‹ ŒuvresChapitre 38 sur 88 · VIEILLESSE ET GAIETÉ · texte numérisé non relu

VIEILLESSE ET GAIETÉ

« Je lui ai fait entendre, ajoute < Hivier, que le quartier de Paris qu'il habite esi beaucoup trop bruyant , qu'il y passe

toujours «lu monde , h <|u'il berait plus prudenl à lui de se Qier dans notre eue, que Ton peut appeler un véritable désert. Notre jaloux a donné dans le panneau plus promptemeni que je ne l'aurais imaginé, et, chose incroyable, il m'a quitté sur-le champ pour venir louer cette maison dont les fenêtres donnent précisément sur notre cour, et qui, grâce à Dieu , se trouvait vacante. — Qu'entends-je ! s'écrie Forlanges ivre de joie ; grand Dieu ! elle viendrait demeurer près de moi ! je pourrais lavoir, l'entendre, lui parler, lui jurer un amour éternel! — Oui, Monsieur, vous voyez que je ne vous sers pas à demi. » Forlanges l'embrasse et lui dit avec transport : « Je ne te regarde plus comme un domestique, Olivier, dès ce moment, tu es un ami. — Oui , Monsieur, un ami, dit Olivier; mais permettez-moi de continuer mon récit; vous ne connaissez pas encore tout \otre bonheur. Votre maîtresse, vous aime pour le moins autant que vous l'aimez.

— Elle m'aime ! quelle folie ! elle ne m'a jamais vu. — Pardonnez-moi, elle vous a vu un jour aux Champs-Elysées, et dès le premier moment elle a senti pour vous une passion qui ne s'éteindra jamais. — Serait-il possible ? — Elle s'est retirée , le desespoir dans le cœur, parce que vous ne l'aviez pas même regardée. — Malheureux que je suis! où donc avais-je les yeux? — Mais en s'en allant, et même en passant fort près de vous , elle a laissé tomber tout exprès son portrait — Exprès! — Dans l'espérance qu'il serait aperçu de vous et que peut-être vous tenteriez de l'affranchir du joug qui l'opprime , si toutefois ses traits faisaient quelque impression sur votre cœur.

— Quelque impression! ils y sont gravés d'une manière ineffaçable. — Enfin, Monsieur, le tuteur est revenu après deux heures d'absence; il a loué définitivement la maison ; il a signifié devant moi à votre maîtresse que dès le lendemain elle changerait de domicile. Ainsi calmez votre

impatience jusqu'à demain , et croyez que je ne négligerai rien pour assurer la réussite de tous vos projets. »

Un jeune homme de vingt ans modérer son impatience lorsque, emporté par une grande passion, il croit toucher au moment du bonheur ! Bon Olivier, ce conseil est plus Facile à donner qu'à suivie; on voit bien que vous n'êtes pas amoureux. Foi lange tourne cent fois autour de la maison qui va renfermer bientôt l'objet de ses désirs. Il en examine les fenêtres avec une scrupuleuse attention , et cherche dans sa tète les moyens de tromper la surveillance de ce tuteur abhorré. Il passe la nuit dans la plus vive agitation , et se livre à tous les rêves d'une imagination exaltée par l'espérance du succès et par les obstacles qu'il prévoit. Tantôt il pleure sur le sort de cette jeune infortunée qui, douée de tous les charmes et sans doute de toutes les vertus, se voit livrée sans secours aux persécutions d'un tuteur barbare ; tantôt il sourit en pensant qu'il sera son libérateur ; car il ne se propose rien moins que de l'enlever. Il rassemble tout ce qu'il possède en argent comptant, c'est-à-dire une centaine de louis que madame de Bermond lui avait donnés la veiile. Avec cette somme rien ne lui parait difficile à exécuter.

Le lendemain, à sou réveil, il fait faire une échelle de corde, et donne l'ordre à Olivier de tenir vers minuit une chaise de poste à quelque distance de la maison; il est aux aguets toute la journée, et ne perd pas un instant de vue la fenêtre de l'appartement que sa maîtresse doit occuper. Enfin, Olivier vient lui apprendre que le nouveau ménage est installé dans la maison. Forlanges prête une oreille attentive et croit entendre quelque bruit ; il espère que la fenêtre va s'ouvrir ; son impatience est au comble : son sang bouillonne, dans ses veines , sa tête brûle, son cœur palpite. Après une heure d'attente, la fenêtre s'ouvre en effet, et une lettre tombe aux pieds du jeune amant. Avec quelle avidité il se précipite sur re papier mystérieux! avec quelle ardeur il le presse sur

\ir.ui i m 11 GAIETÉ. BSB

m lèvres] II rouvre en tressaillant et lit c<- qui suit i

« J'espère, Monsieur, que la situation horrible dans la* » quelle [e dm trouve voua fera axcuser li légèreté inpa* » rente 4e ne conduite La démarche que je me peroMta •• eel Maniable, sans doute, mais elle m'esl inspirée |»nr » le désespoir le plus légitime el par l'atnonrle plue tesjt » dre. Oui, Monsieur, je vous aime depuis que le l. » veau a éonduil sur mon passage ans < hmmpé-Éifêêêèk ■ j'ai cru remarquer dans votre physionomie Parpreaai— » d'une âme noble , généreuse et faite pour sympathisa*. m arec la mienne. \ oilà mon libérateur ! me anaa-je dit eu )» vous voyant; venez, venez doue à mon secours ; j'im- » plore votre noble pitié, si je ne puis réclamer un senti- » ment plus doux. Mon tyran est obligé de nous quitter » <•»> soir à onze heures. Nous avons, ma femme de cham- » bre el moi, la permission de nous promener dans le » petit jardin qui dépend de notre maison ; mais les mur* » de ce jardin sont élevés.... la porte, je crois, est solide- » ment fermée, et mon tyran seul a la clef de notre pri- » son. Puisse le ciel vous inspirer les moyens de rn'arra- » cher à ce monstre, et de munir au seul homme qu'il me » soit possible d'aimer! »

« Quelle charmante lettre! s'écrie Forlanges avec un enthousiasme sans bornes. Quel style ! que d'esprit ! que d'éloquence ! Ah ! mon cher Olivier, le sentiment de la pitié suffirait seul pour me faire tout entreprendre. J'aime, je suis aimé! quels obstacles pourraient m'arréter! — Eh, eh, dit Olivier en secouant la tète , ces murs sont bien élevés.... Nous les escaladerons, mon ami. — Oui, vous, Monsieur ; mais votre maîtresse ne peut sortir que par la porte , et cette maudite porte est bien fermée. — Nous l'enfoncerons. — Oui: mais en l'enfonçant nous ferons beaucoup de bruit, et M. Duroeher viendra.... — Nous le tuerons. — Fort bien ! nous le tuerons ; mais si nous pouvions trouver un moyen plus doux pour nous et pour lui ; si nous pouvions entrer dans ce jardin sans

360 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES, coup férir, cela serait plus prudent et plus sûr. Il faudrait nous procurer la clef du jardin. — C'est impossible. — Je ne le crois pas. Il ne faut pour cela que vous introduire auprès de M. Durocher ; mais comme il est excessivement jaloux et soupçonneux , que vous êtes jeune et d'une agréable figure, il sera nécessaire de vous vieillir. Tenez, parbleu!.... il me vient une bonne idée! prenez l'habit de noce de votre grand-père, M. de Bermond, couvrez votre tète d'une de ses larges perruques à marteau, voûtez bien votre dos, arquez vos jambes, appuyez-vous sur une longue canne à pomme d'or, toussez à chaque parole; M. Durocher n'a pas la vue très-bonne, et je vous promets la clef du jardin. » Forlanges hésite quelque temps. Comment paraître aux yeux d'une jeune et belle personne dans ce costume ridicule ? elle se moquera de lui. Olivier le rassure : « Ne craignez rien, Monsieur, lui dit-il, votre maîtresse est pleine de sens et de raison, et n'attache pas grande importance aux caprices de la mode. Souvent même elle critique en riant le costume des jeunes gens, et trouve que dans le dernier siècle on était vêtu d'une manière bien plus noble et plus décente qu'aujourd'hui.»

Forlanges se décide et va choisir le costume le plus antique de la garde -robe de son grand-père. Obvier préside à sa toilette, lui donne des éloges sur la bonne grâce avec laquelle il porte l'habit de velours cramoisi brodé, les longues manchettes à dentelle et la perruque à marteaux. « En vérité, Monsieur, lui dit-il, on croirait voir l'ombre de votre grand père = c'est lui-même; et si madame de Bermond vous voyait, elle en aurait peur, je gage. Fort bien ! vous toussez avec une grâce toute particulière , et l'on jurerait que vous avez sur la poitrine une douzaine de catarrhes pour le moins. »

Le moment de la visite est arrivé; Forlanges, annoncé d'avance par le bon Olivier, se laisse conduire chez M. Durocher. Il n'était pas cependant sans inquiétude : il craignait qu'en dépit de son costume sa figure ou sa voix

VIEILLESSE l.T GAIETÉ* oGi

no le trahit. Mais Durocher n'y lit pas I.» moindre attention, et recul notre étourdi arec toul le respect qu'inspire nu vieillard de quatre-vingts ans. •• Vous êtes enrhumé, Monsieur, lui dit-il avec un air d'intérêt. — Oui, Monsieur, fort enrhumé, très-enrhumé ; à mon âge , l<

tarrhcs Mais j'oublie tous mes maux en pensant an

plaisir que j'aurai de cultiver une connaissance, telle que la vôtre. — Ce plaisir sera réciproque , j'aime les voisins de votre tournure. — Ah ! vous me faites trop d'honneur, Monsieur, et l'accueil flatteur que je reçois de vous

m'engagea vous présenter une petite requête — Une

requête , parlez, je n'ai rien à refuser à un homme d'un âge aussi respectable. — J'avais autrefois, continue Forlanges, la faculté de me promener dans ce petit jardin qui touche votre maison. J'ai besoin d'un peu d'exercice pour ma saute, et à mon âge on ne peut aller bien loin. Me refuserez-vous une jouissance qui m'est devenue nécessaire? » Durocher garde le silence ; il hésite , et Forlanges , inquiet, continue sur le même ton. « Je vous promets, Monsieur, de ne pas déranger un chou. — Eh! Monsieur, répond Durocher, si j'ai des inquiétudes , ce

n'est pas pour mes choux; mais — Je ne cueillerai

pas une fleur. — Bon Dieu ! elles sont toutes à votre service; mais — Je fermerai soigneusement la porte,

toutes les fois que j'entrerai dans le jardin. — Eh ! Monsieur, quand vous y serez entré, je serai sans crainte; mais.... — Je la fermerai à triple tour toutes les fois que j'en sortirai. — Je crains que vous ne négligiez quelquefois cette petite précaution , et que par étourderie —

Ah! Monsieur, répond Forlanges, pensez donc que j'ai quatre -vingts ans; et qu'à cet âge on n'est plus un étourdi. — Quatre-vingts ans ! Oui , oui , c'est l'âge de la sagesse. Je cède à votre prière. Tenez, Monsieur, je vous donne la clef de mon jardin ; j'ai une confiance entière dans la prudence d'un homme de quatre vingts ans. » Forlanges prend la clef avec empressement, il lève le siège et se pré-

362 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES, pare à descendre les escaliers quatre à quatre; et si M. Durocher ne lui eût pas offert le bras par politesse , et

ne lui eut dit : « Prenez garde, Monsieur marchez

doucement vous allez tomber » mon jeune étourdi

oubliait déjà les quatre-vingts ans.

Il trouve dans la rue son fidèle Olivier qui l'attend avec impatience. « Victoire ! victoire ! s'écrie Forlanges; la clef du jardin est à nous. Ah ! mon cher Olivier ! quel plaisir que celui de duper un tuteur vieux et jaloux ! qu'il est crédule ! Il est vrai que j'ai divinement joué mon rôle : le plus rusé des hommes y eût été trompé. »

Dans ce moment Forlanges et Olivier entendent du bruit, ils se cachent tous deux, et voient M. Durocher qui sort de sa maison , après avoir promené à l'cntour dts regards observateurs. « Bon, dit Olivier, voilà notre ennemi dehors; il nous cède la place. J'entends onze heures sonner : c'est le moment du rendez-vous. Tout est prêt pour votre départ, Monsieur; les chevaux sont attelés, la voiture est à deux cents pas. — Profitons du moment, dit Forlanges : va faire le guet, mon cher Olivier, tandis que je vais entrer dans le jardin. » Olivier obéit ; Forlanges s'approche de la porte. 11 croit entendre marcher dans le jardin. « Est-ce vous, dit-il à voix basse; est-ce vous, chère amante? — Oui , c'est moi, cher Forlanges, ouvrez la porte , et sauvez-moi. » A cette voix dont la douceur le fait tressaillir d'amour. Forlanges place la clef dans la serrure , et la poite allait s'ouvrir lorsque deux importuns qui se querellent viennent tout à coup l'arrêter. C'était un poète comique et un poète tragique qui tous deux, sortant du spectacle , se disputaient sur la prééminence de leur art. « Voilà qui est inouï, disait le poète comique , vouloir soutenir que la tragédie est audessus de la comédie, de l'art que Molière a illustré! — Oui, Monsieur, répondait l'auteur tragique, j'ose affirmer que la tragédie est le plus beau de tous les arts. — La comédie est infiniment plus difficile. — Je soutiens le con-

VIKIU.F.SSE if «.Ml M. 363

traire. Toul homme raisonnable Bera de mon a?îs. — 'l'ont homme sensé pensera comme moi. — Prenons pour juge i;i première personne que nous trouverons sur notre clic-

niin. — Si.il ; voila UK petit vieillard qui pourra jii question. S'il est aussi vieux que son costume nous l'annonce , il doit avoir vu jouer bien dos comédies et des Ira* gédies, tant au théâtre que hors du théàtrei

A ces mots tous deux s'approchent de Foi langes, le sa* lueut arec respect en lui exposant le sujet de leur querelle. Forlanges les reçoit assez brusquement, et leur répond qu'il n'a pas le temps de s'occuper d'une semblable bagatelle. « Une bagatelle, Monsieur ! s'écrient ensemble les deux poètes; la plus belle question littéraire. — Je n'entends rien à la littérature. » Forlanges a beau s'en défendre , les deux poètes entament à la fois leurs arguments : il s'impatiente , il menace ; on lui répond par unsourire moqueur, et partes deux vers que prononce le poète tragique :

Je respecte votre âge, et sans vos cheveux blancs, Cette main punirait vos discours insolents.

Forlanges ne peut plus se modérer , il devient furieux : il fond sur les deux poètes et les pousse par les épaules avec une vigueur qui parait les étonner. « Ce petit vieillard, dit le poète comique en s'en allant, est encore bien vert! — Ah! dit le poète tragique :

Sortons Si j'écoutais une juste colère ,

Je le ferais soudain rentrer dans la poussière.

Grâce à Dieu, Forlanges est enfin débarrassé de ces deux importuns ; mais à peine posait-il la main sur la clef, qu'un nouveau bruit l'arrête encore. Il entend chanter à ses oreilles un air de bravoure fort joli, fort brillant, mais fort déplacé dans les circonstances. Le musicien exécute les roulades les plus difficiles , et parcourt tous les tons avec une volubilité merveilleuse : il ne s'interrompt que pour se donner des éloges. « Délicieux! enchan-

S6à CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES.

teur! ravissant ! divin ! Cet air-là doit faire une

grande fortune. Je voudrais trouver quelque amateur à qui le chanter. Puis apercevant Forlanges : « Ah ! voilà précisément ce que je cherche. Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer très-humhlement. Il faut que je régale votre oreille délicate du nouvel opéra que je viens de composer Vous allez entendre la musique la plus mélodieuse! J'arrive tout récemment d'Italie avec cinq

opéras en porte-feuille, et si le premier vous fait plaisir, je vous les chanterai tous les cinq. Yous allez être en extase : j'éclipse tous les musiciens présents , passés et futurs. — Je suis sourd, s'écrie Forlanges avec une voix de tonnerre. — Sourd ou non, vous m'entendrez, répliqua le musicien ; et il commençait un prélude, lorsque notre amoureux, poussé à hout, fit un geste tellement significatif, que le nouvel Orphée prit la fuite.

Forlanges respire enfin; il en est temps. Jamais amant ne fut plus malencontreux. S'il touche au moment du bonheur, on peut dire qu'il l'a bien acheté. Il est près de minuit ; M. Durocher peut revenir à chaque instant , il faut saisir le moment favorable. Forlanges tourne la clef, la porte s'ouvre, mais ne voilà-t-il pas qu'un malheureux ivrogne vient le heurter et tombe presque sur lui. « Que fais-tu là, dit l'ivrogne en jurant et en balbutiant ; retiretoi de mon chemin, il n'est pas trop large pour moi seul. » Forlanges le repousse et lui dit : « Passez, mon ami , passez vite. — Passe toi-même, répond l'ivrogne. Voyez donc le drôle de corps , il veut que je passe ! Je reste-là , moi. — Vous n'y resterez pas. — J'y resterai, et si tu dis un seul mot , je te fais trancher la tête. — Je ne pourrai jamais me défaire de cet homme ; il est gris. — Porte plus de respect à mon excellence. — Son excellence ! — Je suis le grand-turc. — Le grand- turc ? — Ces jardins <ont à moi , ce palais m'appartient , et je veux entrer dans mon sérail. » A ces mots l'ivrogne veut s'introduire dans le jardin ; mais Forlanges lui défend le passage. Le grand-turc

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imaginaire appelle iei eunuques, ses janissaires, et leur donne l'ordre d'étrangler sur-le-champ l'audacieux nui veut l'empêcher d'entrer dans son Bératl.

( )li\ itr accourt à ces cris répètes. L'homme ivre l'aperçoit et lui dit ; «Mou grand-visir, fais arrêter cet insolent; qu'on lui applique cent coups de bâton, et qu'il

soit empalé sur-le-champ. — Ah! cher Olivier ! dit Forlanges, je suis au désespoir. Deux poètes, un musicien et cet ivrogne, sont venus m'assaillir. J'en ai chasse trois; au nom du ciel, délivre-moi du quatrième ! ■ A ces mots, Olivier se prosternant aux pieds de l'homme ivre ■ «Je vais, dit-il, exécuter les ordres de votre bautesse ; mais en même temps je l'avertis que j'ai fait préparer pour elle un excellent souper chez le restaurateur voisin. Elle y trouvera du vin délicieux à discrétion. — Du vin I du vin! dit le grand-turc; tu es un brave visir. Tu sais à merveille comment il faut gouverner un royaume. Du vin ! je cours.... Je meurs de soif. » A l'instant l'ivrogne disparaît.

Dés que Forlanges est seul avec son fidèle Olivier, il entre dans le jardin. Pour cette fois il n'a plus d'importuns à redouter, il est auprès de sa maîtresse , il baise avec transport celte main chérie. .. Mais qui pourrait peindre sa félicité.' il sort du jardin, il est dans la rue; les voilà sauvés. « Venez, charmante inconnue , dit Forlanges à voix basse ; ma voiture n'est qu'à deux pas. Nous allons partir pour Lyon. — Pour Lyon ! » dit l'inconnue en levant le grand voile qui la couvre. « Non , vraiment, s'il vous plaît; à mon âge on ne voyage pas si loin. » Forlanges, étonné de ce langage , jette les yeux sur la jeune personne qu'il vient d'enlever, et à la lueur des réverbères, il reconnaît.... sa respectable aïeule. Il recule et reste frappé d'un étonnement inexprimable. Bientôt des éclats de rire se font entendre de tous côtés. Amélie arrive avec cinq amis de madame de Bermond. « Quoi! Madame, s'écrie Forlanges , c'est vous !.. . — Oui , mou

Z66 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES, cher fils; c'est moi que tu viens d'enlever ! Cet enlèvement t'a donné bien de la peine ; mais, grâce au ciel, te voilà bien récompensé. —Quoi ! ce portrait!.... — Est le mien. — Le vôtre ! — Oui, le mien, et je vais t'expliquer ce mystère. J'avais envoyé ce portrait chez un bijoutier pour le faire encadrer dans le nouveau goût. Je voulais en faire un présent de noce à ma chère Amélie. Le bijoutier me l'avait renvoyé le jour même de notre promenade aux Champs-Elysées ; je l'avais mis imprudemment dans ma poche, et le soir même je me suis aperçue que je l'avais perdu. J'ai cru qu'on me l'avait volé, et je n'aurais jamais imaginé qu'il fût tombé en si bonnes mains. — Cependant ce costume est très-moderne. — Il est antique et moderne tout à la fois ; cela ne doit pas te surprendre , mon ami ; la mode est un cercle qui tourne toujours sur lui-même. C'est le phénix qui renaît de ses cendres , et pour peu qu'une femme de quatre-vingts ans ait eu de l'économie, elle est sûre, en furetant dans sa vieille garderobe, d'y trouver toujours quelque chose de nouveau. D'ailleurs, si tu ne me crois pas sur parole, ce portrait s'ouvre par un secret qui n'est connu que de moi, et l'on trouve, sous l'ivoire de la miniature , le nom de l'original. Ce portrait-là n'est pas jeune, ni le peintre non plus , je t'en réponds. »

A ces mots, madame de Bermond ouvre, en riant, le portrait, et Forlanges lit ces mots écrits fort distinctement : « Madame de Bermond, peinte en 1750, à Vdge de ùngt ans. — Parbleu ! dit Forlanges, je ne reviens pas de mon étonnement! — Dis plutôt de ton bonheur ! Ne sommes-nous pas bien faits l'un pour l'autre? Regardemoi : je te jure que dans ce costume tu ressembles comme deux gouttes d'eau à M. de Bermond, ton grand-père; le voilà tel qu'il était le jour de ses noces. — Ah ! Madame, vous avez bien raison de vous moquer de moi; je suis un grand fou! — Oui, je suis de ton avis; mais console-toi , cette figure a tourné, dans son temps, bien des tètes qui

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valaient encore mieux que ta tienne. J'étais jolie et trèsjolie à l'âge de vingt ans. — Voyez donc, dit le bon Olivier, roimiM' une soixantaine d'années changent une jeune personne! — 6s-4u encore amoureux de ta grand'inère? — \li ! Madame, pard lez moi!... — Cela ne lui arrivera plus, dit encore O l> ici-. — Oui, répond madame «11; Bermond, je te pardonne de tout mon cœur une extravagance qui flatte mon amour propre, cl qui m'a fort amusée, grâces aux soins ci a la complaisance de mes bons amis que voila Ils ont bien voulu prendre des rôles dans cette petite comédie , dont j'ai moi seule conçu le plan — Comment] dit Forlanges avec une surprise nouvelle, ces Messieurs?.... Mais oui! voilà le terrible M. Durocher, les deux poètes, le virtuose et le grand-turc! Je les vois pies pie tous les jouis ici, et je ne les ai pas reconnus! Comme ils ont joué leur rôle ! Ah! j'étais fou, vraiment fou!.... Chère Amélie , pardonnez-moi un écart, un caprice d'imagination... — Allons, Amélie , dit madame de Bermond , je te cède tous mes droits sur le cœur de cet aimable fripon. Je suis généreuse ; car, selon toute apparence, je t'abandonne ma dernière conquête. » Amélie tend la main à Forlanges; elle sourit, et une larme baigne sa paupière. «Quoi! dit Forlanges, vous me rendez votre cœur? — Non, je ne vous le rends pas; vous ne l'avez jamais perdu. — Charmante Amélie ! je jure à vos pieds <|ue si jamais je vous fais une infidélité... — Cela ne sortira pas de la famille, » interrompt gaiement la bonne madame de Bermond.

Dès le lendemain, Forlanges devint l'époux d'Amélie. Son imagination de vingt ans se calma par degrés sans se refroidir. En lui montrant Amélie comme un chef-d'œuvre de grâce , d'esprit et de vertus , elle ne fit qu'embellir à ses yeux la réalité. Cette riante faculté de l'âme quand elle est bien dirigée, nous attache a nos devoirs, qu'elle pare de tous ses charmes, et nous donnu le bonheur, en prêtant à nos vertus les brillantes couleurs de ses illusions

L'ILE D'ALMARÈDO.

FRAGMENT [l).

A ces mots, le roi remet une bourse pleine d'or entre mes mains et m'ordonne de me retirer. Loin de murmurer contre cette sentence cruelle qui m'exilait de ses États et me livrait à de nouveaux dangers, je m'estimai fort heureux d'en être quitte à si bo i marché. Je pensai avec douleur à tout le mal que j'avais involontairement produit et qui semblait irréparable. J'avais détruit, par une philosophie hors de propos , l'innocence et le bonheur d'une nation tout entière. Ma conscience était irréprochable , il est vrai ; mais une bonne conscience peut nous consoler des maux que nous souffrons et non de ceux que nous avons faits. Je me promis bien, si je pouvais échapper aux périls sans nombre dont j'étais menacé, de ne jamais chercher à endoctriner les peuples, bien persuadé qu'une erreur qui conserve la paix vaut mieux que cent vérités qui la détruisent. Le lendemain matin, je montai seul sur la barque fragile qui m'avait été préparée, et que le vent pouss abien loin du rivage.

Le premier jour je rencontrai un grand nombre de petites îles presques nues et entièrement désertes. Je passai la nuit sur un de ces rochers dépouillés. J'y dormis assez mal, comme il est facile de l'imaginer. Je voyageai ainsi

(1) Ce morceau est extrait d'un petit ouvrage inédit, intitulé ; Voyage d'.lOrfoalaki. ou le Bien çt te Vol .

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pendant sept jonn (recueils en éeoeils, car je n'ose donner le nom d îles à ces petites éminenees qui -<■ montraienl de temps en temps à la surface des flots J'étais accablé de fatigue, mes provisions étaient presque épuisées, et dans <li'ii\ jours j'allais me voir exposé aux angoisses de la faim. Avec quelle Ferveur j»1 conjurais Mahomet de prendre pilié de moi ! Sans doute il entendit ma prière, car à peine était-elle achevée que j'aperçus un vaisseau qui cinglait à pleines voiles de mon côte. Je place mou turban à l'extrémité d'une de mes rames, je rélève en l'air, et bientôt une barque, montée par quatre hommes, est envoyée pour me recueillir et pour me conduire au vaisseau. Quels furent mon etonnement et ma joie ! Ce navire appartenait à un riche commerçant de Bagdad , mon parent et mon ami. Le capitaine m'était connu; je lui racontai mes aventures et je lui demandai par quel hasard il se trouvait dans ces parages que les plus hardis navigateurs n'avaient encore jamais fréquentés. Il me répondit qu'un orage terrible l'avait éloigné de sa route , après avoir menacé vingt fois de l'engloutir; qu'il ignorait à quelle distance nous étions de Bagdad.

ISous voguions depuis quinze jours environ, avec beaucoup d'incertitude , lorsque nous apercevons de loin une ile qui nous présente un port vaste et commode. ISous dirigeons notre bâtiment vers cette ile, dans l'espoir d'y trouver quelques jours de repos , des rafraîchissements et des provisions nouvelles pour un voyage de long cours. Le port s'ouvre et se dessine noblement devant nous ; une immense cité le domine comme un riche et brillant amphithéâtre. >"ous débarquons sur le rivage , mais à mesure que nous avançons l'aspect change , nos espérances s'évanouissent. Cette ville , vue de plus près, n'est qu'un monceau de ruines au milieu desquelles s'élèvent encore quelques temples , quelques palais déserts et dégradés par la main toute-puissante du temps. Tout à coup , nous vovons sortir de ces débris un homme dans la force de

370 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES, l'âge, mais à demi nu, et portant sur ses traits l'empreinte de la misère et de la douleur. Il se précipite vers nous, se jette à nos pieds et nous supplie , au nom du ciel , de l'arracher aux ennuis de cette profonde solitude- « Voilà trois cents ans , nous dit-il , que j'attends avec impatience un vaisseau qui me délivre du plus horrible des tourments. Tous les jours , depuis trois cents ans , je côtoie ce rivage dans l'espoir que le ciel m'enverra des libérateurs , et jusqu'à ce moment mes vœux ont été trompés. Bons voyageurs! prenez pitié de moi ! ne rejetez pas mon humble prière ! conduisez-moi dans votre patrie , que je puisse vivre et mourir avec des hommes mortels! »

Surpris de ce discours, nous prenons ce pauvre homme pour un insensé , et nous ne lui répondons que par un sourire. Mais bientôt reprenant la parole avec l'énergie du désespoir, il s'écrie : « Non , vous ne m'abandonnerez pas aux horreurs d'une éternelle solitude! — Comment veux-tu que nous te répondions? lui dis-je; infortuné, tu n'as pas l'usage de ta raison. — Ah! plût au ciel, dit-il , je ne sentirais pas mon malheur. — Qui es-tu? — Je suis un malheureux immortel. — Immortel ? — Je vis depuis plus de douze cents ans, et tant que je resterai dans cette île, je ne dois point mourir. » Mes compagnons se mettent à rire et veulent continuer leur chemin. Je les arrête et je leur dis : « Que cet homme soit fou , qu'il soit dans son bon sens , peu nous importe. Écoutons le récit qu'il va nous faire, sans doute il nous apprendra des choses curieuses. » Alors je priai le malheureux de nous dire quel était le pays où nous venions de débarquer, et pourquoi cette ville qui, de loin , semblait le séjour de l'opulence et des arts , tombait en ruines.

Il prit la parole et me dit : « Vous êtes mortels; votre, existence ne s'étend guère au-delà d'un siècle ; vous devez donc être étonnés de m'eutendre dire que j'ai vécu douze cents ans, et que je suis immortel. Rien , malheureuse-

l'île d'almaièbo. 371

nient, n'etl plus vr.i i . Je taîfl \ <mi< raconter l'histoire des

habitants de cette Ile, qui s,> nomme Almarédo. Vous visiterez ensuite cette ville qui lut -i Qoriasanfe autrefois. Sei temples 1 aes palais, toua les monuments de nos arts, détruite par le temps, m levèrent pour attester la vérité de mon récit.

■ La roi dee génies avait condamné à l'exil l'un &m plus puissants génies de son empire. Ce dernier vint demander un asile à notre roi, qui, pendant vingt ans, lut ouvrit généreusement son palais, lui prodigua ses trésors et lui donna les fêtes les plus brillantes.

» Quand l'exil du génie disgracie fut terminé, il vint trouver le roi et lui dit : « Je te remercie de l'hospitalité que tu m'as donnée, je veux te témoigner ma reconnaissance : demande, et tes vœux seront exaucés. » Le roi lui repondit : « Puisque ta reconnaissance veut se manifester d'une manière si éclatante , réserve pour mes peuples tes généreuses intentions. Fais pour leur bonheur ce que tu voulais faire pour le mien; ton but sera rempli. — J'y consens, répond le génie; assemble les sages de ta nation , et que , par leur organe , je sache quel est le vœu général des habitants de celte île. »

» Les vieillards sont assemblés : « Que pouvons-nous désirer? disent-ils, un roi vertueux régne sur nous; ses lois justes nous gouvernent; notre commerce est floris saut; l'abondance règne au milieu de nous; les arts et la nature nous prodiguent à l'envi leurs trésors ; que pouvons-nous donc demander au génie? »

» Alors le vieillard le plus âgé, le plus respectable de cette auguste assemblée , se lève et dit : « Oh ; mes frères .' toutes ces jouissances , tous ces trésors qui font aujourd'hui notre bonheur, il nous faudra les quitter demain. L'homme peut-il être heureux tant qu'il est soumis aux infirmités, à la vieillesse et à la mort? Que le génie nous accorde la faculté de ne point mourir ; qu'il rende la jeunesse et la vigueur à ceux qui les

372 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES. ont perdues; qu'il conserve éternellement ses biens à ceux qui les possèdent encore , et rien ne manquera à notre félicité. »

» Dans cet instant , le génie entre avec le roi dans la salle où se tient rassemblée. A son aspect, tous les sages vieillards se lèvent et s'écrient : « Accordez-nous l'immortalité; accordez-nous une éternelle jeunesse. — J'y consens, répond le génie; tous les habitants de cette île conserveront une vigueur et une santé inaltérables. Sages vieillards , revenez à l'âge de trente ans. Les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe qui ne sont pas arrives à cette heureuse époque de la vie , ne la passeront jamais; jamais la vieillesse n'affaiblira leurs organes , ne courbera leur corps et ne flétrira leurs attraits. Cependant, habitants hospitaliers d'Almarèdo , je dois mettre une condition à ce bienfait. « Vous n'aurez aucun commerce , au- >» cime relation avec les hommes mortels. Le jour où l'un » de vous quittera sa patrie pour communiquer avec eux , » il deviendra comme eux sujet aux infirmités de la » vieillesse et à la mort, n Nous y consentons, s'écrient tous les sages d'une voix unanime.

» Un des vieillards prend la parole et dit : « Comment, ô bon génie! pourrons-nous te témoigner notre reconnaissance pour le plus grand de tous les bienfaits? Cependant , permets-moi de faire mes observations. Cette île est déjà considérablement peuplée. Dans peu de temps, sa population deviendra si prodigieuse , que notre territoire ne suffira plus pour nous nourrir. Les hommes se presseront comme les grains de sable entassés sur les bords de la mer. Ne pourras-tu remédier à cet inconvénient? — Piien de plus facile , répond le génie, et, dès ce jour, les progrès de la population sont arrêtés. » A ces mots , il disparait à nos yeux.

» Comment , ô voyageurs , comment vous peindre le délire de notre joie, lorsque nous apprîmes que l'arrêt fatal prononcé contre tous les hommes venait d'être revo-

mu: d'almarkdo.

que pour nous! Quelle longue perspective de lélicité ! L'idée d'une jeunesse éternelle entraînait naturellement relie des plaisirs sans lin. Nous pourrons désormais nous livrer à tous nos goûts, à tous nos penchants, à toutes nos passions, Bans craindre !•■> maladies, sans redouter nue vieillesse anticipée el la mort. Noos n'aurons pins l'inquiétude de perdre le< objets de notre tendresse ; plus de larmes à verser sur la tombe d'un père, d'un frère, d'un enfant, d'un ami. Le pauvre peut concevoir l'espérance de s'enrichir un jour; le riche , celle de centupler un jour sa fortune; le prodigue croit pouvoir dissiper la sienne, et scia .bien maladroit si dans mille ans il ne peut la recouvrer. L'ambitieux n'a-t-il pas tout le temp- nécessaire pour supplanter ses rivaux et parvenir à son but? Les artistes, pour atteindre le dernier degré de perfection dans les arts ; et les savants, pour étendre le cercle de leurs idées et pour augmenter jusqu'à l'infini les trésors de leurs connaissances?

» Telles étaient nos brillantes espérances. Nous étions prêts à révérer comme un dieu le vieillard qui le premier avait eu la pensée de demander pour nous l'immortalité. Ce présent devait avoir une grande influence sur nos mœurs , sur nos goûts , sur nos passions , nos lois et nos arts.

» Nos sages imaginèrent bientôt qu'il fallait à des hommes immortels une sagesse toute différente de celle dont ils nous avaient donné le précepte et l'exemple. Ils jugèrent que la vertu serait une duperie pour des êtres qui n'auraient jamais de compte à rendre de leurs actions. La crainte des jugements d'un Dieu ne pouvait plus retenir des hommes qui ne devaient jamais comparaître devant ce terrible tribunal. Notre santé, notre vigueur, notre jeunesse devant être éternelles comme notre vie , les excès de tout genre n'étaient plus pour nous des excès , puisque la souffrance ne pouvait plus naitre de l'abus des plaisirs. L'amour de notre propre conserva-

37£ CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES. tion et la crainte des jugements d'un Dieu , telles sont les bases fondamentales d'an grand nombre de vertus humaines. Ces bases une fois renversées, nous méprisâmes la tempérance et la modération ; nous nous livrâmes sans inquiétude et sans scrupule à tous les penchants que nous regardions autrefois comme des vices.

» Le riche perdit ce noble sentiment qui le rapproche du pauvre. Quand un homme opulent vit un malheureux privé de tout, il dit : « Cet homme est immortel; peutêtre fera-t-il un jour sa petite fortune. D'ailleurs , il est bien sûr de ne pas mourir de faim , de froid et de misère. Il ne lui manque que des jouissances; encore il ne s'en porte pas plus mal. » Cette funeste pensée glaçait le cœur de l'homme riche. Il eût été plus compatissant pour une misère qui aurait pu conduire au tombeau ; car chez des hommes mortels, une crainte vague de la mort lient souvent lieu de la pitié.

» Il y avait cent cinquante ans que notre bon roi était monté sur le trône , où toutes les vertus s'étaient assises avec lui. Nous nous lassâmes bientôt d'avoir toujours le même maître , de voir la même figure. Les hommes aiment à changer, même de fers. Nous étions prêts à nous révolter contre notre roi pour le détrôner, lorsque lui-même, dégoûté d'une grandeur qu'il devait soutenir éternellement, déposa un fardeau que chaque jour lui rendait plus pesant. L'orgueil de l'homme peut porter un sceptre pendant trente , quarante , cinquante et même soixante ans ; mais pendant un nombre de siècles indéterminés , mais toujours, l'orgueil de l'homme n'est pas assez fort pour cela. Nos vices sont bornés comme nos vertus.

« Une foule d'ambitieux se mirent sur les rangs pour occuper ce trône abandonné ; mais nous ne voulûmes reconnaître aucune autorité. Tous immortels, nous nous crûmes tous égaux ; nous crûmes pouvoir nous gouverner nous-mêmes. Les lois que nous avions imaginées pour punir les crimes , ne pouvant condamner les coupables à

i il i. i>'\i wai'.i dm. 375

la mort, nous parurent bibles et impuisi ntes N"'^ les tournâmes en ridicule, et comme il noua étafl impossible d'en créer de reprenne*, ■ooi non- accoutumâmes a vivre sain lois.

Nous ne pouvions noue égorger les nns les autres j grâce à notre immortalité ; mais nous ne vécûmes | meilleure intelligence. ( m combattit avecla ruse, et le pins Fripon devint le plus tort. Les hommes étudièrent à Coud l'art de l'aire des dupes, et parvinrent dans ce genre au pin- haut degré de perfection. Des haines violentes - < levèrent entre les dupes et les fripons. Nous étions désespérés de ne pouvoir nous faire réciproquement tuut le mal que nous aurions voulu. Chacun était bien aise d'être immortel , mais détestait l'immortalité de son ennemi.

» Ces haines devinrent éternelles. Chez vous, seigneurs , elles finissent par se calmer et s'éteindre. Vous ne voulez pas emporter au tombeau ce sentiment pénible et coupable ; vous pardonnez à un ennemi qui bientôt ne pourra [tins vous nuire ; et d'ailleurs votre vengeance satisfaite meurt avec sa victime. Chez nous, l'impossibilité de nous défaire de nos ennemis, l'idée accablante qu'ils seront toujours sous nos yeux , qu'ils pourront éternellement traverser nos projets , triompher de nos inquiétudes et de nos peines , devint un supplice insupportable , qui nous les rendit tous les jours plus odieux. >e pouvant les faire mourir, nous aurions voulu les enterrer tout vivants.

» Les charmes de l'amitié, direz-vous, devaient vous dédommager au moins des tourments de la haine. Ce nœud devait prendre tons les jours de nouvelles forces dans vos cœurs. Quel plaisir! ne jamùs quitter ce que l'on aime, jouir éternellement des qualités et des vertus de ses amis ! voila comme doivent raisonner sans doute des êtres dont l'existence est bornée. Dans une vie de courte durée, de petits défauts sont rachetés par de grandes vertus ; si on les voit, on les excise; mais dans

376 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES, une existence sans bornes, les petits défauts se font sentir à la longue ; la somme des torts légers s'accroît tons les jours et devient insupportable. Vous me direz que la somme des vertus, des services rendus, doit s'accroître dans la même proportion. Hélas ! il faut l'avouer, elle diminue à mesure que la première augmente. Il est de la nature de l'homme de sentir plus vivement le mal que le bien, et d'oublier le bien dont il jouir, pour ne penser qu'au mal dont il souffre. Ainsi , les amis les plus chers finissent par se haïr et se séparer

» Les liens des familles ne tardèrent pas non plus à se dissoudre. Chez vous, heureux mortels, la piété filiale est nourrie, entretenue par la crainte de perdre les êtres qui vous ont donné le jour. Vous les voyez s'éteindre par degrés et marcher vers leur tombe. Il est de votre devoir de soutenir leurs pas chancelants, d'adoucir l'amertume de leurs regrets, d'émousser les traits aigus de leurs souffrances, et de semer de fleurs le reste de leur carrière. La nature bienfaisante a voulu que ce devoir sacré eût des charmes pour vos cœurs. La reconnaissance d'un côté , l'espérance de l'autre forment les aimables liens qui, chez vous, unissent le fils au père , le père au fils. La différence des âges fait naître entre eux des goûts , des penchants différents; lorsqu'une passion commence à naître dans le cœur des enfants, elle commence à s'éteindre dans le cœur des pères. Ainsi , par la sage prévoyance d'un Dieu, nulle rivalité ne vient repousser l'un de l'autre, deux êtres qui ont besoin, l'un d'un conseil, l'autre d'un appui. Mais chez nous , dès que nos pères eurent recouvré leur vigueur et leur jeunesse, ils ne virent en nous, et nous ne vîmes en eux que d'éternels rivaux. Après un siècle écoulé , nous nous crûmes aussi sages que nos pères. Nos égaux en force et en santé, ils ne nous inspirèrent plus une tendre pitié. Ils voulurent conserver leur autorité ; nous cessâmes de les aimer. Nos passions heurtèrent leurs passions. Assurés de vivre toujours jeunes,

in i: d'm kfABÈDO. ;377

ils m sentirent plus le besoin de notre appui. Le u papa

ouvrit leurs yeux sur im> défauts , et lorsqu'il* n'eurent

plus de raisons pour nous aimer, ils n'en manquèrent pas pour nous haïr. )> Henreui mortels ! si la pensée de la morl a quelque

chose de douloureux et d'effrayant, au moins elle fortifie vus affections, elle vous rend utiles les mis aux autres. \ uns aimez plus tendrement ce que vous craignez de perdre, tandis qu'on se dégoûte d'un bien que l'on est sûr de posséder toujours. Ainsi , nous perdîmes peu à peu les affections, les sentiments qui constituent le bonheur.

» Nés comme les autres hommes , avec un nombre borné de passions, nous eûmes bientôt épuisé toutes les jouissances naturelles; nous nous en créâmes de factices; nous tombâmes dans la plus honteuse débauche, et nos cœurs, blasés sur les plaisirs vrais, se livrèrent â toute la dépravation de notre imagination et de nos sens.

» JNos savants et nos artistes s'étaient trompés dans leurs spéculations. Le ciel n'a donné à chaque individu qu'une certaine étendue d'imagination et de jugement. Les inventions d'un homme ajoutées aux inventions d'un autre homme sont les degrés par lesquels les arts arrivent à la perfection. Il faut un nouveau génie pour trouver des aperçus nouveaux, et le même homme vivrait des millions d'années , sans faire autre chose que tourner autour du cercle d'idées qu'il a reçues de la nature. >os poètes , nos artistes, après avoir atteint un certain degré de perfection , sentirent qu'ils ne pouvaient le passer. La connaissance de leur faiblesse leur inspira le dégoût de leur art; et, fatigués de l'inutilité de leurs efforts, ils s'abandonnèrent à la paresse.

« D'ailleurs , quel mobile puissant les eût dirigés dans leurs travaux ? La pensée de la mort vous fait désirer de vous survivre à vous-même dans la mémoire de vos successeurs. Ce sentiment sublime ne pouvait exister parmi nous, puisque nous ne devions point mourir. Ajoutez a

378 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES. cela, que nos poètes finirent bientôt par se répéter; que no* artistes nous offrirent toujours les mêmes imitations de la nature. Quel homme pourrait pendant mille ans créer des choses toujours nouvelles? Les arts tombèrent ainsi dans le mépris.

» Les laboureurs, les simples artisans, tous ces hommes laborieux et utiles qui ne travaillaient que pour gagner leur vie, assurés de ne jamais mourir, d'être toujours jeunes et bien portants, s'abandonnèrent à l'indolence. Le travail est enfant de la nécessite, et l'homme ne craint la nécessité que parce qu'elle conduit à la souffrance et à la mort. Nos champs restèrent en friche ; l'industrie fut entièrement paralysée , et le riche se vit bientôt aussi misérable que le pauvre.

» Tous ces maux, seigneurs, ne firent qu'augmenter avec les années, et bientôt ils arrivèrent à leur comble. Nous reconnûmes l'extravagance de nos vieillards qui avaient demandé pour nous l'immortalité. Nous détestâmes ce présent funeste qui, après avoir détruit notre bonheur, ne nous donnait qu'une éternelle perspective de maux.

» Le désespoir réunit les habitants d'AImarèdo; ils cherchèrent les moyens d'échapper à l'horrible destinée dont ils étaient menacés, et résolurent de renoncer à leur immortalité, en passant dans des régions habitées par des hommes mortels. Ce projet , une fois conçu , fit tressaillir leur cœur d'espérance et de joie , et les rendit plus heureux encore qu'ils ne l'étaient, lorsqu'on vint leur annoncer pour la première fois qu'ils ne seraient plus soumis à la mort.

» En peu de temps ils équipèrent un nombre prodigieux de vaisseaux , les chargèrent de tous les trésors qu'ils purent emporter, et s'éloignèrent pour jamais de ce rivage. Que ne les ai-je suivis ! héîas ! l'amour de la vie il'élait pas encore éteint dans mon cœur; il se ranima au moment où j'allais m'exposcr à mourir. Je pensai que je

[/ILS d'almaiu.do. 379

serais If maître de c< tte lia , ojue je posséderais à moi seul toutes les richesses qu'elle renferme. Combien je déteste

aujourd'hui n avarice et ma pusillanimité, si je dois

trouver vos Ames insensibles à ma | aine I mais non, allée no le seront p;>*; vous m'emmènerez avec vous ; vous me délivrerea de cette immortalité dont je no puis plus supporter la fardeau. »>

\\n-\ paria cet infortuné, Aies compagnons et moi noua l'avions écouté avec un vif intérêt. Son récit nous fit faire de profondes réflexions sur nous-mêmes. Nous accédâmes à sa prière. Lorsqu'il entendit la promesse que nous lui limes de remmener dans notre patrie , ses yeux étincelèreut d'une joie que ses lèvres tremblantes ne pouvaient exprimer.

Bientôt il nous conduisit dans cette grande ville depuis si long-temps abandonnée. Nous visitâmes les solitudes de ces temples, de ces palais. Nous admirâmes les ebefsd'œuvre des arts que la main du temps avait respectés. « Ces beaux monuments de notre architecture, nous dit notre guide , ces statues qui semblent douées de la vie , ces tableaux qui représentent les événements mémorables de notre histoire, le jeu des passions humaines, ou les scènes variées de la nature, tous ces chefs-d'œuvre enfin existaient avant l'arrivée du génie qui nous rendit immortels. Depuis cette funeste époque, nous n'avons rien produit de grand, et nos arts ont toujours marché vers leur décadence. »

Nous visitâmes l'ancien palais du roi, et nous trouvâmes dans les archives de l'empire le récit détaillé de l'événement qui accordait l'immortalité aux habitants d'Almarèdo. Nous connûmes alors que notre guide ne nous avait point trompé». Nous chargeâmes notre vaisseau de tout l'or, de loutes les pierreries que les habitants de l'île nV vairiit. pu emporter dans leur émigration volontaire. Nous partageâmes tous ees objets avec une scrupuleuse exactitude. Il tic &o trouvait pas un seul homme de l'equi-

SSO CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES. page qui , en arrivant à Bagdad avec sa portion de tant de richesses , ne pût jouir dans cette ville des douceurs de la fortune.

Le lendemain nous mîmes à la voile. Pendant une longue et pénible traversée , nous essuyâmes une tempête assez violente. Il fallait voir notre pauvre immortel, devenu mortel comme nous, trembler de tous ses membres et s'écrier à chaque bourrasque nouvelle : « jXous sommes perdus!... nous allons mourir!... » Mais lorsque le ciel se fut épuré , quand les flots eurent calmé leur fureur, il fallait, le voir encore parcourir le vaisseau en bondissant de plaisir, nous embrasser tour à tour, et l'entendre s'écrier avec le transport de la joie : « Oh ! mes amis! nous sommes sauvés ! nous Pavons échappé belle ! » tant la crainte de la mort le rattachait à la vie.

Nous arrivâmes enfin dans le port de Bassora. De cette ville nous nous rendîmes à Bagdad , escortes d'un grand nombre de chameaux qui portaient nos richesses. Me* amis me croyaient mort depuis long-temps ; ils me donnèrent les fêtes les plus brillantes pour célébrer mon retour. Je leur présentai le malheureux que nous avions sauvé de l'immortalité, et qui ne pouvait assez me témoigner sa reconnaissance pour un aussi grand bienfait.

Le bon habitant d'Almarèdo semblait jouir de la vie pour la première fois. Son àme se rouvrait par degrés à une foule de sentiments délicieux dont elle avait depuis plusieurs siècles perdu le souvenir. Quoiqu'il eût vécu un si grand nombre d'années , son corps avait conserve toute la vigueur de la jeunesse. Il devint amoureux , et cette passion , qu'il n'avait pas connue depuis plus de mille ans, eut pour lui tous les charmes de la nouveauté. Il se maria et fut le plus heureux des pères et des époux. Souvent je vais le voir dans l'intérieur de son ménage. Il me parle de sa femme , de ses enfants avec la tendresse la plus touchante. « Une épouse adorée , me dit-il , fait le bonheur de ma vie. Mous vieillissons ensemble sans nous

i il i: D'ALMAli DO. 581

en ■percevoir Ciel ! li la mort venait nom Répare?!...

si j'avais le malheur de la perdre un jour !.. Et moi ''nfants, mes chère enfants, qaelle jooissance il- me donnent ! Tant que je serai jeune, je veux travailler à leur éducation , j«' formerai leurs cœurs et leur esprit. Je reui

leur laisser un jour une fortune honnête, [la rendront à

ma vieillesse les soins que je prodigue à leur enfance, et quand je ne serai plus, ils verseront des larmes de regrets sur ma tombe. Eu disant ces mot» , il les presse tour à tour sur son cœur; il les couvre de baisers et repète avec effusion : « Que je suis heureux ! »

Ainsi donc, mortels, ne nous plaignons plus de la briè- \ete de notre existence; ne murmurons point contre ce Dieu qui nous refusa l'immortalité. La pensée de la mort est nécessaire à notre bonheur; elle nous excite au travail, à la gloire ; elle entretient nos sentiments, nos vertus et nos plus douces espérances. Je ne parle Li que de nos espérances terrestres. Le jour de notre immortalité n'est pas loin; mais ce présent ne sera funeste qu'au coupable Les hommes vertueux, dégagés de leur enveloppe grossière , ne seront plus tourmentés par ces passions mensongères qu'ils auront combattues pendant leur vie Leurs âmes revêtiront un corps pur comme l'azur des deux, brillant comme les rayons du soleil. Ils jouiront de leur immortalité comme Dieu jouit de la sienne ; car alors ils ne seront plus des hommes, mais des anges

BARDOUC,

ou

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