‹ ŒuvresChapitre 64 sur 88 · LES SECONDES AMOURS · texte numérisé non relu

LES SECONDES AMOURS

Il entre dans l'appartement somptueux qu'on lui avait préparé , et raconte à ses deux compagnons de voyage tout ce qui vient de se passer. La petite gazelle en savait quelque chose; elle avait presque toujours été aux aguets. Elle partage le ravissement de son maître , et l'excite encore par ses discours passionnés. « Quelle gloire pour toi! lui dit-elle , d'avoir fait l'admiration d'une si brillante assemblée ! Sais-tu bien que tu soupais avec les hommes les plus instruits et les plus aimables dTspahan ? et tu les as éclipsés! Devant toi ces grands génies ne paraissaient que des pygmées ! Cette jeune personne , dont le jugement est si solide et le goût si délicat, n'a pu modérer les transports de son admiration. Sais-tu bien qu'elle possède cent mille tomans de revenu, que cette belle terre lui appartient , que les plus grands seigneurs se disputent son cœur et sa main ? J'ai ouï dire tout cela par ses esclaves, et je l'ai retenu, car je ne perds jamais de vue tes plus chers intérêts. Si tu pouvais lui plaire! Elle est sensible, elle est libre.... Eh! pourquoi ne lui plairais-tu pas? Un homme comme toi vaut bien un visir. Tu lui plairas... Tu lui plais... Elle t'aimera.. .Elle t'aime déjà ; oui, je le gage. —Quelle folie ! dit le vieux bouc sortant tout à coup d'un sommeil profond ; quelle extravagance ! Un pauvre pâtre qui vient de quitter ses montagnes , assez bel homme , il est vrai , mais sans grâces et sans usage , faisant des vers et des systèmes , mais n'ayant pas le sens commun!... — Qu'importe ! interrompt la petite gazelle \ un pâtre qui sort de ses mon-

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tagnee esl plus frais el mieux conservé qu'un grand seigneur <|ni n'a jamais quitté la cour ; un peu d'embarras dans le maintien relève encore la beauté en lui donnant une apparence de modestie, 1 1 c'esl avec de l'imagination, non avec <lu bon sens , qne l'on séduil la Femme [a plus raisonnable. — Bravo ! bravo ! s'écrie Bardouc, en i gant sa petite gazelle; tu parles en vérité comme un oracle La belle Olinde m'a distingué, pas le moindre doute.

gards étaient sans cesse attachés sur moi. Q choses Batteuses ne m'a t-elle pas dites !Oh! certainement, elle les pensait, car elle les exprimait avec tant de grâces ci de naturel! Quels yeux charmants!.... elle admirait chaque mot échappé de mes lèvres... Quel teint vermeil!... Elle admirait chaque strophe de mon dithyrambe... Quelle physionomie piquante!... Elle me comparait aux plus grands poètes de la Perse... Quel organe enchanteur!... Elle ne trouve qu'un seul défaut à mon poème, c'est d'être trop court... Qu'elle a d'esprit !... — Ah! tu l'adores ! — Je l'adore. — Tu n'as jamais rien tant aimé! — Rien tant aimé. — Et Zélida? interrompt le vieux bouc. — C'était une passade : mon maître n'eut jamais pour elle un véritable amour. — Jamais, dit Bardouc : j'aurais fait une grande sottise de l'épouser ! je ne connais l'amour que du moment où j'ai vu la belle Olinde. »

Pendant toute la nuit, la petite gazelle ne cesse de babiller et d'entretenir son maître des plus délicieuses espérances. « Oui, lui dit-elle; tu remporteras sur tes rivaux, tu seras l'époux de la plus charmante et de la plus spirituelle des femmes; tu seras le riche propriétaire de ce magnifique château et des belles métairies dont il est environné, a Bardouc s'endort , bercé par ces brillantes illusions, et se réveille avec l'imagination remplie du plus ardent amour.

Le lendemain et les jours suivants s'annoncent par des fêtes toujours nouvelles, où Bardouc déploie toute la fécondité de son esprit, pour varier les plaisirs d'Olinde

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et lui causer des surprises agréables. Ses rivaux avaient épuisé tous les lieux communs de la galanterie ; l'imagination de Bardouc est dans toute sa fraîcheur , et fait encore d'abondantes récoltes dans ce champ si souvent moissonné qu'on n'y trouve presque plus de glaneurs. Si les jolies choses qu'il dit ne sont pas toujours neuves, il sait les présenter sous de nouvelles couleurs ; si elles n'ont pas souvent le sens commun, elles flattent, ce qui vaut bien mieux. Bardouc d'ailleurs est doué d'une belle figure ; et près d'une femme sensible, un bel homme peut déraisonner tout à son aise, pourvu qu'il déraisonne hardiment.

Après avoir fait , en l'honneur d'Olinde , un nombre considérable de vers dans tous les genres , Bardouc hasarde enfin une déclaration d'amour dans toutes les formes. Elle est étincelante d'imagination; il y règne une chaleur de tête !... jamais on n'a aimé comme cela. Ce n'est plus de l'amour, c'est du délire^ à moins que le délire et l'amour ne soient la même chose. Comment Olinde aurait-elle résisté à tant d'éloquence? Il la représentait si belle, que Vénus même eût envié un semblable portrait. Il lui faisait un tableau si frais et si gracieux d'une passion tendrement partagée, que la sensible Olinde n'y put tenir; elle consentit à lui abandonner son cœur, sa fortune, sa liberté, son existence tout entière. Elle fit connaître sur-le-champ cette résolution à tous ses adorateurs : car, n'étant point coquette, elle était trop délicate pour les bercer plus long- temps d'une fausse espérance. Bardouc a le plaisir de voir défiler tous ses rivaux. La petite gazelle raffole de ce mariage ; le vieux bouc l'approuve sous tous les rapports : il avoue qu'Olinde est une femme accomplie, et qu'elle réunit tout ce qui peut assurer le bonheur d'un époux. La fortune qu'elle possède est aussi de quelque poids à ses yeux. Quoique très-sobre , le sage à longue barbe sait fort bien qu'on ne vit pas de l'air du temps; il pense qu'une belle fortune, acquise légitime-

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ment* n'esl un fardeau qu'entre l<^ mains d<* la sottise, ei qu'elle n'est dangereuse qu'entre celtes d'un nomme \il cl méchant, il se garde bien de confondre dan* son mépris les richesses, source de toutes les jouissances pty siques el de Uni de jouissant i • morales, avec le riche qui en abuse pour tourmenter les autres ou se tourmenter lui-même. Il se trouva donc du même avis que la gazelle, ce qui n'arrivait pas tous les jours.

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