L'EXPÉRIENCE A L'ÉPREUVE
« J'étais dans ma jeunesse d'un caractère ardent et passionné. J'aimais les femmes avec fureur. Je croyais de bonne foi à leurs diseours, à leurs caresses. Elles me disaient que j'étais le plus bel homme de la Perse, et je me croyais beau ; elles vantaient mon esprit extraordinaire, et je me croyais un esprit supérieur. Avec leurs éloges séduisants, leurs propos flatteurs, elles m'ont conduit à ma perte. J'étais autrefois très-riche, et à peine me reste-t-il de quoi terminer tranquillement mes jours. O Meledin! que la jeunesse est extravagante! Si j'avais su dans mon printemps ce que je sais aujourd'hui, je serais encore un des plus riches commerçants d'Ispahr.n ; et je suis bien pauvre. — Oui, sans doute, répond Meledin, si nous avions su l'un et l'autre à vingt ans ce que nous savons à quatre-vingts, que de sottises nous aurions évitées! Quelle différence dans notre fortune! En vérité, l'expérience vient bien mal à propos, lorsqu'on n'a plus besoin de ses conseils. A quoi bon savoir, quand on n'a plus îe temps de mettre à profit ? Pour moi, mon cher Amestan, c'est la vanité qui m'a perdu. Je n'étais pas un sot, je le savais bien, mais j'avais un tel désir de briller, de jouer un rôle par mon esprit, que je n'ai jamais su modérer ma maudite langue. C'est mon indiscrétion qui m'a empêché de parvenir au faite des grandeurs. Si je pouvais revenir à vingt ans ! Certes, avec l'expérience que j'ai acquise, je ne ferais plus de semblables étourderies. Je sau-
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rais tempérer mon orgueil , attendre le moment de parler, et donner de la prudence même à mes regards. »
Ainsi, deux bons vieillards à l'ombre d'un palmier solitaire, à rentrée de la grotte de Maaran, s'entretenaient des erreurs de leur jeunesse. Tous deux étaient devenus sages à leurs dépens. « O puissant Mahomet ! s'écriaientils ensemble, il est donc vrai que nous ne reviendrons plus à vingt ans ! Nous ne pourrons profiter de nos malheurs, de nos fautes, et de cette sagesse que le temps nous a donnée. »
Comme ils parlaient ainsi, un bruit léger se fait entendre à l'entrée de la grotte; le bruit approche, ils lèvent les yeux et aperçoivent un génie qui s'avance vers eux, et leur dit avec une douceur inexprimable : « Amestan , Mélédin , ne craignez point ma présence. Je ne viens ici que pour vous rendre heureux. J'habite depuis longtemps cette grotte solitaire, et j'étais sur le point d'en sortir pour parcourir le monde, lorsque j'ai entendu vos plaintes. Elles m'ont paru justes; j'ai pris pitié de vous. Il est sûr que le ciel vous traite avec une extrême rigueur; il vous donne la sagesse quand elleifô vous est plus bonne à rien ; il vous apprend à vivre lorsque vous n'avez plus qu'à mourir. Je veux réparer cette injustice, et, si vous le désirez, vous rendre les jours brillants de votre jeunesse, votre vigueur première, votre première beauté. Parlez, quel âge voulez-vous avoir? — Vingt ans, vingt ans, s'écrient à la fois les deux vieillards. — Je le crois bien, répond le génie. Eh bien ! soit, vous n'avez que vingt ans. »
En effet, quelle subite métamorphose ! A peine le génie a-t-il parlé, qu'un sang plus vif coule dans leurs veines, leurs jarrets tremblants reprennent leur force et leur élasticité ; leurs corps usés se redressent ; leurs fronts chauves se garnissent de beaux cheveux qui flottent en longs anneaux sur leurs épaules; leurs longues barbes disparaissent, et font place a un léger duvet. Le génie leur présente un miroir dans lequel ils se regardent avec ad-
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mi rat ion, avec orgueil. 11^ sautenl il»* joie, ils ne m possèdent plus, el ne peuvent m lataer de contempler la beauté deleun traits, la richesse de leur taille, et la souplesse Me itora mouvements.
ils torobenl ensemble aux pieda du génie bienfaisant qui les relevé, et leur dit en souriant i « Écoutez, uns amis ; avant de me remercier , il faut voir si vous saurez profiter de mes dons ; s'ils vous seront utiles ou nuisibles. Mélédin, prenez cet anneau merveilleux; toutes les fois que vous le porterez à votre doigt , vous connaîtrez le secret de l'homme que vous regarderez en face. Partez pour bpahan avec ce précieux trésor. Pour vous, Amestan, vous resterez ici. Pendant mon absence, vous serez l'intendant de mon palais, dont cette grotte forme l'entrée, et le gardien de mes immenses richesses. Yous trouverez ici tous les biens, et vous n'aurez qu'à désirer pour voir tous vos désirs accomplis. Je n'exige de vous qu'une seule chose, qui n'est ni bien pénible, ni bien difficile , c'est de veiller attentivement sur un jardin magnifique que j'aime par-dessus tout. Faites qu'aucun mortel n'y porte un pied téméraire, et songez que vous êtes perdu vous même, si vous avez l'imprudence d'y pénétre'-. Si, au bout de l'année , je suis content de votre zèle et de votre fidélité, je comblerai le plus cher de vos vœux; vous retournerez à Ispahan , et vous serez le plus riche et le plus puissant seigneur de cette superbe cité. »
Les deux nouveaux jeunes gens tombent encore aux pieds du génie. Ils ne peuvent contenir les expressions de leur joie , de leur ivresse. Le plus brillant avenir se déploie devant eux. Ils se séparent, et Mélédin prend la route dMspahan, muni du merveilleux anneau. Amestan reste avec le génie qui le conduit dans sa grotte. Après avoir erré pendant quelque temps dans l'obscurité, Amestan découvre le palais du génie. Ce palais est de la plus noble et de la plus élégante architecture ; il repose sur d'immenses colonnades de pierres précieuses. Les degrés
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qui y conduisent sont de l'or le plus pur. A mes tan , ébloui d'un si vif éclat, ne peut proférer une parole. « Voilà ta demeure, dit !c génie; commande dans ces lieux. Tes ordres seront exécutés comme les miens, par mille esclaves tout prêts à obéir à tes moindres volontés. Adieu , je te quitte pour quelques jours ; songe à mon jardin , et souviens-toi de l'ordre que je t'ai donné. »
A ces mots le génie s'éloigne, et Ameslan reste seul maître de ce séjour fortuné. Une multitude d'esclaves se rangent autour de lui pour recevoir ses ordres, et lui donnent à peine le temps de désirer. On lui sert un repas magnifique; et, pendant qu'il goûte les mets les plus exquis , une musique enchanteresse se fait entendre ; des esclaves dansent dans une salle voisine du lieu du festin , et lui font admirer les grâces et la souplesse de leur corps dans une variété infinie d'attitudes. Bientôt un concert de voix harmonieuses célèbre la beauté d'Amestan qui savoure en même temps les vins les plus recherchés : car le génie était un gourmet; il avait la cave la mieux fournie de l'univers. On sait que les génies ne sont pas soumis, comme les mortels, aux lois sévères du Coran, et que le prophète n'a défendu le vin qu'aux enfants d'Adam , faibles créatures, toujours prêtes à abuser des plus grands bienfaits de la divinité.
Le repas fini , d'autres esclaves portent en triomphe des cassolettes de vermeil , et dans un instant l'intendant du bon génie se voit entouré d'un nuage de parfums. On le porte sur un lit d'un duvet plus élastique et plus fin que l'édredon, et là, il se livre aux douceurs d'un sommeil paisible, bercé par d'aimables songes, enfants légers et riants du jour qui vient de finir.
Au lever de l'aurore , on le fait entrer dans une salle de bain décorée de mille tableaux voluptueux. Au sortir <\u bain , deux esclaves le posent sur des coussins, pétrissent mollement ses muscles dilatés, assouplissent ses membres, puis enveloppent sa tête dans un sachet d'aro-
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mates. La volupté circule dans toutes ses veines; il respire avec délice, el se croit transporté dans le sixième ciel.
Chaque jour amène d<- nouveaux plaisirs, et le l><m Vmestan ne conçoit pas comment ses esclaves peuvent dans 1«' même instant deviner «'t. exécuter ses moindres désirs. Cependant aucune femme ne s'était encore présentée à ses regards, il B'en est bien aperça. « Pourquoi cette précaution du génie? dit-il ; s'est-il donc délie de ma saet de ma prudence? Certes, il a grand toit. Il aurait pu remplir son palais des plus belles femmes de l'ijirope et de L'Asie; leurs charmes ne m'auraient point séduit; j'ai été trop long-temps leur dupe pour ne pas les connaître et pour les redouter. J'ai de L'expérience à présent, j'ai de l'expérience; et si je suis jamais amoureux... 3Iais non , je devine l'intention du génie ; il n'a pas voulu que la vue de ce sexe trompeur troublât mes jouissances, en me rappelant d'importuns souvenirs. Il me juge mal ; je ne sens pour les femmes ni haine ni colère ; la plus belle ne me ferait pas sortir de mon heureuse insensibilité. »
Cependant quelquefois il se disait : « Au milieu de tous les plaisirs que le génie me procure , il me semble qu'il manque quelque chose à mon bonheur. A présent que la jeunesse et la beauté me sont rendues , je voudrais savoir ce que les femmes penseraient de moi; sans doute elles feraient tous leurs elforts pour me plaire : ce manège m'amuserait beaucoup, et m'amuserait sans danger, grâce à mon expérience. Toutes réflexions faites, j'aimerais mieux qu'il y eût des femmes ici. »
Il était dans cette disposition d'esprit depuis cinq ou six jours , lorsqu'il lui prit envie de visiter le jardin confié à sa garde. Après avoir parcouru le plus beau vallon de l'univers, il arrive au penchant d'une colline , il aperçoit une enceinte fermée par des murs d'argent d'une prodigieuse épaisseur. Cette enceinte renferme le jardin du génie ; une grille d'or massif en laisse apercevoir les
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beautés , mais en défend l'entrée. Amestan y parvient sans peine , et regarde avec admiration un séjour qui semble être le modèle ou la copie du paradis de Mahomet.
«Oh! le beau lieu ! dit Amestan. Quel dommage que le génie m'en ait interdit l'entrée ! » Bientôt il aperçoit à travers la grille un essaim de jeunes filles belles comme les houris , qui s'avancent vers lui. Elles sont sans voile , et un vêtement léger dessine élégamment les contours de leur taille. La gaieté , le désir de plaire brillent dans leurs yeux. A l'aspect d'Amestan elles semblent étonnées, elles se regardent, elles se parlent en secret, elles semblent lui sourire, et bientôt elles l'invitent, par des signes , à venir partager leur charmante demeure. Amestan reste immobile , et l'une d'elles prend enfin la parole pour lui adresser, au nom de ses compagnes, la même invitation. Elle y mêle les louanges les plus flatteuses pour Amestan; et, dès qu'elle a fini de parler, ses jeunes amies marient leurs voix au son de divers instruments qu'elles manient avec autant de grâce que de légèreté , et forment en même temps des danses animées et voluptueuses.
Amestan prend plaisir à ces tableaux variés. Son amourpropre jouit des efforts que ces jeunes beautés font pour le séduire , mais il n'est point séduit ; il est trop sage , il a trop d'expérience ; il rit et s'amuse de toutes ces tentatives inutiles.
Cependant il aperçoit dans un lieu solitaire, sous un bosquet de myrtes , une jeune fille séparée de ses compagnes : elle est assise au bord d'un ruisseau qui coule avec lenteur. Ses regards sont attachés tristement sur ces eaux limpides et fugitives; elle soupire, lève ses beaux yeux vers le ciel , et dans sa touchante mélancolie semble publier tout l'univers.
Amestan remarque qu'elle ne daigne pas même le regarder ; et, sans le vouloir, sans y penser, il ne regarde qu'elle ; il suit , il épie tous ses mouvements, et ne s'éloi-
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gM de la grille qu'au moment ou eetle jnme et intéressante beauté l'enfonce mhis la voûte (a pjfoa sombre du bocage , « i disparate. Uneetan regarde encore pendant quelque tempe la place qu'elle vient d'occuper, et retourne au palais du génie en pensant au spectacle dont ses yeux Tiennent d'être témoins. «Ah! ah! se dit-il à lui-même , je ne suis plus étonné que le génie n'ait point voulu placer des femmes auprès de moi, pour égayer ma solitude. C'est un plaisir qu'il a voulu réserver pour lui seul. Il a le plus beau sérail du monde, et c'est moi qu'il a choisi pour en être le gardien! Fonctions bien flatteuses pour l'amour-propre d'un homme de vingt ans, tout rempli du feu de la jeunesse ! 3e rougis , en vérité , de penser qu'il m'ait cru digne de jouer un pareil rôle. Quel honneur pour moi lorsque , de retour à Ispahan ; j'entendrai le peuple dire : Ce jeune homme a bien mérité la fortune dont il jouit, il a été le gardien fidèle du plus beau sérail de l'Asie. On rira , on se moquera de moi , et je n'oserai me montrer au milieu des jeunes gens de mon âge. »
Le sommeil vint suspendre ces tristes réflexions. Mais ce ne fut point un sommeil paisible. Amestan voit en songe cette jeune beauté solitaire et pensive ; elle verse des larmes , et celles cl* Amestan ne tardent pas à couler. Il voudrait voler vers elle pour la consoler, mais une funeste barrière s'oppose à ses désirs. Il croit secouer la grille du jardin, il l'ébranlé , elle va s'ouvrir, lorsqu'une voix terrible lui crie : «Arrête, insensé, que fais-tu ? souviens-toi des ordres qui te sont donnés. » A ces mots, Ame-tan se réveille. Une sueur brûlante coule sur ses joues , un feu subtil circule dans ses veines. Il se lève en tremblant, il se promène avec une violente agitation, en attendant le réveil du jour.
Dès le premier rayon de l'aurore , il vole au jardin du génie. Il s'approche de la grille, et bientôt il voit venir toutes les jeunes beautés de la veille. Elles sont parées avec coquet'erie: la gaieté brille dans leurs yeux , et leur
sourire a tout à la fois quelque ehose de doux et de malicieux. A l'aspect d'Amcstan elles se mettent à tire , et disent en le saluant : « Bonjour, beau gardien du sérail. Avez-vous bien dormi cette nuit ? Que votre teint est frais ce matin ! Où le génie a-t-il pris un si bel eunuque ? » D'autres disaient , en regardant Amestan du coin de l'œil : « Quel dommage ! « A ces mots , elles s'éloignent et laissent Amestan, qui rougit de honte et frémit de colère.
Cependant il n'a point vu celle qui l'occupe tout entier. C'est en vain qu'il la cherche des yeux; elle ne réparait point ; le plus profond silence règne dans l'enceinte du jardin. Après avoir attendu vainement plus de six heures , il prend le parti de retourner à son palais. « Je reviendrai ce soir, dit-il, je la verrai, je l'entendrai peut-être. Le génie ne m'a point défendu de la voir, de l'entendre , de l'aimer et de m'en faire aimer. La seule chose qu'il m'ait interdite , c'est Ventrée de ce beau jardin confié à mes soins. Oh ! si j'étais aimé ! Mais que disje , malheureux !.... Moi , j'aimerais encore? Qui me dit que la plus profonde perfidie n'est pas cachée sous ces traits ingénus ? 3Iais non ; sa vertu , sa candeur égalent sans doute sa beauté céleste. Elle n'a point cherché à me séduire comme se3 compagnes; elle n'a point fait parade, comme elles , de ses talents et de ses grâces ; elle a trop de pudeur ; son âme est le sanctuaire de l'innocence et de la vertu, comme son front en est l'image. La grille fatale me sépare d'elle. Qu'importe ? cherchons toujours à lui plaire , possédons son cœur, n'est-ce pas le premier de tous les biens ? Quand Tannée sera révolue , quand le génie voudra exécuter les brillantes promesses qu'il m'a faites , je lui dirai : « Gardez , gardez tous vos trésors , et donnez-moi seulement celle que j'aime. »
Vers la sixième heure du jour, il se lève , et retourne au jardin du génie ; il arrive à la grille ; et , promenant au loin ses avides regards , il cherche partout celle dont il est si vivement épris. Mais le jardin lui semble dé-
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lert. ( )n n'entend que le chaul dei oiseaux qui l'habitent, Amestan reste long-temps dans Patiente : déjà la nuit approche, et il commence à se désespérer. Tout à coup il entend, assez près de lui, des soupirs et des sanglots. Il écoute, il regarde, et reconnaît la maîtresse «le son cœur sous un groupe de citronniers et d'aloès. Elle est appuyée sur une de ses compagnes , et toutes deux semblent être dans une profonde méditation. Mutin. L'amie de cette jeune beauté prend la parole et dit : « Ah ! ma chère Lméliue! pourquoi vous abandonner à la douleur ? Que pouvez-vuus regretter dans ce lieu de délices;' Que manque-t il à votre félicité? Le génie vous aime avec passion; il ne tient qu'à vous de léguer ici, de partager toute sa puissance et ses richesses , si vous consentez à partager son amour; et vous pleurez lorsque toutes vos compagnes envient votre destinée ! Confiez vos peines à l'amitié, et puisse Mahomet m'accorder celte éloquence qui console , ce baume qui calme la douleur et guérit les plus profondes blessures de lame. — Helasl c'est en vain, répond Améline , que tu chercherais à me consoler. Mon sort est affreux, et la mort seule peut me rendre le repos. Je suis fille unique d'une mère qui m'adore, qui, dans sa pauvreté , n'avait que moi pour soutien de son existence. Ce génie puissant m'a vue, il m'a aimée, il m'a arrachée des bras de cette mère si tendre et si chérie. Je crois la voir dans les larmes , dans le désespoir, privée de son unique appui , de celle qui faisait tout son bonheur. Peut-être n'a-t-elle pu résister à sa douleur, peut-être ma mère n'est plus ! Que me font à moi ces richesses, cette puissance dont tu me parles? Jetais heureuse dans ma pauvreté ; je ne demandais au ciel que ma mère. Si j'étais restée près d'elle, peut-être un jouiun époux pauvre comme moi , mais choisi par mon cœur, eût partagé avec moi les soins que je lui pro liguais ; nos jours auraient coulé dans la paix et l'innocence. Ce génie barbare m'a tout ravi. »
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A cca mots, la jeune et belle Améline sort du bosquet et passe devant la grille où l'amoureux Amestan était immobile, avide de recueillir les moindres paroles qu'elle laissait échapper. En la voyant si près de lui, il ne peut contenir ses transports , et il s'écrie : « Améline , Améline , douce et angélique créature! Je t'aime, je brûle pour toi du plus tendre et du plus violent amour î » La jeune fille se détourne, regarde Amestan, et ses joues se couvrent d'une vive rougeur. « Améline, continue Amestan , ne t'éloigne pas , reste encore près de moi , ton absence me ferait mourir. » Améline regarde encore le beau jeune homme qui lui parle ; elle voudrait marcher plus lentement, mais sa compagne l'entraîne, en lui disant : « Fuyons , fuyons le nouveau gardien de ce sérail ; il vient ici pour nous épier. Peut-être a-t-il entendu nos discours. » Ces mots portent l'épouvante dans le cœur d'Améline, qui s'éloigne avec rapidité.
Amestan n'est pas mécontent de sa soirée. Il a vu Améline , il l'a entendue , il lui a parlé , elle connaît l'amour qu'elle a fait naître. « Qu'elle est belle, dit-il , et que son histoire est touchante ! Au sein des grandeurs, elle regrette l'humble chaumière où sa piété filiale trouvait en ellemême toutes les jouissances ! Que de vertu ! que d'innocence! Ah! sans doute, Améline est bien supérieure à tout son sexe. Ce n'est pas une femme, c'est un ange! Son cœur est pur comme le ciel même. Elle ne peut tromper. »
Cependant une triste reflexion vient raffliger.il se rappelle le discours de la compagne d'Améline. « Elle me méprise , dit-il en lui-même ; elle me croit le vil gardien de ce sérail ! » Il se rappelle encore que le génie est amoureux d'Améline , et il désespère d'obtenir un pareil trésor d'un rival.
Trois jours entiers se passent sans qu'Amestan puisse revoir la belle Améline. Qui peindrait son inquiétude? Qu'est elle devenue? Le génie l'aurait-il enlevée de ces
ami vrw i r Mi.i.i':i)i\. 39
lieux? aurait elle succombé à *n douleur?.., Les idées le§ plus lugubres remplissent la lé o el !<• cœur du pauvre Vmcstan. Knlin, le quatrième jour, vera la septième heure du soir, il revolt celle qu'il aime. Elle esl près die
lui. elle ne peut le voir, mai- il peut la regarder et l'en-
tendre. Elle parait moins abattue, et jamais elle n'avait été
si belle. Amestan la contemple avee admiration, mais quelle est son ivresse lorsqu'il entend les discours qu'elle adresse à son amie ! « C'est en vain, chère Nina , disaitelle, que tu veux me prévenir contre ce jeune homme que nous avons aperçu l'autre jour. Non, il ne venait point ici pour nous épier et pour nous perdre. As-tu remarque sa beauté? Comme ses traits sont nobles et tou- Chants] avec quelle tendresse ses regards étaient attachés sur moi! Il m'aime, je n'en doute pas; il me Ta dit avec cet accent du cœur que le mensonge ne saurait imiter. Depuis ce jour , je ne vois plus , je n'entends plus que lui. Je sens que je l'aime pour la vie. »
Oh ! comme le cœur d'Àmestan est ému ! comme son sang bouillonne dans ses veines ! Il est aimé , il ne peut en douter. Amélinene cherche point à le tromper; elle le croit bien loin : elle épanche son cœur dans le sein de la confiance et de l'amitié. Elle continue : « Oui , depuis ce moment, mon existence est changée; l'espérance est entrée dans mon cœur; car s'il est vrai qu'il m'aime comme il me l'a dit, comme il Ta juré, comme je le crois, tu sais , mon amie, qu'il ne tient qu'à lui de nous rendre à jamais heureux. »
C'est ici que l'attention d'Amestan redouble encore s'il est possible. Que dis-je? toute son âme est comme suspendue aux lèvres d'Améline qui poursuit : « Oui, s'il osait, dit-elle, il pourrait nous rendre heureux! » Tu sais, ma chère Nirzaj que le pouvoir du génie ne tient qu'à unévénement qui détruirait tout son empire sur nous. Tu saisque nous serons libres lorsqu'un jeune homme aura mis le pied dans ces lieux, et que ces jardins , ce palais magni-
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fique doivent être la récompense de notre libérateur.
Oh ! puissent lous ces liions appartenir à celui que j'aime!
« Grand dieu ! serait-il vi ai ? s'écrie soudain Amestan , dans un transport de joie inexprimable. Je posséderais Améiine ! je la rendrais maîtresse de ce beau séjour ! » A ces mots , il ébranle fortement la grille d'or qui n'était qu'à demi fermée. Elle s'ouvre, il s'élance, il tombeaux
pieds d1 Améiine; mais ciel! Quel étonnement!
Améiine a disparu : ces jardins, ces palais, il n'en reste pas même de trace; ils se sont dissipés comme de légers nuages, et le bon Amestan se trouve à l'entrée de la grotte de Maaran , sous le palmier solitaire, dans le lieu même où le génie s'est offert à ses yeux pour la première fois. Qui peindrait son étonnement, sa confusion et sa douleur? Ses forces sont épuisées, son corps est courbé presque jusqu'à terre et chancelle sur ses genoux arqués et tremblants ; une longue barbe blanche descend sur sa poitrine ; des rides profondes sillonnent ses joues creuses et livides, et son front, dégarni de cheveux, ne peut supporter les faibles rayons du soleil couchant. Il a vu tout d'un coup s'envoler sa jeunesse, sa vigueur, sa beauté. De vingt ans, le voilà revenu à quatre-vingts. Il reste long-temps plongé dans un morne silence et dans une immobile stupeur. Ses regards sont fixés sur la terre; il n'ose les promener autour de lui de crainte de rencontrer quelque fâcheux témoin de sa honte. Sa triste rêverie est bientôt interrompue ; il entend marcher auprès de lui , il lève les yeux et reconnaît... Mélédin, son ami Mélédin, qui revient aussi vieux , aussi cassé que lui.
Les deux vieillards se regardent long-temps sans oser rompre le silence. Cependant leur réunion les console un peu. Mélédin prend, le premier, la parole et dit : « Te voilà donc, bel Amestan ? — Te voilà donc, beau Mélédin ?
— Hélas! oui, me voilà. Notre jeunesse n'a pas duré long temps. — C'est notre faute. — Qu'avons-nous fait?
— Des sottises. — Je le vois bien. » Alors Amestan ra-
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(•uni.- son aventure à Mélédin, qui lui dit, à -ou tour, comment il a su proflter «les bienfaits «lu génie.
« Tu n'as pas oublié, mou clin- tmestan, qnelegénie me mit au doigt un anneau précieux à l'aide duquel je devais connaître tous les secrets des hommes que je regarderais eu (ace. Beau, rajeuni, plein de vigueur el de santé . je retourne à [spahan , formant d'avance les projets les plus brillants, «le me voyais riche, poissant, considéré. Quel moyen, disais-je, pour faire , en peu de temps, une immense fortune! Je vais bien m'assurer du spectacle de toutes les passions, de toutes les petitesses, de toutes les ruses, de toutes les fourberies des hommes. Si je veux. il ne tiendra qu'à moi de passer pour l'homme le plus savant de la terre , pour on être doué d'un esprit supérieur. Je pourrai même prédire l'avenir, et presque toujours à coup sûr.
» Comme je réflécbissais à toutes ces choses, j'arrive à Ispahan, par les jardins de Zurfa, et je traversais la grande et belle rue de Scéarbach , lorsque je vois venir une petite vieille, enveloppée d'une longue mante, et portant une corbeille sous le bras, avec un air mystérieux. Je soulève le voile de cette vieille, je la regarde en face, et je lui dis en riant : «Ah! ah! ma bonne; ce n'est pas moi que vous cherchez; le magnifique seigneur Alièlïbè serait bien content s'il savait de quelle jolie commission vous vous chargez, » La vieille parut interdite et très effrayée. « Au nom du prophète! ne me trahissez pas, dit-elle ; il est vrai qu'une des femmes du seigneur Akèlibè est éperdument amoureuse d'un jeune homme de cette ville, elle lui a donné rendez vous dans le lieu où je porte cette corbeille pleine de fruits et de vins délicieux. Je vous en conjure, seigneur, n'abusez pas du secret que vous avez su découvrir. » Je mourais de faim et de soif, et je dis à la vieille : « >e craignez rien, ma bonne ; je serai discret si vous voulez me laisser cette corbeille , car je n'ai ni bu , ni mangé d'aujourd'hui. » La
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vieille n'hésita pas; elle laissa tomber la corbeille et s'enfuit. Je m'emparai des provisions destinées aux deux amants, et j'entrai dans un beau caravansérail , où je fis un excellent souper, riant de cette aventure et bénissant le génie dont le merveilleux anneau me procurait on si bon repas. Je pensai à toi , je bus à ta santé, et je priai le prophète de te continuer sa protection.
» Je n'avais pas encore achevé mon souper, que je vois quatre jeunes gens entrer dans le caravansérail. Us se placent auprès de moi , se font servir des glaces , et se mettent à raconter quelques aventures galantes qui excitèrent nia curiosité. Je veux nïégayer avec ces aimables convives , et je crois leur faire le plus grand plaisir en leur racontant l'histoire du seigneur Aliclihè. Je cherche à mettre dans mon récit beaucoup d'esnrit et de gaieté ; je l'assaisonne d'une foule de traits plaisants que me fournissent le bon vin , la bonne humeur et le désir de briller. Je suis assez content du rôle que je joue , lorsque le plus jeune de mes quatre auditeurs se lève, m'interrompt brusquement , et dit à ses compagnons : « Voila l'homme que nous cherchons , celui qui connaît le secret de mon amour. Amis, il faut nous assurer de son silence , et pour cela je ne vois qu'un seul moyen , c'est de nous défaire de sa personne. » A l'instant , les quatre inconnus fondent sur moi avec impétuosité; ils étaient armés de gros bâtons , ils me frappent avec tant de violence qu'ils m'auraient bientôt assommé, si mes cris n'eussent attiré à mon secours tous les esclaves employés au service du caravansérail. Les quatre inconnus s'éloignent précipitamment et me laissent plus mort que vif. Heureusement mes blessures n'étaient pas dangereuses , et grâces aux soins qui me furent prodigués, je fus guéri en peu de jours. » Je n'avais pas encore mis le pied dans ma maison depuis le jour de ma nouvelle métamorphose , et je voulais y rentrer ; mais j'éprouvais une grande difficulté. « Comment , disais-je en moi-même , comment parviendrai-je à
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me f,i'nv ; | de ma l.miillr < t <\r mes esclaves .'
Me voilà plus jeuoo tpic mes enfanta ; si je ili> i|ii<' je mil liiii1 père . i!^ ae moqueronl de moi el me eh useront honteusement de nia propre maison. » J'imagine un m qui doit me réussir, récrie au chef de née escl ivet, et je lut mande qu'un voyage indispensable doit me tenir pendant long-temps éloigné d'Ispahan. Je lui enjoins de recevoir le porteur de <vHe lettre comme un antre moimême , et de lui obéir en toutes choses jusqu'à mon retour, dont je ne fixe point le moment. J'arrive chez moi muni de < et ordre, qui esl aussitôt exécuté; je me vois introduit dans ma maison , j'y dispose de tout comme à mon ordinaire, et seulement sous un nom emprunté. Cependant je crus m'apercefoir que l'absence de leur père ne déplaisait pas à mes enfants ; ils se livraient s^ns contrainte et sans calcul à toutes leurs fantaisies. Mon fils aine voulut m1 enlever une jeune et belle esclave que je venais d'acheter pour moi; je le surpris même un jour aux genoux de cette jeune beauté. Je me permis des remontrances assez vives; on me répondit par un sourire moqueur; je perdis patience, on me manqua de respect. J'oublie le rôle que je dois jouer, mon sang s'allume et bouillonne dans mes veines; je me mets en fureur, mon fils me répond par des injures. Je veux employer la menace pour rappeler ce jeune téméraire à. la raison ; toute la famille se révolte contre moi. Je déclare à mes enfants que je suis leur père ; ils me déclarent que je suis un fou et me mettent à la porte.
n Ne pouvant réclamer un titre et des droits que personne n'aurait crus légitimes, j'allai m'établir dans une petite maison située sur la place de l'Atméidan. Tous les matins je me promenais sur cette belle place où les marchands de toute> les nations viennent étaler leurs immenses riches-es. Là , je pouvais contempler à mon aise le tableau mouvant de toutes les passions humaines. Je voyais les acheteurs, les vendeurs, les curieux, les lion-
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nêles gens et les fripons. Je portais à mon doigt l'anneau du génie, et je m'amusais à découvrir les plus secrètes pensées de tous les hommes qui passaient et repassaient devant moi ; je lisais sur la figure de tous les marchands le véritable prix de chaque chose , et j'acquérais une instruction qui pouvait m'étre fort utile un jour, si je n'avais mieux aimé montrer mes connaissances que de les mettre à profit. Je donnais d'excellents conseils aux acheteurs ; je leur indiquais le prix réel des objets dont ils étaient tentés ; mais ce rôle ne me réussit pas, les dupes furent toujours dupes en dépit de mes conseils, et doutèrent d'une science qui contrariait leurs désirs. Je vis bientôt que les caprices et les passions des honnêtes gens font une grande partie de l'adresse des fripons , et que l'homme qui désire vivement est déjà à demi trompé.
» Cependant, après avoir recueilli un bon nombre d'observations neuves et piquantes, je cherchai à me produire dans les grandes assemblées, dans les jeux et les fêtes publiques. Je me fis connaître , et sans laisser deviner le secret de mon anneau , je disais sur tous les gens que je rencontrais des choses si curieuses et qui se trouvaient si conformes à la vérité , que je passai bientôt pour un homme extraordinaire : je triomphais, je jouissais avec orgueil de l'éclat d'une brillante réputation , lorsqu'inscnsiblement je vis chacun s'éloigner de moi , même ceux que mes discours avaient d'abord amusés. On me fuyait comme un homme dangereux ; tous ceux à qui j'avais fait part de mes observations sur les autres les avaient trouvées si justes, qu'ils craignaient aussi d'être démasqués à leur tour. J'entendis plusieurs fois bourdonner à mes oreilles que j'étais un homme perfide et méchant, et je vis sur quelques figures le projet à demi formé de me jeter dans la rivière du Sanderon.
» Jusqu'ici je n'avais songé qu'à satisfaire ma vanité ; je n'avais rien fait encore pour ma fortune. Un jour que je me promenais , selon ma coutume, sur la plate de l'At-
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méidnn . nu grand bruit se rail entendre. < ta dit autour de moi que l«" grand roi Scha Séfl sorl de son palais , el qu'il va traverser la rue de Scéarbach pour le rendi <• avec toutes ses femmes dans les jardins de '/m l'a. Bientôt s'ouvrent les portes du palais -, on élend sur les degrés de marbre
blanc les pins riches tapis de la l'erse , et Scha-Séfl descend escorté de tous les grands de son empire.
» Il monte un superbe coursier arabe , tout resplendis saut de perles, de diamants et de pierres précieuses. Les courtisans, les seigneurs de sa suite sont aussi montés sur des chevaux d'un grand prix Cette magnifique cavalcade traverse au pas toute la rue. Les femmes sont portées dans des litières couvertes de riches tapis et d'étoiles de soie et d'argent. Le visir est auprès du roi , qui lui parle avec familiarité. «Le grand visir est plus que jamais en faveur, » disent plusieurs politiques qui se trouvent près de moi. Je regarde attentivement le grand roi, et, fier de pouvoir montrer ma pénétration, je dis, assez haut pour être entendu de ceux qui m'environnent : « Demain, le grand-visir recevra le fatal cordon. » Tout le monde se regarde en souriant ; on me montre au doigt , on se moque de ma prédiction.
» Cependant la foule se dissipe , chacun se retire chez soi, et le lendemain , au lever du soleil , on apprend que le grand-visir a perdu la vie. Cette nouvelle circule dans tout Ispahan avec ma prophétie. Chacun se dit : Quel est cet homme qui possède ainsi le talent de deviner? Certes, il faut qu'il soit inspiré par le prophète ou qu'il soit doué d'un esprit supérieur à celui des antres hommes. » Dans tous les cercles , on ne parle que de moi. Si je parais , on s'attroupe pour me voir, et je deviens l'objet de la curiosité générale. Le roi , le grand Scha-Séfi lui-même , me fait appeler; il veut me voir, m'interroger, m'entendre. Quel bonheur ! quelle gloire! que je vais bien profiter de cette audience ! Je monte au palais du roi , je suis introduit auprès de sa personne auguste et sacrée , je puis le
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contempler face à face dans tout l'éclat de sa puissance. Je me prosterne à ses pieds ; il m'ordonne de me relever, et me dit •• « Qui es-lu , toi qui prédis l'avenir ? Qui Ta dit que mon grand-visir mourrait anjourd nui? — O le plus sage et le plus puissant des rois ! lui répondis-je , roi plus brillant que cet astre qui dispense la lumière au monde , je te dirai la vérité. Je puis te rendre les plus importants services, car je puis lire d'un seul regard dans les replis les plus profonds du cœur humain. Je puis distinguer ceux qui t'aiment de ceux qui te haïssent, et déjouer les complots des ennemis de ta grandeur. Aucun secret ne m'est caché. — Aucun secret ! me répond le roi ; je veux réprouver. Réponds-moi donc : pourquoi ai-je fait mourir mon grand-visir? — Parce qu'il a eu l'imprudence de vous rappeler la loi du prophète qui défend aux croyants de boire du vin. — Qu'ai-je fait hier au soir, avant de m'endormir ? — Yous avez fumé des aromates , et vous avez vidé six coupes de vin de Schiras — Quel rêve aije fait pendant mon sommeil? — Yous avez rêvé, seigneur, que vous étiez le soleil ; que la mer roulait le vin le plus délicieux, et que vous la pompiez de vos rayons. — A qui ai-je donné audience ce matin ? — A l'ambassadeur de la Chine. — Qu'ai-je fait à cette audience ? — Yous vous êtes endormi , seigneur. — Il suffit, dit le grand roi en fronçant le sourcil d'un air terrible. Allez , sortez de ma présence. Je ne veux pas qu'il existe sur la terre un homme qui connaisse mes plus secrètes pensées , et qui puisse lire jusqu'au fond de mon cœur. Allez. — O mon cher Amestan! quelle fut ma surprise ! quelle fut ma terreur ! Je m'attendais aux plus brillantes récompenses , et le roi venait de prononcer l'arrêt de ma mort ! Je sors du palais, je descends les degrés avec précipitation ; mais à peine suis-je dans la rue, que je sens mes genoux s'affaiblir et chanceler, mou corps s'affaisse, une longue barbe effleure ma poitrine; je me retrouve à quatre-vingts ans et l'anneau merveilleux a disparu.
IMBS1 iN i.T MÉLÉDIN. l\l
» \ peine avais je rail une centaine de pal dans I.» rue, que je vois arriver les gardes du roi. L*un d'eux mé saisil fortement par le bras et me «lit : <• \ ieux barbon , auraistu rencontré par hasard on jeune homme de vin-tans, dont la figure est belle, le teint coloré , les cheveux blonds, les yeux pleins de feu? H sort dans ce moment du palais de Scha-Séfl , el sans donle il a pris le même chemin que toi. — One voulez-vous faire de ce jeune homme? demandai-je en tremblant. — Nous voulons lui couper la tête. » Ces paroles me font frémir de terreur, mon sang se glace dans mes veines, le peu de ebeveux que je possède se dresse sur mon front; la crainte du danger iïuï fait perdre la raison. Je me jette à genoux , et je m'écrie : Ab ! seigneurs, prenez pitié de moi; grâce! grâce! Je suis ce jeune infortuné que vous cherchez.» Les gardes étaient loin de s'attendre à cette réponse. Ma figure ne ressemblait guère à celle dont on leur avait donné le signalement. Ils se mettent à rire et s'éloignent. Ma terreur se dissipe par degrés ; je recouvre assez de raison pour penser que ma nouvelle métamorphose me met à l'abri des poursuites de mes ennemis. Je traverse toute la ville, et je reviens en ce lieu avec l'espérance de t'y rencontrer ; elle n'a pas été déçue. »
« Hélas! non, dit Amestan, nous n'avons pas été plus sages l'un que l'autre. Qu'avons-nous fait des présents du génie ? Ah ! s'il voulait encore nous les rendre ! — > ous nous conduirions mieux, dit Mélédin; nous étions si jeunes! — Vous vous trompez , leur répond une voix extrêmement douce , qu'ils reconnaissent pour celle de leur génie protecteur ; vous vous trompez , ô bons vieillards ! ce vœu que vous formez encore prouve que l'expérience ne peut vous corriger. Ce n'est ni l'expérience , ni la raison qui manque aux hommes dans leur jeunesse. L'ignorance n'est point la cause de leurs erreurs et de leurs folies, mais leurs passions, qui font taire la raison et oublier les leçons de l'expérience. Après vingt naufrages, le pi-
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lole met encore à la voile ; il s'embarque de nouveau sur cette mer orageuse qui a pensé vingt fois devenir son tombeau. Les enfants ont l'expérience des folies de leurs pères, et n'en sont ni meilleurs ni plus sages. En vain les générations passées instruisent les générations à venir ; les guerres les plus funestes , les révolutions les plus terribles couvriront de deuil , de sang et de larmes, ce petit globe où vos passions s'agiteront jusqu'au dernier des jours. Rendre à la vieillesse sa vigueur première et ses penchants, c'est lui rendre toutes les erreurs de la jeunesse. Vous, Mélédio, vous étiez vain , indiscret, léger, inconsidéré; vous avez été mille fois dupe de votre indiscrétion et de votre vanité. Redevenez jeune encore, vous serez encore dupe des mêmes défauts. Vous . Amestan , vous aimiez passionnément les femmes , vous avez été cent fois dupe de cette passion ; qu'on vous rende vos belles années, vous serez trompé cent fois, mille fois encore. La dernière femme que vous aimerez vous paraîtra toujours plus belle, plus tendre et plus vertueuse que toutes les autres, et vous direz d'elle ce que vous disiez d'Amélinc : C'est un ange; son cœur est pur comme le ciel même ; elle ne peut tromper.
» Cessez donc d'accuser le ciel d'injustice et de rigueur. L'expérience est le réveil qui dissipe les erreurs de vos songes ; elle est moins douce , moins riante que vos illusions , mais il faut en jouir comme de la vérité. »