‹ ŒuvresChapitre 37 sur 88 · VIEILLESSE ET GAIETE · texte numérisé non relu

VIEILLESSE ET GAIETE

NOtVl.I.l. t..

La gaieté des vieillards fait l'éloge de leur jeunesse. Elle annonce que pour eux le passé est sans reproche, et l'avenir sans terreur. Chez les jeunes gens, cette aimable qualité tient souvent à la légèreté de leur âge. Un jeune homme rit de tout, parce qu'il n'attache d'importance à rien. Mais le temps amène les passions , les passions amènent la réflexion , souvent la tristesse et quelquefois le remords. Quand je vois un vieillard qui a su conserver la gaieté de l'adolescence , je me dis : « Voilà un honnête homme, il l'a toujours été ; il a marché d'un pas égal dans le sentier de la vie ; le souvenir de ses erreurs , s'il en a commis quelques-unes, le rend indulgent pour celles d'autrui. Ses passions ont été douces, puisque les traces qu'elles ont dû laisser dans son cœur n'en altèrent point le repos Jamais il ne jeta un œil d'envie sur le bonheur des autres, puisqifaprès avoir perdu le premier de tous les biens, la jeunesse, il veut bien souffrir qu'il y ait des jeunes gens.

Un tel caractère, qui, dans une femme, a peut-être encore plus de charme, était celui de madame de Bermond. Mariée de bonne heure à un époux de son choix , douée d'une belle fortune et d'une jolie figure , elle avait su plaire sans coquetterie, avoir des amis sans manquera ses devoirs, et jouir sans orgueil de tous les succès d'un esprit aimable, naturel et sans prétentions. Frivole dans ses goûts , mais constante dans ses affections , elle avait su varier ses plaisirs sans altérer son bonheur. Aussi avait-

350 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES, elle vieilli presque sans s'en apercevoir et presque sans que Ton s'en aperçut; car elle avait pris insensiblement les goûts qui convenaient à son âge. Si nous savions renoncer à nos prétentions à mesure que nous perdons nos agréments , nous regretterions bien peu de chose.

C'était ainsi que madame de Bermond avait atteint ses quatre-vingts ans. Elle avait concentré dans l'intérieur de sa famille, et dans un petit nombre d'amis véritables, cette gaieté vive qui long-temps avait fait le charme de sa nombreuse et brillante société. Yeuve depuis longues années , elle avait porté toutes ses affections sur le jeune Forlanges, son petit-fils, et sur la jeune Amélie de Yillarcé, qui tous deux vivaient auprès d'elle.

Amélie était une orpheline sans fortune. Madame de Yillarcé, en mourant, Tavaitconfiée aux soins de madame de Bermond, qui l'avait élevée avec, toute la sollicitude de la mère la plus tendre. Madame de Bermond aimait Amélie comme sa propre fille, et déjà même lui en donnait le nom ; car elle avait formé depuis long-temps le projet de l'unir à son petit fils. Les deux jeunes gens, élevés ensemble avec cette douce perspective, s'étaient livrés sans contrainte à des sentiments qui leur promettaient le bonheur. Forlanges n'avait que vingt ans. Amélie en avait seize. Rien , jusqu'à ce jour, n'avait troublé la paix de leur tendresse mutuelle ; mais l'amour que rien n'inquiète finit par devenir une habitude, par ressembler à l'amitié ; on s'aime sans y penser, sans se le dire ; c'est un sentiment qui remplit l'âme sans occuper l'imagination, et malheureusement l'imagination de Forlanges avait besoin d'être occupée; elle était vive, ardente, romanesque à l'excès. Il aurait fallu qu'un obstacle imprévu le séparât d'Amélie par une barrière presque insurmontable , pour lui faire sentir combien il l'aimait.

Telle était la situa'ion de cette intéressante famille, lorsque tout à coup Forlanges parut inquiet et rêveur. Il s'absentait fréquemment et ne rentrait que fort tard, avec

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uni- tristesse qu'il ne cherchai! point I dissimuler. Il parlait peu .1 la jeune \tiirli>\ el ne lui lémoignail plus cette

confiance à laquelle le eejur s'aeeoutu li rite, et dont

il ne peut plui le paeser lorsqu'une fois il eu a joui. Amélie pleurait eu leeret «Forlanges ne n'aime p 'm, disait-elle , puisqu'il me cache quelque chose. >» Pour madame «le Bermond, elle était daua un mouvement, dans une agitation continuelle. « Que fait- il? où est-il ? où vat-il? C'est singulier; nous ne le voyons plut. Pourquoi ne nie parle-t il plus d'Amélie? ne veut-il plus l'épouser? il faut le marier, et cela le plus tôt possible; si je diffère l'accomplissement de mon projet, quelque coquette s'emparera de ce jeune fou, tournera celte tète sans cervelle , le détachera de ma chère Amélie, et puis adieu toutes les espérances que je formais pour son bonheur. »

Un matin que Forlanges se préparait à sortir, elle l'appelle et lui dit : «'Je veux, mon cher ami, avoir avec vous dans ce moment un tête à tête. — Ah! Madame! répond Forlanges avec un air d'impatience , il faut que je sorte; une affaire importante.... — Importante ! dit madame de Bermond en riant ; elle ne saurait l'être plus que celle dont je veux vous entretenir, et qui semble être sortie de votre mémoire. Ah çà , mon cher petit-fils, vous ne voulez donc plus vous marier ? — Ah ! Madame ! ne m'en pailez plus ; je n'ai pas vingt ans. — Et tant mieux! Faut-il donc en avoir cinquante ? Ce langage est tout nouveau dans votre bouche; à vous entendre, il aurait fallu vous marier à quinze ans. Mais aujourd'hui monsieur a des allures plus

importantes Cependant Amélie est si douce, si bonne,

si intéressante!.... — Vous avez raison, Madame, je rends justice à ses excellentes qualités, mais... — Elle n'a point ce goût de luxe, de dissipation qui tourne la tête de toutes nos jeunes personnes. Elle est modeste, ce qui est trèsrare ; elle preinira soin de son ménage, ce qui ne l'est pas moins; elle élèvera bien ses enfants, ce qui l'est encore davantage ; elle n'aimera que son mari, chose que Tonne

352 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES, voit presque plus. Qu'avez-vous donc, de plus pressé, que de vous assurer une telle compagne? — Je suis de votre avis, Madame. Amélie réunit toutes les vertus qui font le bonheur ; mais.... — Je ne veux point de mais ; il faut que tu te maries. J'ai quatre-vingts ans passés; je brûle du désir de voir encore autour de moi de petits marmots qui m'amuseront de leur babil, me feront des niches, casseront mes lunettes, me feront rire et gronder tout à la fois. Tu te marieras, tu épouseras Amélie. — Que vous êtes impatiente ! — Oh î la patience n'est pas la vertu des vieillards; ils n'ont pas le temps d'attendre. » Cette dernière raison parut toucher Forlanges « Je voudrais , ditil, je voudrais combler dès aujourd'hui tous vos désirs; mais, puisqu'il faut vous l'avouer, je suis éperdument amoureux d'une autre personne. — D'une autre personne ? — Charmante ! Comment se nomme-t-elle? — Je n'en sais rien. — Où demeure t- elle? — Je l'ignore. — Quelle est sa famille, sa fortune ? — Je n'en sais rien non plus. — Où l'as-tu vue ? — Nulle part. — Tu en auras sans doute entendu parler? — Jamais. — On t'aura fait un éloge si pompeux de son esprit, de sa figure?... — Jamais, vousdis-je, on ne m'a parlé d'elle. — Mon petit-fils, mon petit-fils, je ne vous presse plus de vous marier. Ce n'est pas une femme qu'il vous faut, mais une place aux Petites-Maisons. Adieu, je vous quitte, car je suis d'une colère !....»>

A ces mots elle sortit, et Forlanges ne put se dissimuler que cette colère était légitime. «Hélas! se dit-il, rien n'est plus vrai, je suis fou. Sur le point d'épouser une jeune personne douée de mille vertus, que j'aimais depuis son enfance, et dont je suis aimé , je la sacrifie à une femme que je ne connais pas , et dont l'existence pourrait bien n'être qu'une chimère ! Oui; mais, s'il existe, cet être enchanteur: que de charmes il doit posséder!.... Quelle physionomie, ajoute-t-il, en regardant avec avidité un portrait qu'il presse mille fois contre ses lèvres, que d'esprit.

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di' BnetM «m (!'■ sensibilité dans ce regard !Quc les contours de cette figure -«"iii gracieux el délicats '■ Quel aimable enjouement dans ce sourire! Mi! j>- donnerais tonte ma fortune, la moitié de mon existence, pour trouver l'original de ce portrait. « Ce discours de Forlanj interrompu car l'arrivée d'< Mivier . son valei de chambre. Olivier étail un homme intelligent , que madame de Bermond avait placé près de son petit-fils. Serviteur plein de /•le el de fidélité, il avait son franc parler dans la maison, et donnait quelquefois «les conse Us dont on se trouvait bien. Olivier s'était aperçu de l'inquiétude et de la tristesse de sou jeune maître ; il avait vu, avec chagrin, le refroidissement du jeune homme pour Amélie, et pensait à la douleur qu'éprouverait madame de Bermond, m ee mariage venait à manquer. 11 voudrait arracher à Forlanges un secret d'où dépend le bonheur de toute sa famille; maiscomment obtenir une semblable confidence ? La solliciter, c'est l'éloigner peut-être pour jamais. Mais à vingt ans, le secret de nos passions est toujours sur le bord de nos lèvres , et Forlanges avait grand besoin d'un confident. Depuis quelques jours il formait le projet de mettre Olivier dans ses intérêts. Il lui raconta, après un peu d'hésitation, qu'un jour, en se promenant aux Champs Élysées avec madame de Bermond, Amélie et quelques amis, il avait aperçu sur le gazon quelque chose qui brillait aux rayons du soleil. « Je m'approche, dit-il, de cet objet qui pique vivement ma curiosité, et je trouve la plus charmante miniature. Je ne puis t'exprimer, Olivier, l'elFet que cette figure angélique produisit sur mon cœur. Je cachai bien vite mon trésor ; et tout entier au désir de le contempler sans témoins , j'oubliai l'univers. Depuis cet instant, mon imagination n'est plus occupée que de cet objet divin. Plus je le regarde, plus j'y découvre de charmes. Je vais me promener tous les jours cans le lieu où je l'ai trouvé: je fréquente tous les spectacles, toutes les promenades publiques, dans l'espoir de rencontrer la

femme adorée que ce portrait représente ; mais jusqu'à ce jour mes espérances ont élé trompées , et je suis le plus malheureux des hommes. »

Le hon Olivier connaissait trop son maître pour le heurter de front. Il eut l'air de le plaindre; et, après avoir admiré la beauté du portrait mystérieux, il promit à Forlanges d'employer tout son zèle et toute son industrie pour en découvrir l'original.

Sa première démarche fut d'aller tout confier à madame de Bermond. Il ne crut pas que ce fût trahir son maître, mais servir ses véritables intérêts; car, qui pouvait mieux que madame de Bermond soulager le cœur et guérir la tête de Forlanges ? Toute fâcheuse que fût une telle découverte, le premier mouvement de cette femme , aussi gaie que sensible, fut d'en rire aux éclats. « Quoi ! s'écria-t-elle , mon pelit-fils amoureux d'un portrait ? Voyez si nous autres vieillards nous n'avons pas raison de rire des folies de la jeunesse. Mais, dis-moi , Olivier, ce portrait au moins est-il joli ?— Joli, Madame ? hélas ! il ne Test que trop ! Je n'ai jamais rencontré d'aussi charmante physionomie. Mademoiselle Amélie en approche peutêtre ; mais cependant.... Comme il interrompait cette phrase, Amélie, qui était entrée depuis quelques moments dans la chambre sans qu'on l'eût aperçue, et qui avait tout entendu sans rien dire , ne put retenir ses sanglots. Madame de Bermond n'eut plus envie de rire ; elle chercha d'abord à consoler l'aimable orpheline par tous les raisonnements que l'on peut aisément deviner ; elle songea ensuite à combattre sérieusement la passion extravagante qui tournait la tête de son petit-fils, et vit bientôt que la première chose à faire était de se procurer la vue du fatal portrait. Elle chargea donc Olivier de le tirer, pour quelques instants , des mains de Forlanges. L'entreprise était difficile ; mais le zèle du vieux serviteur lui en suggéra les moyens.

Dès le lendemain matin, il entra dans la chambre de

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son maître tvec Pair d'une vive émotion. <• Ah! Monsieur, lui dit-il, quelle lionne nouvelle je vient noms apprendre ! Réjouisaei vous, Monaieur, réjouiseei-vous; — Quoi donc! que M'uvtu dire? ai tu découvert l'original?.... — Oui, Monsieur, je connais.... l'original. Levez- voua; vite! levez-vous. » Forlanges aaute a lias dfl sou lit. « Parle, ditil, parle, mon cher Olivier; je meurs d impatience. — Attende/ un moment. Je suis tout essouffle. ...Je n'en puis

plus Je n'ai fait qu'une course depuis — Tu me

liis mourir — Elle était dans une superbe voiture ,

traînée par quatre chevaux J'ai suivi la voiture jusqu'au moment où elle est entrée dans un hôtel magnifique. Ah! Monsieur, quelle belle, personne vous aimez ! quelle taille! quelle figure ! j'en suis encore tout ébloui. Elle est brune ;

elle a des yeux les plus beaux yeux du monde.—

Quel plaisir tu me fais ! s'écrie Forlanges dans le délire de la joie. Comment se nomme-t-elle? — Elle se nomme mademoiselle..... mademoiselle.... de.... de.... Romaintille. Oui , je suis presque sûr.... — Quoi ! tu n'as pas la certitude ?.... — Non, Monsieur, et c'est votre faute. — Comment? — Si vous m'aviez confié le portrait, j'aurais pu le confronter avec l'original. — Moi, te confier ce trésor ! — Eh ! non, non ; gardez-le, Monsieur, si vous craignez qu'il ne se perde entre mes mains. — Examine le bien attentivement, cela doit te suffire , et tu te souviendras.... — Moi , me souvenir ! Ah ! Monsieur! je n'ai jamais eu de mémoire. J'oublie souvent jusqu'à mon propre nom. — Eh bien ! apprends par cœur ce que je vais te dicter. — Impossible. — Essayons. » Alors Forlanges fait le détail de tous les charmes du portrait , et le bon Olivier répète mot à mot sa leçon comme un écolier. Front élevé, blanc comme l'ivoire, uni comme une glace; sourcils noirs et bien arqués ; les plus beaux cheveux du monde; des yeux noirs, pleins d'esprit et de sensibilité; jolipelitnez retroussé; lèvres couleur derose; unpetit trou dans chaque joue; un menton bien arrondi, avec

356 CONTES NOUVEAUX ET NOUVELLES NOUVELLES. une fossette dans le milieu. «■ Mais voilà qui est une merveille , dit Forlanges ; tu répètes fort bien ta leçon. — Oui, Monsieur, répond Olivier. J'ai plus de mémoire que je ne le croyais. Voyons, je vais répéter seul ce que j'ai si bien répété avec vous. » En effet, Olivier recommence ; mais, soit malice, soit inadvertance, il confond tout le signalement : les yeux deviennent bleus , les cheveux châtains, le front élevé comme de l'ivoire et blanc comme une glace ; le menton retroussé avec une petite fossette pleine d'esprit et de sensibilité. Forlanges est furieux; mais Olivier observe fort sensément que la mémoire ne se donne pas. « Sans le portrait, dit-il, je ferai quelque bévue, et jamais vous ne saurez à quoi vous en tenir. » Forlanges cède, quoiqu'à regret, à des raisons qu'il ne peut s'empêcher d'approuver. 11 remet son cher portrait entre les mains d'Olivier, qui lui promet de lui rapporter avant peu de bonnes nouvelles.

Dès le soir même , Olivier, fidèle à sa promesse, vient annoncer à son maître qu'il n'a plus de doutes, qu'il a confronté le portrait avec l'original. Il lui raconte comment, par le moyen d'une soubrette qu'il a connue autrefois, il est parvenu à s'introduire auprès de mademoiselle de fiomainville; il fait le portrait le plus brillant de cette jeune personne, d'autant plus intéressante qu'elle est aussi malheureuse que belle. Elle dépend d'un tuteur, l'homme le plus dur, le plus cruel, le plus jaloux, le plus affreux. Ce tuteur se nomme Durocher, nom qui peint parfaitement son caractère ; il veut épouser sa charmante pupille, et, pour parvenir à ce but , il la tient dans une solitude absolue, et la traite avec une telle rigueur qu'elle finira certainement par mourir de chagrin. Pendant ce récit, Forlanges pleure , se réjouit, se met en fureur. Olivier continue et raconte comment, par l'adresse de la jeune soubrette, il s'est introduit auprès de ce terrible Durocher, comment il a su gagner la confiance de cet homme impitoyable en flattant sa passion dominante, la jalousie,

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