NOUVELLE
Le comte de , jeune encore, doué de toutes les
vertus qui donnent une considération solide, plein d'honneur et de loyauté, avait été entraîné loin de sa patrie par les orages de notre révolution. Aucun Français ne portait dans son cœur un plus profond attachement pour les lieux qui l'avaient vu naître ; mais , en quittant la France, il avait cru obéir à la voix de l'honneur, ce despote qui ne calcule point , et qu'il faut aimer plus que la vie.
Il avait emmené avec lui une femme adorée et une fille qui sortait du berceau ; et il s'était retiré dans une province de l'Allemagne, éloignée du théâtre de la guerre. Là, souvent il s'informait du sort de sa patrie , et des larmes coulaient de ses yeux sur les victimes infortunées que l'anarchie ne cessait d'immoler à la cupidité. Bientôt il eut. à gémir sur une perte bien plus sensible pour son cœur que celle de sa fortune; il vit le nom de son père sur
294 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES, une liste de proscription. Sans la religion, ce pouvoir presque divin , qui , en nous ordonnant la résignation , la fait naître dans notre cœur, le comte eût succombé sous le poids de ses chagrins. Cependant il lui restait encore des êtres chéris qui le consolaient de l'existence, et lui en rendaient le fardeau plus léger. Ses larmes étaient recueillies par une épouse que le ciel avait douée d'un caractère plein tout à la fois de force et de douceur, et qui semblait oublier ses propres infortunes pour être une tendre consolatrice , lorsqu'elle-mème avait si grand besoin d'être consolée.
Ces deux époux , dont le malheur avait encore resserré les liens, donnèrent tous leurs soins à l'éducation de la jeune Pauline , désormais leur unique espérance. Nous ne pouvons, disaient-ils, lui laisser de la fortune, il faut lui laisser des vertus , seule richesse que le destin ne pourra lui ravir. Pauline répondait aux tendres soins de ses parents. Les principes qu'ils cherchaient à faire passer dans son esprit étaient des sentiments que la nature imprimait dans son cœur. Pauline était belle ; sa physionomie avait quelque chose de pur, de serein et d'angélique; ses traits étaient pleins de douceur et de finesse. Une sensibilité vive animait ses regards, et leur donnait une touchante expression. Exilée presque en naissant, elle n'avait point connu les jouissances de la fortune ; heureuse ignorance, qui, la mettant à l'abri des regrets, lui laissait toute la gaieté de son âge et de l'innocence ! 31. et madame de se gardaient bien de troubler
son bonheur. Rarement ils parlaient devant elle des malheurs de la France, des revers qu'ils avaient éprouves. Pauline était heureuse parce qu'elle croyait ses parents heureux; ils l'aimaient trop'pour détruire ses illusions, et trouvaient même des charmes dans cette innocente dissimulation. Cacher sa douleur par un motif de crainte ou d'intérêt, c'est la nourrir et l'augmenter encore ; mais quand nous la renfermons au fond de notre cœur, pour
là CHAI Mil 11 .
ne point troubler le repee dei étrei qui aooeeootebi notre imagination tien! .1 notre leéoora , al aouHl en voyant noi généreui effort* eouronnéi : en oublie la
mal que l'on eouflre an pensant an pieo que l'oi l'an Telle était la situation de cette intéreaaantc famille,
lorsque Le comte de reçut nne lettre qui lui appre-
ii.iii que les orages commençaient i se ealmeren France, que loi émigrés pouvaient rentrer dans leurs loyers une craindre d'être conduite à l'échafeud. Ces nouvelles tout une vive impression sur son cœur, et réveillent , avec plus de force «pie jamais, cet amour qu'il avait toujours conlervé pour sa patrie. Quoi! s*écrie-t-il , nous pourrions enoora revoir la France I 6 bonheur inespéré! toute félicite u>st donc pas anéantie pour moi! Je reverrai les lieux qui m'ont vu naître , les lieux où mes pères ont vécu et sont ensevelis ! » Il presse sur son cœur sa femme et sa fille, et des larmes délicieuses inondent son visage. < Ma chère fille, dit-il, c'est pour toi surtout que j'ai désiré le moment où je pourrais rentrer dans ma patrie. Ici, la naissance est inconnue ; tu es étrangère dans un pays étranger. Sans fortune, jamais tu n'aurais trouvé un époux. Après notre mort, tu serais restée dans l'isolement, dans l'abandon et la misère. Tout est changé ; nous allons revoir un pays où ton nom est connu, où ta famille a toujours été considérée. Jai l'espoir de recouvrer les biens que j'avais reçus de mes pères. Quelques légers sacrifices me les rendront sans doute , et je pourrai t'assurer un sort digne de toi. » Toute la famille partage la joie et les espérances du comte, et bientôt on part pour la France.
Le comte savait que son château et ses fermes avaient été vendus mais il savait en même temps que l'acquéreur de ses biens était un homme que sa famille avait élevé. «Sans doute, disait-il, Alibeit se fera un plaisir de me rendre ce qui m'appartient. Je l'ai toujours regardé comme un honnête homme. » Cette espérance est d'autant
29 b' CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES. mieux fondée , qu'après avoir écrit à Alibert le comte en a reçu cette réponse : «Non, sans cloute, Monsieur, mon
» projet n'a jamais été de garder pour moi la terre de
» Je ne l'ai achetée que dans l'espoir de vous la rendre un » jour, et vous me trouverez toujours dans les mêmes dis- » positions. Je vous attends avec impatience pour termi- ) ner cette affaire avec vous. Je voudrais déjà que la res- • titution fût faite , et je n'aurai de bonheur que lorsque » je vous verrai installé dans le séjour de vos pères. »
Le comte devait se rendre à Paris avec sa famille. Alibert lui donnait rendez-vous dans cette ville ; mais il ne put résister au désir de visiter sa terre qui se trouvait presque sur sa route, à quelques lieues de Nancy. Peindrai-je les sentiments qui s'élèvent enfouie dans son cœur lorsqu'il voit de loin cet antique château qui fut le témoin des jeux de son enfance? Quels doux souvenirs ! Tout ce qu'il éprouva de bonheur, tout ce qu'il essuya de revers , vient à la fois se retracer à sa pensée. Il pleure et sourit en même temps ; il s'afflige dans le passé , jouit dans le présent et dans l'avenir. Quoique sa riiémoire eût conservé toujours le souvenir d'un lieu si cher, il eut d'abord quelque peine à le reconnaître à une certaine distance. Que sont devenues ces nobles et antiques allées d'arbres qui couronnaient majestueusement le château , et formaient une voûte sous laquelle le voyageur trouvait un abri contre les rayons du soleil ? L'avide cognée a sapé ces avenues superbes; et le château, dépouillé de ces majestueux ornements, n'est plus qu'une masse isolée au milieu d'une plaine sauvage. Ce spectacle fit une impression douloureuse sur le cœur du comte ; mais bientôt un sourire consolateur vint briller sur ses lèvres. « Je regrette, dit-il, ces belles avenues plantées par mes aïeux; mais je planterai des arbres nouveaux, je les verrai croître , je jouirai tous les jours de mon ouvrage. Il avait fallu plus d'un siècle pour donner à ces vieux ormes toute leur élévation, et un instant les a détruits! Hélas! le bien
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s'opère avec lenteur, el le mal arec une étonnante rapidité. Il fout quinze siècles pour assurer la prospérité d'un empire , il m faul qu'une année pour le bonleverser. -
Bientôt la famille entre <lan> la «dur du cbàteau. Le comte porte la main sur son cœur, comme pour en modérer le< palpitations. Il voit de loin un vieillard qu'il croit reconnaître. C'est uirvieux domestique de son père : c'esl I»' Bdèle Robert qui prit soin de son enfance. Le vieux Robert, à l'aspect du comte, reste un moment immobile d'étonnement. « Est-ce vous, mon cher maître? est-ce bien vous (pie je vois? Quel bonheur inattendu! Je mourrai donc content; car je ne vous quitterai plus. » Le comte tend la main au bon Robert, et lui dit avec attendrissement : « Oui, mon vieil ami, c'est moi ; viens te
reposer sur mon cœur; il a grand besoin d'être aimé
Mais entrons dans ce château; je brûle du désir de revoir des lieux d'où mon âme ne s'est jamais éloignée
— Hélas! monsieur le comte, dit Robert, tout ici est bien changé. Yous aurez bien de la peine à vous y reconnaître. » Le comte prend la main de Robert , entre dans le vaste salon du château , et le trouve entièrement démeublé L'araignée avait tendu ses toiles sur le plafond et dans les embrasures des fenêtres ; les lambris et les parquets étaient couverts d'une poussière humide. Quelques vieux portraits de famille tapissaient encore la muraille; mais, quel spectacle! les uns étaient tout cicatrisés, les autres tombaient en lambeaux. On leur avait à tous arraché cette croix , noble récompense de longs services; et la place où brillait autrefois ce signe honorable olfrait l'image d'une large et profonde blessure.
Chaque appartement fait naître dans l'âme du comte des impressions vives et douloureuses. Partout il aperçoit le même dénuement. C'était ici la chambre de son père; c'est laque ce vieillard vénérable goûtait ce paisible sommeil qu'une conscience pure envoie toujours à la vertu.
298 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES. Il pénétra clans une autre chambre. « Pauline, dit-il a sa fille, c'est là que je t'ai pressée pour la première fois dans mes bras ; c'est là que j'ai formé les premiers vœux pour ton bonheur, lorsque tu ne pouvais encore ni méconnaître ni m'aimer î »
Quand le comte et sa famille ont long-temps parcouru le château , quand les deux époux ont recueilli une foule de souvenirs mêles de douleur et de joie , le vieux Robert les conduit dans sa cabane, située à l'extrémité du jardin; il leur offre du laitage et des fruits , leur fait le récit de la dévastation du château et de la mort de son respectable maître, qu'il a voulu suivre en prison et jusqu'au pied de l'échafaud. « J'ai bien souffert, leur dit le vieillard; mais je vous retrouve , je vous revois , et j'ai presque tout oublié. Je vous en conjure , mes chers maîtres , n'abandonnez jamais Robert. Je vous suivrai partout , je vous servirai dans le malheur avec plus de zèle encore que dans la prospérité. Lorsque ce M. Alibert, que vous avez élevé avec tant de soin , eut fait l'acquisition de vos propriétés, je le priai, malgré mon mépris pour son ingratitude , de ne pas m'éloigner d'un lieu que votre mémoire me rendait si cher. Il m'a laissé ma petite cabane , et m'a chargé de veiller sur ce château , qu'il n'habite jamais. A présent, je veux m'éloigner d'ici ; tous mes souvenirs seront où vous serez. Je ne veux avoir aucune obligation à cet ingrat, qui s'est enrichi aux dépens de ses bienfaiteurs. — Non , mon cher Robert, dit le comte , tu ne t'éloigneras point d'ici. Nous y vivrons tous ensemble.— Comment! monsieur, serait-il possible ! — Àlibert n'a fait l'acquisition de cette propriété qu'avec le projet de me la rendre. » Le vieillard secoua la tête avec l'air du doute. « Helas! dit-il, je n'ose penser comme vous. Alibert a fait une immense fortune; il est dans les affaires, et n'aime que ce qui lui rapporte intérêt. L'attachement , la reconnaissance , monsieur le comte , n'enrichissent que le cœur, et Alibert ne l'ait pas grand cas c\o ces fonds là. Au
Là <:iiAij\ni;i:i:. BOT
rettt , s'il vous rend fotre terre , il ne tort pat an grand
sacrifice; car elle Dt lui a rien Coûté. La rente < I « ■ VOS
meubles, des vint qui se trouvaient ÛBW VOS cave-. . la
coupe d'une partie de vos boti oni atilQ , et même bien au-delà, pour payer toute L'toquwitlon. il a joui pendant
huit ans des revenus de mis fermes , et — Qu'il me,
rende seulement tôt asile, s'écrie le comte , je suis heureux et consolé* »
l.a famille reprend le chemin de Paris, où le fidèle Robert veut raccompagner. Dès le lendemain de son arrivée dans la capitale, le comte vole à l'hôtel OU demeure Alibert. Il se l'ait annoncer: on lui répond que M. Alibert est fort occupé , et qu'il le prie d'attendre un moment dans l'antichambre. « Allez lui dire que c'est le
comte de , son ancien maître,, qui veut le voir et lui
parler. » Cet ordre est exécuté; mais M. Alibert est toujours occupé, et lui fait dire qu'il ne pourra le recevoir que le lendemain. Le comte n'était pas encore préparé à rinsolence des parvenus ; il est surpris , indigné de ce changement de décoration qui frappe pour la première lois ses regards. Il concentre une juste colère , et se retire. Il a déjà perdu une partie de ses espérances, et se prépare à de grands sacrifices avant de rentrer dans ses propriétés.
lui eifet, l'entrevue eut lieu le lendemain; elle ne fut pas longue. Le comte sortit de cet antre de rapines avec Le désespoir dans le cœur. « Grand Dieu ! dit-il, 'que va devenir ma famille infortunée? Pse suis-je rentré dans ma patrie que pour livrer ma femme et ma liile à la plus affreuse misère ? Je revenais conduit par l'espérance ; mon cœur palpitait de joie en revoyant les lieux qui m'ont vu naître. Espérance trompeuse ! joie perfide! vous allez me donner la mort. Que faire:' que devenir ? -Mes parents? je n'en ai plus; mes amis? ils sont morts ou ruines »
Il rentre chez lui. A L'altération de ses traits, la comtesse, la tendre Pauline, ont devine Le résultat de l'entre-
300 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES. vue. Elles n'osent l'interroger. « Nous sommes perdus , perdus sans retour! s'écrie-t-il avec fureur; Alibert est le plus vil des hommes. Je n'ai rien, plus rien dans l'univers : je n'espère plus que la mort. — O mon père! s'écrie Pauline en l'entourant de ses bras, mon père ! ne te restet-il pas une fille?.... — C'est ce qui me tue , s'écrie l'infortuné. Que ne suis-je seul! pourquoi suis-je aimé? L'amour, l'amitié, les plus pures affections , doublent encore mon malheur. Ma femme! ma fille ! ce ne sont pas mes infortunes qui me désespèrent, c'est l'idée de votre misère qui me déchire le cœur. — Pourquoi , mon ami ? répond la comtesse; n'aurons-nous pas assez de force pour la supporter? nous crois-tu assez lâches pour en rougir ? Va , on supporte toujours le mal qu'on n'a pas fait. Nous serons pauvres? eh bien! nous travaillerons ; moi pour faire vivre un époux, Pauline pour faire vivre un père , toi pour faire vivre ta femme et ta fille. Cette tendresse mutuelle sera notre guide , notre soutien et notre consolation. Les hommes vertueux diront en nous voyant : Voilà des êtres bien malheureux ; mais ils supportent leur malheur avec courage et dignité. Les égoïstes diront à notre aspect : Yoilà des pauvres, et ils détourneront leurs yeux avec mépris; mais que nous importe le mépris de l'égoïsme? Comment pourrait-il troubler un instant le repos de la vertu résignée ? Laissons donc Alibert jouir de nos dépouilles , et ne croyons pas que le ciel ait remis notre bonheur entre les mains d'un ingrat.
» Femme vertueuse et adorée ! s'écrie le comte avec en* thousiasme , tu m'élèves au-dessus du malheur. Ta force me soutient, et ta tendresse me console. Partons; fuyons des êtres que je déteste ; n'ayons plus de commerce avec les hommes ; ils sont tous méprisables et corrompus. — Non, ils ne le sont pas tous, répond la comtesse, et je vais te donner une preuve de ton injustice. Lis cette lettre ; elle est d'un bon paysan qui fut jadis le fermier d'une petite métairie dépendante de notre terre. »
i.\ ( ii\i \m;iu.. 101
Le comte prend la lettre et la lit. Bile est conçue en
CCS ternies :
« Je ne sais pas, monsieur le comte, ai voua voua aouve < nez encore de votre fermier Richard Belmot. C'est lui » qui a l'honneur, monsieur le comte, de voua écrire celte
h lettre avec tout le respect qu'il nous doit. Quand on a vendu tous vos biens , j'ai pleure de chagrin de ne pou
>. voir les acheter tous; [tour avoir le plaisir de vous les » rendre, s'entend. Tout ce que} ai pu, je l'ai fait, monh sieur le comte. J'ai acheté la petite métairie dont j'étais >• le fermier ; elle ne m'a pas coulé cent écus, c'est-à-dire
» une année de bail Je vous la rends telle que je l'ai prise » et pour ce qu'elle m'a coûté, ce que monsieur le comte » trouvera peut-être juste. Je vous dois sept années de » revenus, qui montrent à deux mille deux cents livres, et >» je vous ferai toucher cette somme où vous voudrez , » monsieur le comte ; et puis , je pense qu'après ça » nous serons quittes. Votre fidèle et respectueux fermier » Richard Belmot. »
« Généreux Richard , s'écrie le comte , devais-je m'attendre à un semblable procédé de la part d'un homme que je connaissais à peine; tandis qu'un homme élevé par ma famille , comblé de mes bienfaits !... Ah ! la justice et l'humanité n'habitent-elles donc plus que les chaumières ! — Allons donc aussi vivre dans une chaumière, dit la comtesse , ne portons plus nos regards sur le passé, mais sur un avenir qui, s'il est moins brillant, peut être embelli par notre tendresse mutuelle. Voilà, mon cher ami , quel est le projet que j'ai formé. "Vous irons habiter la petite ferme que le bon Richard Belmot nous restitue. Avec le peu d'argent qui nous reste et la somme que le bon Richard doit encore nous donner, nous tâcherons de nous loger le plus commodément possible sous le chaume; nous achèterons tous les objets nécessaires à l'exploitation de cette petite métairie; nous travaillerons à la terre, et la terre nous donnera notre subsistance. Nous
,302 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES. aurons le livre et le couvert, que faut-il davantage? »
La joie étincelle dans les regards du comte. Pauline .sourit. « Quel plaisir î dit-elle ; je travaillerai pour vous! tous les jours je verrai le lever du soleil, et jamais il ne se couchera avant que ma tâche soit remplie. — Pauvre et chère enfant ! dit le comte avec un profond soupir; quelle différence entre le sort qui t'attend et celui que tu devais espérer ! — Quelle est donc cette différence ? je ne la connais pas, dit Pauline. Je n'ai jamais été riche que de votre tendresse. 3raimerez-vous moins sous une chaumière que dans un château? — Non, sans doute. — Je n'ai donc rien perdu. »
Le vieux Robert, témoin de cette conversation, fond en larmes en voyant la situation et le courage de ses maîtres. Il s'approche du comte : « Et le vieux Robert , l'oublierez-vous? dit-il ; croyez- vous qu'il ne puisse encore vous être utile? — Ah! mon ami! dit le comte, nous serions trop heureux ; mais. .. — Pourquoi me renvoyer, monsieur le comte? n'aurez-vous pas un petit jardin? je le cultiverai; je puis travaillerencore. Le plaisir de vivre auprès de vous me rendra ma première force et mon ancienne activité.— Aon, non, Robert, dit le comte en lui serrant affectueusement la main ; je n'abuserai point de ton noble attachement pour nous. Je ne puis recompenser tes services ; je n'aurais à te donner que mon amitié.... — Eh ! Monsieur, je ne demande point d'autres gages , s'écrie Robert ; donnez , donnez-moi votre amitié; je la préfère à toute la fortune de l'ingrat Alibert. »
Les plus grandes douleurs sont affaiblies par la plus faible espérance. Dès qu'une illusion vient se mêler à nos peines, c'est un rayon du soleil qui dissipe un orage. Le cœur du comte se calme par degrés ; il se résigne à sa nouvelle destinée , et bientôt il la voit sous un jour assez riant. Dès le lendemain , la famille s'éloigne de Paris après avoir acheté quelques objets d'une nécessité indispensable et de peu de valeur. Elle arrive bientôt à la pc-
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file ferme <ln bonhomme Ricliard, qui était bien loin de croira que cette pauvre métairie allait être détonnais le refuge el L'unique reieource de oelui qu'il avait vu jadis riche et considéré.
La nouvelle de l'arrivée du comte et de sa famille lait une vive sensation dans le voisinage. Presque Loua ses anciens fermiers lui sont restés fidèles ; Us accourent po tr le voir et pour lui jurer qu'ils ont toujours conservé le souvenir de ses bienfaits* « Quelle différence ! monsieur le comte; vous nous traitiez connue vos enfants ; nous vous aimions comme un père. Lorsque la grêle avait ravagé nos moissons ; au lieu d'exiger ce qui vous était dû, vous nous portiez des secours. — Vous rappelez-vous , madame la comtesse, dit l'un de ces braves gens; vont rappelez-vous cette grande maladie que j'ai essuyée il y a douze ans? J'ai ma foi bien cru que je sauterais le pas. Ma femme et mes pauvres enfants étaient autour de mon lit et pleuraient déjà ma mort. Vos secours m'ont guéri ; mes enfants vous doivent leur père. — Ah ! s'écrie un autre paysan, jamais de ma vie je n'oublierai le jour où tous mes meubles, et jusqu'à mon lit, allaient être saisis et vendus par des huissiers pour une dette qu'il m'était impossible de payer. Sans madame la comtesse, j'allais être conduit en prison ; je serais mort de chagrin, et ma famille serait morte de misère. Madame la comtesse prit pitié de nous, paya ma dette, et nous sauva l'honneur et la vie. Quelle différence , depuis que nous travaillons pour ce nouvel enrichi! il nous traite avec une dureté!.... Il a doublé le revenu de nos fermes, qui, cependant , n'ont pas doublé de valeur. S'il nous arrive quelque malheur, il achève de nous écraser. Que la récolte soit bonne ou mauvaise, il faut toujours payer. — 3Ies chers amis , leur dit le comte vivement ému, si vous me devez quelque chose pour le peu de bien que je vous ai fait, vous acquittez bien votre dette. 3Iais pourquoi me parler d'un bonheur qui n'est plus? Je suis prive du plaisir de vous
être utile encore, et cette privation n'est pas la moindre de mes peines. — Ah î Monsieur, s'écrient tous ces bons fermiers ensemble, tout ce que nous possédons vous appartient. !Xe nous refusez pas; voilà dix mille francs que nous avons réunis ; cette petite somme pourra pendant quelque temps — Non, non, mes chers enfants, s'écrie le comte avec des yeux baignés de larmes, vous ne vous dépouillerez pas pour moi. Comme moi , vous avez besoin de tout. J'accepterais vos secours généreux, si j'apercevais dans l'avenir la possibilité de vous rendre ce que vous m'offrez de si bon cœur. Tout ce que je vous demande, c'est de m'aider de vos conseils. Me voilà fermier aussi, ajoule-t-il en souriant; c'est un métier que je n'entends pas encore très-bien ; mais vous me donnerez des leçons, et je finirai par m'instruire. »
Les bons paysans se retirent , ne pouvant se consoler d'un refus qu'ils n'avaient point prévu.
La famille est installée dans la ferme qu'elle a meublée grossièrement, mais où se trouvent cependant tous les objets d'une nécessité absolue. Le comte achète deux chevaux et un petit troupeau. Pauline est chargée du soin de la basse-cour; la comtesse, de la surveillance du ménage; et le comte, de la direction du petit nombre de bras employés à l'exploitation de la ferme. Robert trace le plan du jardin, le défriche et l'ensemence. L'ordre et l'économie régnent dans le ménage laborieux , et une propreté recherchée vient y donner l'aspect de l'aisance.
La plus douce et la plus tendre union prête ses charmes à cette humble demeure. Le comte ne pouvait se lasser d'admirer le courage de sa femme, qui semblait avoir entièrement perdu le souvenir du passé, et se livrer avec plaisir au nouvel état que la nécessité la forçait d'embrasser. Cette âme noble et pure ne se démentait pas un instant. C'était toujours le même calme et la même gaieté. Ces travaux , si fort au-dessous du rang qu'elle avait occupé et de l'éducation qu'elle avait reçue, étaient enno-
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Mis par cet air de grandeur que l infortune ne laurait effacer. Elle était adorée de tout le canton. Toul eu elle inspirait I»' respect ; toul , jusqu'à ta pauvreté. La vertu couseï ve toujours ses droits, quel que soit le séjour qu'elle habite. On peut lui enlever les trésors qui l'entourent sans la parer, mais non cet éclat célestequi vient d'elloiik'iiic. Le vice a beau se rouvrir des dépouilles du malheur; il a toujours la physionomie du vice, et sou faux éclat le dénonce au lieu de le cacher.
Vwv quelle ardeur la jeune Pauline se livrait à des occupations si peu faites pour elle ! avec quelle aimable gaieté elle portait sur sa tète un vase rempli d'un lait pur! comme la joie brillait dans ses regards lorsqu'elle présentait à ses parents une corbeille remplie de fruits qu'elle venait de cueillir! Pauline avait seize ans ; ses joues brillaient de ce vif incarnat que la santé donne à la jeunesse ; son esprit était naïf comme la simple nature, quoique soigneusement cultivé par ses parents; sa grâce était l'absence de toute affectation, et avait tout à la fois quelque chose de noble et d'enfantin. « Eh bien! disait-elle souvent à son père, ne t'avais-je pas bien dit que nous serions heureux ici ! Pour moi, je ne désire rien au monde ; car nous nous aimons de toute la force de notre âme. Je voudrais seulement te voir un peu plus gai; ta tristesse seule m'avertit quelquefois qu'il manque quelque chose à mon bonheur; fais donc en sorte, je t'en prie, de le rendre parfait. » A ces mots elle imprimait un baiser sur le front vénérable de son père , qui lui souriait en laissant échapper une larme.
Elle faisait tous ses efforts pour embellir l'ermitage de ses parents. L'intérieur de la ferme , décoré de ses mains, présentait, au premier aspect, un air d'élégance. Des papiers de très-peu de valeur mais choisis avec goût tapis saient les vieux murs de la chaumière, et de jolis paysages dessinés par Pauline donnaient un air de vie et de gaieté à ces modestes appartements. La grâce embellit tout ce
qu'elle fait , comme tout ce qu'elle dit. Pauline présidait aussi au petit jardin cultivé par le bon Robert ; elle y semait des fleurs et les arrosait avec soin. « Elles souriront à mon père , disait-elle , et mon père me sourira. >» Un vieux pommier étendait ses vastes rameaux à Tune des extrémités du jardin; une vigne serpentait autour de cet arbre à demi dépouillé par le temps, et remplaçait par sa verdure celle qu'il avait perdue. Pauline, à l'aide de Robert, voulut former un berceau sous cette voûte de feuillage, et fit poser un banc au pied du vieux pommier. Tous les soirs et tous les matins , la famille se réunissait sous le petit berceau, et c'était là qu'elle adressait , en commun, sa prière au divin consolateur de tous les malheureux.
Les longues soirées d'hiver s'écoulaient avec assez de rapidité. Le comte avait fait l'emplette de quelques-uns de ces bons livres qui tiennent peu de place et renferment beaucoup de choses. La comtesse lisait; le comte faisait des réflexions solides et instructives. Pauline écoutait attentivement la lecture, et plus attentivement encore les leçons de son père. La lecture intéressait son esprit et sa raison ; les leçons paternelles intéressaient son esprit et son cœur.
Cette famille vertueuse vivait ainsi depuis quelques mois ; elle eût été heureuse si le comte avait pu bannir le passé de sa mémoire ; mais il avait toutes les vertus, excepté cette force d'âme qui, nous élevant au-dessus des plus grands revers, nous permet de trouver le bonheur dans toutes les situations de la vie. Un jour d'été , que le temps était orageux et qu'une pluie assez abondante avait forcé toute la famille de rentrer dans l'intérieur de la ferme, vers les dix heures du soir, au moment du souper, le comte entend brusquement frapper à la porte. Il se lève et crie : « Qui va là? — Ouvrez , dit-on , ouvrez , bonhomme Richard. — Oui êîes-vous ? — Des voyageurs égarés, fatigués et mouillés. Ouvrez; quand vous nous aurez vus, vous nous reconnaîtrez, » Le comte ouvre !a porte,