‹ ŒuvresChapitre 63 sur 88 · CHAPITRE \\i. !\'M · texte numérisé non relu

CHAPITRE \\i. !\'M

Elle juge moins avec son esprit qu'avec sou âme; ^«m caractère donne à sa pensée une justesse de tact qui ressemble ;i I" profondeur, <-t qui ;» tout l'agrément de la légèreté. Elle ne propose ses jugements «pi" comme des doutes, et avec cette aimable rougeur qui prouve qu'elle s'en défie. Enfin, elle cherche à plaire moins qu'à briller, plus par bienveillance que par amour-propre.

Elle est entourée d'un grand nombre de jeunes gens qui font tous leurs elforts pour lui plaire : car elle n'est pas encore mariée, et elle est, sans contredit, un de* meilleurs partis du royaume. Les uns la regardent avec tendresse, implorant un seul de ses regards sans oser lui parler ; d'autres, plus hardis , passent souvent devant elle, et, fiers de quelques frivoles avantages qu'ils ont reçus de la nature, ils déploient dans mille attitudes différentes l'élégance de leur costume et la richesse de leur taille; d'autres, enfin, mettent leur esprit à la torture pour captiver son attention : ils font en son honneur les plus jolis madrigaux ; et pour trouver un objet de comparaison avec tant de charmes, ils épuisent tous les trésors de la nature, toutes les roses, tous les diamants, toutes les perles. Le séjour d'Olinde est la réunion des plus beaux esprits de la capitale et des provinces. Elle répond aux éloges qui lui sont prodigués de toutes parts; et si quelquefois elle se permet une légère censure des productions soumises à la finesse de son goût, la critique, en passant par ses lèvres, prend le caractère de son âme, et fait presque autant de plaisir que la louange : qualité qui n'est pas extrêmement rare... chez les femmes.

Bardouc ne peut s'empêcher de remarquer la beauté d'Olinde, mais il n'en est point ému ; son cœur ne palpite point d'amour comme dans l'instant où Zélida s'était offerte pour la première fois à ses yeux. S'il éprouve quelque embarras, il ne faut l'attribuer qu'à la nouveauté du brillant spectacle dont il est témoin, et dans lequel il se voit forcé d'être acteur. Il sortait de ses montagnes , et le sé-

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jour qu'il avait fait chez la bonne Simplicic ne Pavait point du tout formé aux usages du grand monde. Tous les regards étaient attachés sur lui; et quoiqu'il eût été bien fâché d'être confondu dans la foule , sa vanité ne laissait pas de concevoir quelques inquiétudes en pensant qu'il fixait l'attention générale : ainsi toutes ses idées, tous ses sentiments se reportaient sur lui-même , et ne laissaient pas dans son cœur et dans son esprit une seule place pour un sentiment et pour une pensée dont il n'aur3it pas été l'objet. Olinde, qui voit son trouble, en est touchée, et met en œuvre tous les ressorts de la plus séduisante politesse, pour lui rendre cette tranquillité d'esprit sans laquelle le corps est sans grâces , la pensée sans mouvement , et l'âme sans essor.

Après un concert enchanteur, dans lequel Olinde a déployé une partie des rares talents qu'elle a reçus de la nature et de l'éducation , on sert un souper où les plus habiles cuisiniers de la Perse ont épuisé toute la magie de leur science. Bardouc avait bon appétit ; le parfum des mets lui fit oublier un peu de son amour-propre : il mangea comme j'ai vu beaucoup de gens d'esprit manger, c'est-àdire comme un sot, songeant bien plus aux bonnes choses qu'il voyait sur la table, qu'aux belles choses qui se disaient autour de lui.

Au dessert la conversation s'anima pas degrés , grâce aux bons vins que les esclaves ne cessaient de verser aux convives. On parla de littérature , car les beanx-esprits , en général, n'aiment guère que l'on parle d'autre chose : c'est parler indirectement d'eux-mêmes. Les épigrammes les plus vives ne furent pas épargnées aux absents, malgré tous les efforts de l'aimable et douce Olinde pour en émousser la pointe. Bardouc entendait parler de littérature pour la première fois. La fiole de l'imagination , qu'il avait bue, ne lui avait pas donné plus de science que de raison ; mais elle lui avait au moins donné cette faculté qu'ont tant de gens d'esprit , de parler des choses qu'ils

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ignofent, il m eroit dans son élément ; il dit tout m qoi lin passe par la tête; il le perd dam des région* parement Imaginaires ; il net «m avant des principes de goût un peu ilngnliera, Boutient des paradoiee ou tant soit peu extravagants, mus dans lesquels il y a de L'imagination. Il échauffe, il remue, il entraîne, il subjugue. On ne souge pas à se demander si ses idées sont justes ; elles paraissent neuves, et depuis long-temps l'esprit persan roulait sur «les idées si vieilles et si usées, que la nou- \ \uiie l'emportait dans l'opinion sur la justesse, ou, pour mieux dire, que toutes les idées paraissaient justes dés qu'elles avaient les couleurs de la nouveauté. On invite Bardouo à faire part aux convives de quelques morceaux de sa composition. 11 ne connaît pas encore Part de se faire prier, et, sans préambule, il déclame pompeusement une pièce de vers qu'il avait composée depuis le moment où il avait quitté le séjour de Simplicie. Ce morceau produisit un elîet prodigieux, et je n'en suis pas étonné : les couleurs en étaient si brillantes, si variées et si vives, il y avait un tel cliquetis d'images qu'on en était ébloui. Il est vrai que le bon sens n'en avait pas assorti les parties ; mais ce morceau était d'un genre où le bon sens n'est pas absolument obligé : c'était un dithyrambe. D'ailleurs, on était au dessert, et s'il n'y avait pas beaucoup de bon sens dans les vers de Bardouc, il n'y en avait pas beaucoup plus dans la salle. La belle Olinde est entraînée comme les autres -, la solidité de son esprit ne peut résister à l'ébranlement général. La belle figure, la taille imposante du jeune poète , concourent encore à l'illusion. Olinde lui prodigue , en rougissant, les éloges les plus flatteurs, relève avec beaucoup d'esprit toutes les beautés de son poème; quant aux défauts, elle n'a pu les découvrir •. chez les femmes , la raison se tait quand le sentiment prononce.

Bardouc s'aperçoit bientôt de l'effet qu'il a produit sur les convives , et surtout sur Oiinde. Il la regarde plus at-

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tentivement , et plus elle lui donne d'éloges , plus il la trouve belle ; si bien qu'en sortant de table il est convaincu qu'il n'existe rien sur la terre d'aussi beau que les traits d'Olinde. Cependant il n'en est pas encore amoureux.

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