Le sentiment de toutes les vertus se peint dans ses regards qu'elle baisse et relève tour à tour. «O toi! s'écrie le visir enchanté, qui es-tu? d'où viens-tu? je te crois descendue des eicux , car la terre ne peut pro duire tant de perfections à la fois. » La jeune personne sourit et répond : « Je me nomme Azélaïs ; je suis fille du sage Mohamed, qui demeure à quelque distance de cette habitation. Pardonnez-moi, seigneur, si , pour la première fois de ma vie , j'ai osé porter mes pas jusqu'à ce jardin qui vous appartient. J'ai voulu jouir du plaisir de me reposer sous ces roses. Je vais retourner à l'habitation démon père. » En même temps elle se lève, et se dispose a partir. «Quoi! s'écrie Abdélazi, charmante Azélaïs , vous voulez déjà quitter ce lieu que vous aimez? vous voulez me fuir? Ah ! restez , restez encore un moment avec moi. — Non, seigneur, je ne le puis : mon père serait inquiet de mon absence. — Eh! bien, vous ne partirez pas seule; je ne vous ai vue qu'une fois,

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qu'un seul instant, et je ne puis plus me séparer de vous. Il faut que je vous voie toujours, ou je. serai malheureux. Je vous accompagnerai , je ferai connaissance avec l'heureux Mohamed , heureux de posséder une telle fille. »

Azélaïs sourit, naisse les yeux, et une aimable rougeur colore ses joues. Elle accepte le bras d' Abdélazi, et tous deux prennent le chemin de la maison de Mohamed.

Abdélazi est dans l'enchantement, dans l'ivresse. Jusqu'à ce jour les plus belles esclaves de l'Asie étaient rassemblées dans son sérail, où tout le luxe oriental était déployé. Mais il n'avait vu en elles que des esclaves; il n'avait jamais aimé. Dans ce moment son cœur s'ouvre à ce sentiment, si délicieux lorsqu'il entre dans Pâme pour la première fois. Un seul regard d' Azélaïs le trouble , un seul mot échappé de sa bouche le fait tressaillir de volupté. De temps en temps Abdélazi presse contre son sein le bras de la jeune fille, et se dit en lui-même : « Non , jamais je n'aurais cru que le cœur de l'homme fût susceptible d'éprouver tant de félicité ! Azélaïs , ajouta-t-ii eu soupirant, il faut aimer pour être heureux, et depuis que je vous ai vue je commence à connaître le bonheur. »

Ils arrivent à la demeure champêtre de Mohamed, Le vieillard vient au-devant de sa fille qui vole dans ses bras, et s'avançant ensuite vers le jeune homme : «Jeune étranger, lui dit-il, je te remercie d'avoir ramené jusqu'ici ma chère Azélaïs. Tu m'offres l'occasion de remplir le plus doux et le plus sacré des devoirs, < clui de l'hospitalité. Viens dans ma retraite , elle n'est pas brillante, mais si les présents offerts par le cœur ont quelque prix à tes yeux, tu ne nous quitteras pas sans reconnaissance. »

Abdélazi entre dans la maison de Mohamed. La table hospitalière est préparée. Azélaïs la couvre de mets simples et des fruits de la saison. Le visir avait grand appétit; les fruits cueillis par Azélaïs, les mets apprêtés et

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servis par elle lui parurent délicieui, i Non , n «lit-il à lui même, je n'ai jamais rail un repaa plus exquis ; la table de Mohamed vaul cent fois mieux que ta table du calife. »

Pendant le dinar, le i><m vieillard se garde bien de lui faire dea question! indiscrètes , de lui demander d'où il vient, quel rang il occupe ; mais il l'entretient <lu plaisir d'une vie douce, tranquille et dégagée des (haines de L'ambition. Il lui parle de la véritable indépendance «le l'homme, et lui montre qu'elle est tout entière dans la vertu; que sans la vertu tout est peine dans la vie, tout est mêlé d'amertume et de regrets , même les choses qui paraissent si brillantes aux yeux du vulgaire, telles que les richesses, la gloire et la grandeur,

Abdélazi ne peut se lasser d'écouter le sage vieillard qui mêle à ses discours des citations savantes de l'Alcoran, des paraboles ingénieuses tirées des meilleurs poètes, et des traits d'histoire curieux et instructifs. Le jeune homme n'avait jamais entendu une éloquence si douce, si naturelle, si persuasive, et dans son opinion, comme dans son cœur, la noble simplicité du discours de Mohamed l'emporte de beaucoup sur tout l'esprit du fameux docteur Kadel-Héristan et de tous les docteurs de Bagdad. Il ne peut revenir de son admiration , de son ravissement, soit qu'il écoute Mohamed , soit qu'il regarde Azélaïs.

Il prend la parole a son tour et dit : «O Mohamed! plus je t'ccoute , et plus je sens le besoin de t'entendre. Ta voix est comme celle de la vérité. Le miel de la sagesse découle de tes lèvres , et la persuasion sort de ton cœur pour entrer dans le mien. Oh ! le plus sage des hommes ! pourquoi nous dérober tant de trésors ! pourquoi n'avoir pas fait briller au milieu de nous les lumières d'une raison toute divine ! Allah, en donnant des rayons au soleil, lui dit : Tu dissiperas les ténèbre*, tu chasseras les nuages devant loi, et tu éclaireras l'univers. Quitte cette humble retraite, viens à Btgdadj les plus savants docteurs de cette superbe cité ne sont pas même dignes d'essuyer la

poussière de tes pieds, et bientôt le monde entier parlera de ta gloire. Les plus grands, les plus riches seigneurs de la cour, le premier visir lui-même se disputeront l'honneur de plaire à Ion Azélaïs , et brigueront le titre de son époux. Pourquoi la cacher à tous les yeux ? Le ciel a créé la rose pour en faire l'ornement et l'amour de l'univers : s'il eût voulu qu'elle se cachât , lui eût-il donné d'aussi vives couleurs et des parfums si doux ?

» Jeune homme , répond Mohamed , cette science que tu vantes en moi se réduit à bien peu de chose. Ma sagesse est dans mon cœur, et les rayons qu'elle répand ne sont que des sentiments. Ce que je sais, je l'ai senti, et voila toutes mes études. Que dirai-je aux hommes qu'ils ne sachent déjà? Ce n'est point la science du bien et du mal qui leur manque; ils la possèdent depuis la chute de nos premiers parents. Mais leurs passions parlent plus haut que la vérité; en voulant les corriger on les blesse. La voix de la vertu n'est éloquente que pour les cœurs vertueux; les autres n'admirent l'éloquence que lorsqu'elle flatte leurs penchants dépravés. ÎN'e pouvant faire du bien aux hommes, qu'irais-je donc chercher parmi eux? La gloire? ah mon fils ! je sais trop ce qu'elle vaut pour lui sacrifier le repos de ma vie. Que peut-elle ajouter au bonheur?' Existe-t-il une autre félicité que celle que nous donnent les vertus?

» Tu me demandes pourquoi j'ai privé ma fille de la brillante perspective que lui offraient ses grâces , ses lalents et ses vertus modestes? Ma fille est trop sensible pour être ambitieuse ; elle aime mieux être libre dans son obscurité , que d'être la première esclave d'un esclave de la fortune. La rose , dis-tu , est faite pour briller aux yeux du jour. Oui, sans doute, mais elle n'a qu'un éclat passager. La perle royale se cache au fond des mers; l'or et le diamant se dérobent aux regards du soleil qui les féconde. Ainsi la vertu se cache aux mortels , mais le soleil de la sagesse pénètre dans sa retraite ignorée, féconde son

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.iiiic , el ii ni rit (l,i us son cœur les trésors d'âne félicité toujours durable. >

\insi parla ce bon vieillard; il prend ensuite Abdélazi par la main , et le conduit dans le petil enclos qui Louche ,i -,i demeure. « \ oilà , lui dit-il , tout ce que j»' possède. .le ne changerais pas cet enclos pour ions les palais du sultan. C'est là, mon (ils, <|ue mes pères ont vécu dans la paix et l'innocence, c'est là qu'ils ont pratiqué toutes les vertus que nous recommande notre sainte religion. Regarde cette petite futaie de palmiers qui lèvent vers les eieux leurs branches glorieuses et triomphantes , el forment une voûte épaisse au-dessus de nos tètes. Chacun de ces arbres antiques et chéris est un souvenir bien précieux pour mon cœur; il n'en est pas un seul qui ne -oit planté sur la tombe d'un de mes aïeux. Bien des siècles se sont écoulés depuis le jour où le premier propriétaire de cette petite maison alla recevoir dans les cieux la juste récompense de sa vie. Les fils qu'il laissa dans la douleur voulurent consacrer à jamais sa mémoire , et placèrent un palmier sur sa tombe. Les enfants de ces fils pieux imitèrent cet exemple de tendresse filiale , et depuis ce jour un palmier s'élève toujours sur la tombe du père et de la mère de famille que la mort enlève à leurs enfants. »

A ces mots, le vieillard s'approche d'un palmier, qui semble n'appartenir que depuis peu de temps à ce petit Elysée. Il le regarde dans une profonde méditation, et levant sur Abdélazi des yeux baignés de larmes : « Ce jeune palmier est seul, dit-il; depuis le jour où je l'ai planté, il n'a point grandi, sa sève est arrêtée, il en attend un autre Là, sont déposés les restes de lanière

d'Azélaïs; c'est près de là que seront bientôt déposés les miens. Alors ces deux palmiers, plantés sur notre tombe, s'élèveront ensemble vers le ciel, et, mariant leurs branches flexibles , présenteront après notre mort l'image de l'heureuse et sainte union de nos vies. O chère Azélaïs ! ajoute-t il en pressant sa fille contre son cœur vivement

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ému ; là, tu viendras souvent nous donner un souvenir, une larme là, nous te couvrirons encore de notre ombre paternelle, nous te défendrons contre la fureur des orages et contre les rayons du midi , et nous te serons utiles encore lorsque tu ne nous verras plus. »

Chaque parole qui sort de la bouche de Mohamed entre comme un trait de lumière dans le cœur d'Abdélazi ; bientôt le vieillard et sa fille reprennent le chemin de la chaumière, et le visir les accompagne. Le soleil touche à son déclin, il va se perdre dans les flots; Abdélazi voit arriver avec regret le moment qui doit le séparer de ses hôtes. Il prend la parole et dit : « Sage Mohamed ! je voudrais toujours être auprès de toi, toujours t'entendre : mon âme , long-temps flétrie par des passions menson-i gères, a soif de tes paroles, comme la fleur desséchée par les rayons du soleil a soif d'une goutte de rosée. Hélas ! le jour qui vient de passer ne m'a paru qu'un instant fugitif. Il faut me séparer de toi, de ta fille. O Mohamed ! permets-moi de revenir te voir, j'ai besoin de tes conseils; tu m'as fait connaître tout le prix de la sagesse et de la vertu. Mon bonheur serait dans ton amitié. Je n'ose te la demander encore , mais je brûle du désir de la mériter et de l'obtenir. — Jeune homme, répond Mohamed , viens souvent nous visiter, non pour recevoir mes leçons, tu n'en as pas besoin ; il est déjà sage celni qui aime la sagesse ; mais viens jouir auprès de moi du trésor d'une confiance et d'une amitié mutuelles. » Le jeune homme l'embrasse, et, jetant sur la modeste Azélaïs un regard plein d'expression et d'amour, il quitte lentement cet asile, qui renferme tant de charmes et de vertus.

Bientôt il arrive à sa maison; les esclaves qu'il a vus le matin se présentent encore à ses yeux et le conduisent sous un joli berceau de son jardin, où ils ont dressé une petite table couverte de fruits et de fleurs. Il prend le repas du soir, et, comme il avait fait de l'exercice, il le trouve excellent. Après le souper, il rentre dans son ap-

parlement : Il rite émotion de ^<»n cmur rempéchc de m

liuvr ,111 <oiiiiih il , l'image «)' \/<i,iï- le poursoil : elle m présente I iei jeni comme an ange consolateur qai i re-

M'iu l.i forme Humaine [unir embellir Lee \im\ jours du Mohamed. « A/H.-u's, se disait il, quel sera l'heureux innrtcl qui possédera Ion eeenr? Ah ! il je pouvais rire aime <!•' toi, je n'aurais plus rien a désirer sur la

terre: IfaM que dis-je? n'est-ce pas une chimère

que je me plais à caresser ? ne suis-je pas le finir «lu calife? ne faut-il pas que je retourne à Bagdad pour reprendre nies chaînes ? h Cette réflexion l'arrache au songe <jui le berçait depuis le malin ; il se demande comment il «•st sorti de Bagdad, comment il a été transporté de son palme dans ce modeste asile ou il repose. Il se rappelle cnlin que la veille , soupant avec le calife , il a bu du vin de Schiras ; qu'il a ensuite perdu connaissance , et ne Ta recouvrée que dans ce même lit , où il essaie en vain de s'endormir. Il croit avoir trouvé le mot de l'énigme; il a déplu au calife ; il est disgracié , dépouillé de ses honneurs, de ses richesses, et relégué dans cet ermitage. « Ah! s'il été vrai! s'écriait-il , je n'aurais pas perdu au change. Heureuse disgrâce ! ce que les vils courtisans qui me portaient envie nommeraient le comble de l'infortune, serait pour moi le suprême bonheur. »

Bercé par ces douces réflexions , il finit par s'endormir paisiblement. Il n'est point tourmenté dans son sommeil par les hurlements de l'envie ; il ne voit point le cimeterre briller au dessus de sa tête , les muets qui lui portent le fatal cordon. Bagdad, le calife, la cour, les courtisans, son sérail , ses esclaves , ses richesses , tout a disparu; il ne voit qu'Azélaïs et Mohamed.

Il se réveille aux chants harmonieux des oiseaux. Ses esclaves viennent prendre ses ordres comme la veille, et Ton imagine bien qu'il les traite un peu mieux. Il se lève, s'habille lui-même sans honte, et prend ses vêtements sans penser s'ils sont de soie ou de coton. Bientôt il part

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pour l'habitation du bon Mohamed. Azélaïs rougit en le voyant; et le sage vieillard l'accueille avec sa bonté, sa bienveillance naturelles, auxquelles se joint un sentiment plus vif. Ou voit qu'il commence à lui tenir la promesse qu'il lui a faite de lui donner son amitié. Abdélazi trouve ce jour encore plus charmant que le premier qu'il a passé dans cet asile de bonheur. Mohamed lui parle avec plus de confiance. Azélaïs, moins craintive, ose quelquefois se mêler à la conversation , et sa candeur, son ingénuité donnent à ses discours un charme inexprimable.

Plusieurs fois Abdélazi est prêt à tomber à ses genoux; l'aveu du plus tendre amour est sur ses lèvres : un respect qu'il connaît pour la première fois contient l'impétuosité de ses transports , et cette contrainte en augmente encore la violence. Ce visirsi fier, qui donnait des lois au sérail le plus nombreux , tremble maintenant devant une jeune fille de quinze ans ; il retourne chez lui sans avoir osé lui parler.

Retiré dans son appartement , il ne cherche plus à s'expliquer ie changement arrivé dans sa fortune , mais celui qui s'est opéré dans son cœur. Persuadé de sa disgrâce, il s'étonne de n'en être point abattu; il jette un coup d'oeil sur Bagdad; il y voit ses ennemis se réjouir de son abaissement, se partager ses dépouilles , et il n'en est point offensé. L'amour et la vertu ont fermé son cœur à l'ambition ; il ne connaît plus l'envie et la haine. Sa petite fortune lui semble mille fois préférable à toute celle qu'il a perdue, pourvu que la main d' Azélaïs lui soit accordée ; et il se promet de la demander dès le lendemain à Mohamed.

Il courut en effet chez lui au lever de l'aurore. « Vénérable Mohamed , lui dit-il , venez avec moi ; j'ai besoin de

vous ouvrir mon cœur » Le vieillard le suit, et tous

deux marchent vers le bois sacré. Assis au pied du plus antique de ces arbres respectés , ils gardent quelques moments le silence. Abdélazi tremble, et le vieillard est

ABDÉLAU. 25

dans l'attente ; enfin . ce dernier prend une des mains du jeune homme , la presse dans les siennes el dît : a Parle , mon fils ; ton cœur esl vivemenl agile . ne crains point de l'ouvrir tout entier devant moi : la confiance fait Uni de bien ! — Mohamed, répond Uxlélazi, je tremble (levant du , car un seul mol de ta bouche pont détruire ma pins chère illusion. Mon sort dépend de toi. — Ali! s'il dépend de moi , sans doute il doit être heureux , mon iilsî — \ <>ns m'appelez votre fils ! Ah ! Mohamed , que ce nom a de charmes pour moi! J'en prends à témoin les cendres de vos aïeux, qui reposent dans ce bocage, élevé par la piété reconnaissante: je préfère le titre de votre fils à toutes les richesses de L'univers. Votre amitié me le donne, mais je serai le plus malheureux des hommes si l'amour mêle refuse. A ces mots, le hou vieillard sourit; il se lève , et dit au jeune homme : « Attends-moi sous ce palmier; je vais chercher l'être qui doit prononcer sur ton sort. Ton bonheur ne dépend pas de moi. » Abdélazi attache sur lui ses regards inquiets , jusqu'au moment où un groupe d'arbres le dérobe à sa vue; alors il tombe à genoux, et, levant les yeux vers le ciel : « Ovous, ditil , vous qui, du séjour de la divinité , protégez cette demeure hospitalière , où vous avez trouvé le bonheur! vénérables et modestes aïeux de Mohamed et d'Azélaïs , exaucez ma prière; protégez l'amour le plus tendre et le plus pur, un amour digne de celle qui Ta fait naître. Ne me rejetez pas du sein de votre famille; permettez-moi d'habiter ce petit coin de terre que vous avez occupé; rendez Azelaïs sensible à ma tendresse ; que l'arrêt qu'elle va prononcer soit celui de ma félicité! Je jure de ne jamais l'enlever à son asile, de ne point désirer auprès d'elle d'autre bien que son amour, d'autre bonheur que le sien, d'autre grandeur que la vertu. »

A peine il achevait ces mots , qu'il aperçoit le vieillard rayonnant de joie et conduisant sa fille par la main. Ahdclazi vole à leur rencontre , et se jetant aux pieds d'A-

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zélaïs : « Ah ! lui dit-il , mon sort est prononcé. — Oui , dit le vieillard , remercie Allah ; cet ange d'innocence et de vertu est à toi. Voici la compagne de ta vie.» En même temps Mohamed place la main de sa fille dans celle d'Abdelazi , et les pressant tous deux sur son cœur : « Chers enfants , dit-il , soyez unis devant Allah qui m'entend et sous l'ombre protectrice du bosquet de mes pères. Jeune homme , je te choisis pour placer le palmier sur ma tombe.»

Abdélazi ne contient plus les transports de sa joie : une longue perspective de bonheur se présente à ses yeux ; il entend la voix d'Azélaïs prononcer l'aveu du plus tendre amour. Mais soudain un grand bruit vient frapper son oreille ; une troupe nombreuse et brillante environne l'habitation de Mohamed, et pénètre dans le jardin. Mohamed est étonné, Azélaïs effrayée baisse son voile. Abdélazi s'avance vers ces étrangers magnifiquement vêtus, et tout resplendissants d'or et de pierreries. Il veut savoir quel sujet les attire dans cette demeure ignorée;... il s'avance et reconnaît.... le calife, escorté du docteur Kadel- Héristan et de tous les seigneurs les plus riches et les plus puissants de la cour.

Abdélazi se prosterne aux pieds du calife , et lui dit : «Qu'exige encore de moi mon seigneur et mon maître? ÎSe suffit-il pas à sa colère de m'avoir banni de sa présence? Vient-il encore me demander ma vie!» A ces mots le calife le relève en riant, et lui répond :« Abdélazi, c'est prolonger trop long-temps une plaisanterie innocente; j'ai voulu m'amuser et renouveler en toi, mais dans un autre sens, l'histoire du Dormeur éveillé. J'ai voulu voir comment tu supporterais ta nouvelle destinée, et jouir de ton étonnement, lorsqu'à ton réveil tu te trouverais un simple particulier, sans puissance et sans richesse. Quitte cet asile obscur et ces vêtements indignes du personnage que tu dois remplir auprès de moi. Tu n'as jamais perdu la faveur de ton maître; viens doncre-

àUÊLàÊL il

prendre i m eovt un rang qnc in conserveras toujours

diiiis mon eu>ur. a

\li(l.la/i M pm-terne OlOOre MU piedl du calife, et lui dit: «'Ali, MÎgneor] i'H <lst vrai qot fOtfl boute pour moi M flH pas démentie , je M \«»u- demande qu'une -cuir grâce. — Parle, dit Malimoun; et, avnnt de savoir ce que tu va< M cVtmandcr, je jure par le saint prophète de ne rien fe refotet aujourd'hui. — Seigneur, dit Abdélazi, ne m'arrachez point de ces lieux. Laissez-moi couler une existence paisible dans cette retraite que vous m'avez choisie vous-même. C'est là que se bornent tous les désirs de mon ambition. Reprenez tous les biens dont vous m'avez comblé , je ne veux conserver que ma reconnaissance.— Qu'entends-je ! s'écrie le calife : est-il possible? Abdélazi, à la fleur de ses ans, renoncerait à la gloire, aux honneurs, aux richesses, à la suprême puissance qu'il partage avec moi ! Sa raison est égarée ; le malheureux est devenu fou. — Non, seigneur, non, ma raison n'est point égarée. Ma vie jusqu'ici n'était qu'un pénible sommeil, tourmenté par les rêves de l'ambition et de l'orgueil; je suis vraiment le dormeur éveillé. — Ce que tu dis me surprend et me désole, répond le calife ; j'ai promis, j'ai juré de ne te rien refuser, je ne violerai point mon serment; je te laisse dans ces lieux que tu préfères à ma cour ; je te donne cette petite maison , pour laquelle tu veux abandonner ton superbe palais , je ne te demande qu'une seule chose. Nomme-moi celui qui peut dignement remplir auprès de moi le haut rang que tu viens d'abdiquer. A quel homme puis-je donner ma confiance ? Sur quels talents puis-je me reposer du poids des affaires dont je suis accablé? — Seigneur, répond Abdélazi, je vais vous étonner encore ; mais la vérité va sortir de ma bouche ; je n'ai plus d'intérêt a la cacher; et, puisque vous me demandez quel est l'homme le plus digne de votre confiance, je nomme Zèangir. »

Tous les courtisans qui entourent le calife se regardent

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avec la plus grande surprise ; tous s'écrient à la foi.s : Zéangir ! son plus cruel ennemi ! « Oui, seigneur, reprend Abdéiazi, Zéangir esl digne de partager votre puissance; il était mon ennemi, j'étais le sien dans le temps où je craignais qu'il ne s'élevât sur mes ruines. Je le haïssais parce que je le redoutais; ma haine s'éteint lorsque je ne le crains plus. Je vois maintenant avec les yeux de la justice et de la vérité, celui que je voyais avec les yeux de l'ambition et de la jalousie ; je rends un hommage éclatant à ses talents et à ses vertus. Je jure donc par le tombeau du prophète, que je ne connais personne qui soit plus digne de me remplacer que Zéangir. — 11 suffit, dit Mahmoun; j'ajoute foi à tes paroles, et dès ce moment je le nomme mon grand-visir.

Le calife reprend à ces mois le chemin de Bagdad, suivi de tous ses courtisans , qui sont bien persuadés que le pauvre Abdéiazi est devenu fou. Ce dernier retourne promptement auprès de Mohamed et d'Azélaïs ; il les rassure, et leur dit pour la première fois le rang où la faveur et la fortune l'avaient élevé ; il leur raconte tout ce qui s'est passé entre le calife et lui, quelle est la plaisanterie heureuse qui tout à coup Ta fait descendre du faite des grandeurs à l'état modeste d'un simple particulier. « Ah ! leur dit-il, pardonnez-moi de vous avoir caché un litre qui ne m'aurait point élevé à vos yeux; près de vous je ne me souvenais plus de mon rang ; je ne pensais qu'au bonheur de vous voir, de vous entendre, de vous aimer; les rêves de mon orgueil se sont pour jamais dissipés. Près de vous , mon père, près de vous, ma chère Azélaïs , je pourrai dire jusqu'au dernier instant de ma vie :

Je suis h dormeur éveillé.

AMI-TW II UÉr.ÈOIN. DO

AMESTAN ET HÉLÉDIN,

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