‹ ŒuvresChapitre 7 sur 88 · LE VOYAGE DE LA MECQUE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE DE LA MECQUE

Au temps du calife Abou-Giafar-Almanzor, il y avait à Bagdad deux jeunes gens qui s'aimaient de la plus vive et de la plus tendre amitié. Ils avaient été élevés ensemble, étaient presque du même âge , et ce sentiment si doux n'avait fait que se développer avec les années et prendre de plus fortes racines dans leurs cœurs. L'un d'eux se nommait Abdoul-Hassan, et l'autre Adelhamed. Adelhamed avait atteint sa vingtième année le sixième jour du ramazan , et Abdoul sa vingt et unième le second jour de la lune de saphar. Jusqu'à ce moment aucune passion ne les avait occupés, et leurs jeunes cœurs ne connaissaient encore que l'amitié.

Un jour, ils se promenaient ensemble sur les bords du Tigre qui baigne les murs de Bagdad , lorsqu'ils aperçurent un mareband d'Arménie qui escortait des esclaves. Le marchand s'approcha d'eux et leur dit : « Seigneurs , que l'esprit du prophète vous accompagne! j'ai des esclaves d'une beauté éblouissante : si vous voulez vous trouver demain matin sur la place de Bagdad, vous serez libres de choisir parmi les plus belles femmes de l'Asie. Les deux amis répondirent au marchand qu'ils se trourcraient le lendemain matin sur la place de Bagdad. Ils continuèrent quelque temps leur promenade, rentrèrent ensuite dans la ville , et se séparèrent.

Cependant Adelhamed avait remarqué , parmi les es-

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«I.ivcn du marchand, une jeune Géorgienne, dont la taille élégante el lea grâce* Pavaient vivement Frappé. Elle était voilée, maia l'amour avail percé le voile , et l'imagination enflammée d'Adelhamed devina lea charmée que ses yeio n'avaient pu apercevoir. Dès la huitième heure do jour il ae rend Mit la place avec une somme d'argent ; cette somme était dansée moment tout ce qu'il possédait. Il faisait un commeree assez considérable , mais sa fortune consistait en marchandises de toute espèce et ne lui laissait que la libre disposition d'une somme assez modique. Il trouve le marchand , l'aborde et le prie de lui montrer les belles esclaves qu'il vient d'amener. Le marchand le conduit dans une maison spacieuse qu'il avait louée pour son négoce , et lui dit en chemin qu'un jeune homme était déjà venu pour voir ses esclaves , qu'il en avait remarqué une surtout pour laquelle il eût donné toutes les richesses de la Perse, mais que, n'étant pas assez riche pour acheter une beauté d'un si grand prix, il s'était retiré le désespoir dans le cœur. Adelhamed ne fait pas grande attention à ce discours du marchand ; il entre avec une vive impatience dans la salle où douze belles Géorgiennes, debout et sans voile , attendent tristement leur destinée. Adelhamed n'en voit qu'une seule. C'est une jeune fille à peine âgée de seize ans. Son teint est d'une blancheur éblouissante , ses traits d'une régularité parfaite et ses regards d'une douceur inexprimable ; elle baisse ses beaux yeux d'un bleu céleste , et les roses de la pudeur s'épanouissent sur le velouté délicat de ses joues. Adelhamed a bientôt reconnu la jeune beauté qu'il avait remarquée la veille , il ne doute pas un instant que ce ne soit elle ; son cœur le lui dit et le cœur ne trompe point. Il la contemple avec admiration. Il se croit le plus heureux des hommes s'il peut devenir le possesseur de tant de charmes, et le plus infortuné s'il faut vivre sans ce trésor pour lequel il donnerait toutes les richesses de la terre. Cependant la crainte entre dans son cœur ; il

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pense que toute sa fortune ne peut payer la belle Zuléima. Le marchand , qui remarque la vive émotion du jeune homme, lui dit : « Allons, seigneur, six cents tomans; et cette belle esclave est à vous — Six cents tomans! s'écrie Adelhamed en se frappant le front; ahl je donnerais mille fois davantage ; mais six cents tomans ! je ne les ai pas; je n'en ai que la moitié. Ah ! malheureux ! je suis perdu ; Zuléima sera pour un autre ! Cependant , ditil au marchand , attends encore , attends . j'ai un ami qui peut-être.... Oui, j'ai l'espoir de posséder Zuléima; je ne te demande qu'une heure , je pars, je cours, je reviens. »

Adelhamed vole chez son cher Abdoul-Hassan ; on lui dit qu' Abdoul est sorti de grand matin , qu'il n'est rentré qu'un instant , qu'il était dans une violente agitation. i II vous cherchait , seigneur, ajoute l'esclave qu'Adelhamed interroge , et dans ce moment il doit être chez vous. » Adelhamed ne se fait pas répéter deux fois ce discours; il vole à sa maison et y trouve son ami qui l'attend avec impatience , et se promène dans la chambre , d'un air fort agité. Eu voyant Adelhamed , Abdoul se jette dans ses bras , et s'écrie : « Ah ! mon ami , sois mon sauveur ; que je te doive le bonheur et la vie. —Parle , dit Adelhamed , je suis à toi jusqu'au dernier soupir, jusqu'à la dernière goutte de mon sang. — Je comptais sur toi, dit Abdoul. Écoute , j'ai le plus pressant besoin de trois cents tomans ; il me les faut , ils sont nécessaires à mon bonheur, à mon existence. Réponds-moi donc , peux-tu me les prêter ? » Adelhamed reste un instant pétrifié , il garde un morne silence et n'ose regarder en face son ami qui lui demande plus que la vie. « Ah ! lui dit Abdoul , tu ne me réponds rien ; j'interprète ton silence , tu n'as point la somme que je te demande. Si tu la possédais , tu n'hésiterais pas. » Ce discours rappelle Adelhamed à lui même ; il se jette dans les bras de son ami, et lui remettant entre les mains les trois cents to-

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mani »« Tiens , lui dil il, sois heureux, » Abdoul saisit promptement la bourse de son ami,el le quitte avec ka précipitation de l'éclair.

Cependant Adelhamed est abîmé daua une douleur profonde ei sans remède, il ne regrette pas ce qu'il Nient de foire pour Abdoul ; mais il espérait qu' \l)doul pourrait lui prêter la somme nécessaire pour acheter y,uleima, et c'est Abdoul lui-même qui vient de lui emprunter tout l'argent qu'il possédait! Quel moyen lui reste-t-il maintenant pour obtenir celle qu'il aime ? Il n'en voit aucun , et tombe dans le désespoir.

Une heure s'était écoulée , lorsqu'Abdoul-Hassan , les yeux étincelants de joie , entre dans la chambre de son ami; il est accompagné d'une jeune esclave, et s'avancent vers Adelliamed \ « Cher ami , lui dit-il , je t'amène le trésor dont tu m'as rendu maître. Partage un bonheur qui double encore quand je pense que je te le dois. Regarde, Adelhamed, regarde cette jeune beauté, et vois combien je suis heureux. » Adelhamed lève les yeux et reconnaît Zuléima. A ce spectacle , il reste immobile , pâlit et rougit tour à tour; il veut parler, et les mots expirent sur ses lèvres. «Eh bien! dit Abdoul - Hassan , pourquoi ce silence ? N'as-tu rien à me dire? Tu ne me félicites point ! Cette jeune Géorgienne , comment la trouves-tu ? » Adelhamed se recueille un instant , puis avec un sourire forcé : « Oui, dit-il , elle est belle ; je te félicite, Abdoul, sois heureux, c'est le vœu sincère de ton ami. Mais je t'en conjure , Abdoul , laisse-moi seul quelques moments , des affaires importantes m'occupent et demandent que je reste toute la journée dans une profonde solitude. » Abdoul-Hassan se retire. Une secrète inquiétude sur le sort de son ami le tourmente et empoisonne son bonheur. « Ah ! dit-il, Adelhamed me cache quelque chose , Adelhamed a des secrets pour moi ; il soutire et me dérobe ses chagrins; il ne sait plus que ses peines sont un bien qui m'appartient comme ses plaisirs.

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La journée s'écoule, et Adelhamed se livre seul et sans contrainte à sa douleur. Jl est bien loin de se reprocher ce qu'il a fait pour le bonheur de son ami , mais il accuse la destinée, qui a voulu qu'une même passion pour un même objet vint troubler leur repos. «Ah! se dit-il, ce sacrifice que j'ai fait pour Abdoul , Abdoul le ferait pour moi , et je serais prêt encore à le faire pour lui. Mais pourquoi, grand Dieu, n'as tu pas créé deux Zuléima comme tu as créé deux Adelhamed ? »

La nuit s'écoule dans ces tristes réflexions, et le lendemain matin, vers la dixième heure du jour, Abdoul parait dans la chambre de son ami ; il est pâle , abattu ; on voit à l'altération de ses traits qu'un profond chagrin est entré dans son âme. Il s'approche d'Adelhamed et lui dit : « Adelhamed , tu as des secrets pour moi ; ne suis-je donc plus l'ami, le tendre ami de ton enfance? Avonsnous donc maintenant chacun un cœur, chacun une âme ? » A ce discours , Adelhamed fond en larmes et garde le silence, au lieu de répondre à ses reproches. « O cher Adelhamed , continue Abdoul , en vain tu te cachais aux regards pénétrants de l'amitié; ils ont percé le voile que tu mettais entre ton cœur et le mien. Je t'ai deviné ; une funeste passion est entrée dans ton sein, tu aimes, tu aimes Zuléima.» Adelhamed tressaille à ce nom. «Et lu as pensé, continue Abdoul , que je consentirais au sacrifice que tu m'as fait ! que je serais heureux par le malheur de mon ami ! Écoute ; j'aime Zuléima, je l'aime avec fureur ; tu l'aimes de même; eh bien ! elle n'est plus à moi. » Adelhamed recule d'étonnement. «Non, dit encore Abdoul, non, l'amour ne viendra point se placer entre nous deux pour nous désunir. Je ne viens point l'offrir Zuléima ; ce sacrifice eût été trop cruel pour nous deux. Ton bonheur m'aurait causé des larmes, et tu aurais eu horreur d'une félicité que j'aurais payée si cher. Zuléima n'est plus à moi, mais elle ne t'appartiendra jamais. Oublions , s'il est possible, que vous l'avons vue, que nous l'avons aimée. — O cher ami !

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<lii \ili'ili,imi «I, je reconnais mon cœur à ce noble dévouement du tien. Puisque tu as pénétré ce mystère que je voulais te cacher pour ne point empoisonner tes plaisir-;, je te L'avoue, j'aime Zuléima , je L'aimerai toujours; son image me poursuivra jusqu'au tombeau. Cependant , dis-moi, \Ik1oii1 , dis-moi ce qu'elle est devenue, *'t puisque nous ne pouvons la posséder m l'un ni l'autre , <piel est le mortel heureux en faveur de qui tu a> pu renoncera tant de charmes? — Écoule, lui répond Ybdoul, nier, quelque temps après t'avoir quitté, ta douleur, que j'avais devinée, me jeta dans une profonde rêverie ; je cherchais à pénétrer la cause de tes chagrins pour en découvrir le remède. Agite de mille pensées, je tourne mes jvis du côte du fleuve; je marchais a l'ombre des arbres plantés sur ses bords, lorsque j'entends des plaintes et des sanglots. Je me retourne, et je vois un jeune homme prêt à se précipiter dans les flots. Il prononce le nom de Zuléima, etee nom semble encore augmenter son désespoir. Je m'approche de lui, je cherche à le consoler, il ne me répond que par des larmes. Ces seuls mots entrecoupés s'échappent de sa bouche : Rendez-moi Zuléima ou laissezmoi mourir. Je fais briller à ses yeux un rayon d'espérance ; je le ramène insensiblement à une situation plus calme; il m'apprend qu'il aime Zuléima depuis son enfance , qu'il en est tendrement aimé, que des corsaires Tout enlevée à son amour, qu'il a juré de la suivre et de mourir lorsqu'il aurait perdu tout espoir de la retrouver. Je le conduis chez moi ; je le prépare d'avance à une joie qui , trop soudaine, lui serait aussi funeste que la douleur, et après l'avoir fait reposer quelques instants , je lui rends une maîtresse adorée. O cher Adelhamed ! je ne te peindrai point leurs transport mutuels; ils ont déchiré mon cœur, ils m'ont fait sentir tous les tourments d'une cruelle jalousie , mais je les ai combattus ces sentiments odieux. L'amitié allégeait pour moi le fardeau de mon sacrifice : je trouvais aussi quelque douceur à pen-

ser que mon action était agréable au prophète, et qu'il me rendrait un jour au centuple le trésor que je venais de perdre. » Les deux amis s'embrassent avec transport, et se jurent de s'aimer toujours.

Un mois s'était écoulé depuis cette aventure. Les deux amis ne se quittaient plus, ils s'entretenaient sans cesse de Zuléima quïls ne pouvaient oublier. Souvent ils se regardaient en silence , et des larmes coulaient de leurs yeux. A peine un léger sourire brillait sur leurs lèvres , comme un faible rayon du soleil au milieu d'un orage. Cette funeste passion semblait s'accroître encore au lieu de s'éteindre.

Un jour Adelhamed vient trouver son ami et lui dit : « Abdoul-Hassan , je vois qu'un chagrin terrible, qu'une passion sans espoir nous consument l'un et l'autre. La vie nous est devenue odieuse, malgré notre amitié qui devrait l'embellir; un ennui profond s'est emparé de nous. Il faut tâcher de nous guérir, de déraciner le mal qui nous tue. — Hélas! répond Abdoul, qui peut nous rendre le repos? Nous l'avons perdu pour jamais. — Écoute, dit Adelhamed , tous les jours je prie l^e saint prophète d'éteindre ce feu qui nous dévore; je ne lui demande pas autre chose dans la mosquée, pendant les prières publiques et dans les moments de nos fréquentes ablutions. Cette nuit, un ange, un céleste envoyé de Mahomet luimême m'a apparu dans un songe. Je l'ai vu de mes yeux et je crois voir encore ses traits divins. Ses yeux étincelaient comme doux étoiles, et son front brillait comme un météore. Je l'ai entendu : sa voix était d'une douceur ineffable. Son haleine était parfumée comme les roses; et chacune de ses paroles était sublime et consolante. « Adelhamed , m'a-t-il dit, si vous voulez guérir de votre amour, je vous en apporte le remède. Quittez tous les deux le séjour de Bagdad, allez ensemble à la Mecque, et instruisez-vous dans votre sainte religion. La piété rétablit le calme dans les âmes bouleversées par les passions, et

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fine nu Im plus profondes bleeenree Ai cœur In baume (|i- gei consolations divines Mais gardez-vous d'écouter une curiosité hineste el insensée 1 ne cherche! point a approfondir ce qu'un Dieu cache à votre faible pénétration ; adorez et obéissez dans la simplicité de votre cœur] qu'il nous suffise de Bavoir que Dùu seul est grand, que Mahomet est sonpropliète,et </ue V lleoranesi sa parole.» Il dit et disparaît à mes yeux étonnés. WhésUont Abdoul, suivons les conseils de cet ange tutélaire. ici, tout nous retrace l'image de celle que nous avons perdue et que nous aimons toujours. L'absence, les fatigues d'un long voyage, mille objets nouveaux feront peut-être entier tl.ins nos cœurs de nouveaux sentiments, détruiront peut-être ceux qui nous rendent malheureux, et nous donneront une autre existence. — Oui, dit Abdoul-Hassau, nous irons à la "Mecque, nous obéirons à cette voix du ciel qui t'a parlé. J'ai dans la ville de la Mecque même un saint derviche de mes parents, qui m'accueillera avec bonté, et comme il est très-versé dans la science du Coran, il fera passer ses lumières dans notre esprit. — Et moi, dit Adelbamed, j'ai à Medine un véritable mollak, frère de mon père , un des plus savants interprètes de la loi. Il me communiquera tout ce qu'il sait, et ebassera les ténèbres dont mon esprit est enveloppé. J'irai avec toi à la Mecque, de là je reviendrai chez mon oncle le mollak. Au bout de trois mois tu me rejoindras à Médtne, et nous retournerons ensemble à Bagdad, heureux et sanctifiés. »

Le départ des deux amis est fixé au lendemain. Ils prennent l'argent nécessaire à leur voyage , se chargent de provisions abondantes, car leur route devait être longue; ils devaient traverser les déserts de l'Arabie. Ils côtoient la rive gauche de l'Euphrate, et arrivent le dixième jour à Bassora. Le douzième, ils se remettent en route, et entrent dans le désert. La saison était brûlante, et le soleil dardait ses rayons perpendiculairement sur

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leurs têtes. Mais les deux amis oubliaient la longueur et les fatigues de leur marche en s'entre tenant de leurs projets, de leur amitié et quelquefois de leur amour. Cependant le chemin devient insensiblement plus difficile, et le soleil tous les jours plus ardent. Ils ne rencontraient pas un être vivant dans ces immenses solitudes ; pas un arbre ne récréait leurs regards par la verdure de son feuillage; s'ils se reposaient , c'était sous des rocs dépouillés et brûlants. Bientôt ils ne voient plus que le ciel et une mer de sables. Leurs provisions s'épuisent, et ils sont prêts à sentir les horreurs du besoin. Adelhamed avait emporté avec lui un vase plein d'une liqueur rafraîchissante. Abdoul, disait-il, aura soif dans le désert, voilà pour lui.... Abdoul-Hassan avait aussi porté une outre remplie de la même liqueur, il se disait : Adelhamed aura soif dans le désert, voilà pour le désaltérer. Mais déjà le vase d'Abdoul était vide, et celui d'Adelhamcd est sur le point de l'être. Il n'y reste plus que quelques gouttes de cette liqueur qu'il destine à son ami. Il y avait déjà vingt jours qu'ils avaient quitte Bagdad. Adelhamed était plus robuste qu'Abdoul-Hassan ; il soutenait un peu mieux les fatigues d'une longue marche, les rayons brûlants du soleil, la faim et la soif. Au vingt et unième jour Abdoul est hors d'état de continuer sa route ; ses forces sont anéanties , il se penche sur Adelhamed qui le contemple avec, une violente inquiétude. Adelhamed voit la pâleur de la mort sur le front de son ami, et la pâleur de la mort s'étend aussi sur son front. Abdoul va succomber, il ne peut plus marcher, il s'arrête, se couche sur un rocher ; une soif brûlante le dévore et consume jusqu'à la moelle de ses os. Adelhamed s'est assis à ses côtés ; il soutient sur son sein la tête défaillante de son ami , levé les yeux au ciel et pleure. Il se souvient alors de la dernière goutte de liqueur qui lui reste, et qu'il conservait avec soin pour la dernière extrémité. « Tiens, dit-il, cher Abdoul, bois cette liqueur bienfaisante, elle te rendra

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tes forces épuisées — El toi, dit kbdoul, que te testera •

i ii • — I.,. bonheur de l'avoir sauvé Je n'achèterai point la rie i pareil prix. Boire cette goutte de Ittpieur, ce sciait boire la dernière goutte de ton sang. — Non, «lit Adelhamed , j'ai des forces encore, je puis encore marcher long-temps sans mourir, et peut-être trouveronsnous bientôt quelque source ; peut-être avant la nuit la pluie tombera du ciel et viendra nous ranimer. — Peutêtre , répond Abdoul ; mais si tes vœux ne sont point exaucés , si nous ne trouvons point de source , si la pluie ne tombe point du ciel , j'aurai causé ta mort. Cette pensée est horrible. Adieu, laisse-moi mourir seul. — Mourir] ingrat, s'écrie Adelhamed, mourir quand je puis te sauver î C'est toi qui refuses les secours de ma tendre amitié! Ah! si je dois expirer pour toi, laisse-moi cette Félicité; que je puisse dire : Je meurs, mais j'ai sauvé Abdoul. — Et moi, répond Abdoul, ne m'ôte pas le bonheur de pouvoir dire : Je meurs, mais j'ai sauvé Adelhamed, il me survit. — Te survivre ! s'écrie Adelhamed, avec une sorte de fureur; non, je ne te survivrai pas, et puisque tu refuses mes secours , mourons ensemble. » Il dit, et brise en éclats le vase qui contenait sa dernière espérance.

Mais quel est leur étonnement et leur joie ! tout à coup une source limpide jaillit du rocher sur lequel Adelhamed a brisé son vase. Elle roule, elle bondit de cascade en cascade avec un délicieux murmure, et va se déployer dans un bassin sur les bords duquel s'élèvent des arbustes de toute espèce, des fleurs de tous les climats et de toutes les saisons. Ce lieu devient un séjour enchanté ; mille oiseaux l'habitent , et le font retentir de leurs chants.

Adelhamed s'élance vers cette source nouvelle ; il y remplit le vase de son ami et vole à son secours. Abdoul recouvre bientôt ses forces , et tous deux viennent se reposer et passent la nuit sous la voûte ombragée qui couvre la fontaine. Ils dorment couchés mollement sur le gazon

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et sur les fleurs dont ces bords riants sont émaillés. Cette source délicieuse fut l'ouvrage d'un génie bienfaisant. 11 planait dans les airs , lorsqu'il entendit le dialogue des deux amis. 11 eut pitié de leur détresse, admira leur constance , et voulut récompenser leur dévouement. A peine Acîelhained eut-il brisé son vase, que le génie ordonna à cette fontaine de couler, à ce rocher de s'arrondir en bassin pour la recevoir, à ces bords de se couvrir d'arbres et de fleurs. Cette fontaine existe encore dans le désert; on la nomme Fontaine d'amitié. Un poète persan en a donné en vers la description suivante :

Dans tous les temps cette onde est calme et pure ,

Et ne craint point les fougueux Aquilons.

Rien ne la trouble , et le cours des saisons

Ne change rien à sa température.

Oh ! sur ces bords favorisés des deux ,

Heureux cent fois celui qui se repose !

La main du temps ne flétrit point la rose

Que le bonheur fait éclore en ces lieux.

Si quelquefois, sous ce riant ombrage,

Le voyageur s'abandonne au sommeil,

De tous les biens, en songe, il voit l'image,

Et tous les biens entourent son réveil.

Tout lui sourit, et bientôt il oublie

Les passions , le sort et ses rigueurs.

Il croit sentir une nouvelle vie ,

Et sur ses pas n'aperçoit que des fleurs.

Puis le poète ajoute la réflexion suivante :

Ainsi que lui , je commence un voyage Souvent pénible et toujours dangereux.

La vie , hélas ! est en butte à l'orage, Le voyageur n'est pas toujours heureux.

Quoi ! ne pourrai-je aussi sur ton rivage, Fontaine pure, un instant m'arrêterî Que je voudrais de ton onde goûter, Et sommeiller sous ton paisible ombrage ! Dans ce chemin , des mortels peu connu , Toujours douteux , quoique souvent battu , Je marcherais alors plein de courage.

Fontaine heureuse où puise la vertu , Dans un désert pourquoi te caches-tu ?

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Lm <l<'u\ Unis Be reposèreni dem jours dan M li<-u de «I chefs, puis n> contiiiuèrenl leur voyage gaiement, pleine de \ i-iM'ur al de santé . api es avoir fait une ample provision des fruits qui couronnaient les arbre* de la fontaine

Il ne leur fallait pins qu'une demi-journée pour arriver à Médise* Adelhamed marchait quelques pas devant \1>doul, pour lui frayer le chemin, lorsqu'il aperçoit une bourse suspendue a un arbre. Il prend cette bourse, l'ouvre, et y \oit un diamant d'une grosseur prodigieuse, celui du Grand-Mogol n'est rien en comparaison , et la valeur réelle de ce diamant eût absorbe toutes les richesses du monde. Adelbamed appelle Abdoul. > Quel trésor le prophète nous envoie! lui. dit-il; regarde ce magnifique diamant. Nous voilà plus; riches que ions les rois de la terre ensemble. » Abdoul prend le diamant, et le regarde avec admiration ; il le contemple, le retourne en tous sens , et aperçoit sur la surface polie une inscription en lettres d'or d'une extrême finesse. Il lit : J'appartiens à celui de vous qui aime le mieux. « Ah ! ah ! dit Abdoul en souriant, Adelhamed, regarde cette inscription, nous ne sommes pas si riches que tu l'as cru d'abord. — Non, dit Adelhamed, ce diamant ne peut être ni pour toi, ni pour moi, ii faut le laisser. » Adelhamed le remet dans la bourse qu' Abdoul rattache à l'arbre, et tous deux continuent leur chemin, en s'entretenant de cette nouvelle aventure . et sans penser à revenir sur leurs pas. tant ils sont assurés que ce diamant n'est point pour eux.

Le soit* même, ils arrivent à Médine et vont descendre chez le vénérable mollak, oncle d' Adelhamed. Le vieillard accueille avec joie les deux jeunes gens. Il i:c peut se lasser de regarder le fils d'un frère qu'il a tendrement aimé. O mon fils, puisses-tu, lui dit ;l, ressembler un jour à ton père ! puisses-tu. comme lui , marcher dans le chemin de la justice et puiser le bonheur à la source de toute vérité, dans le sublime Coran , cette lumière de

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l'esprit de Dieu que le grand Mahomet a fait descendre sur la terre î Puisses-tu mériter un jour la récompense que promet le prophète à ses fidèles croyants , et vivre éternellement dans le paradis de ses élus , où les houris toujours belles, toujours pures , font les délices des justes ! — O sage Séradi ! répond Adelhamed, ô lumière de la sagesse! soleil éclatant de la science, toi devant qui les ténèbres de Terreur disparaissent comme les ombres de la nuit aux premiers rayons de l'aurore! nous avons entrepris ce voyage, mon ami et moi, pour nous instruire dans la loi du prophète , et pour sanctifier nos cœurs par la présence des lieux qu'il a habités, des lieux où il est mort. Je viens te demander un asile pour mon ami et pour moi. Demain nous partons ensemble pour la Mecque, où mon ami restera trois mois chez un saint derviche , son parent, qui l'instruira de notre religion, et moi je reviendrai chez toi où je resterai aussi trois mois pour profiter de tes leçons et de tes conseils. »

Séradi embrasse tendrement Adelhamed; il offre aux deux jeunes gens on repas frugal qu'il prépare de ses mains, et après les prières et les ablutions accoutumées, il les invite à se livrer aux douceurs du repos, pour réparer leurs forces.

Le lendemain il renouvelle leurs provisions, les embrasse encore, et leur souhaite que le saint prophète les conduise dans leur voyage et prépare d'avance leurs jeunes cœurs à recevoir la vérité. Ils partent , et de Médine à la Mecque leur voyage fut très-heureux.

Arrivés à la Mecque , les deux amis y passent trois mois chez le derviche , parent d'Abdoul Hassan. Oh ! comme ces trois jours sont saintement employés ! Ils visitent la fameuse Kaaba , ce temple qu'Abraham a bâti de ses mains; ils en font dix fois le tour, vont ensuite baigner de leurs larmes la pierre sur laquelle montait Abraham , lorsqu'il élevait la Kaaba. Autrefois celte pierre était blanche comme la neige, dans les temps où les hommes

LES Dl i X amis. 7.">

conservaienl encore leur innocence ; elle est devenue huit quand les hommes -uni devenus méchants. Il- \i-itèrenl aussi le puits de Zemzem ; enfin il- virent tout ce qui excite la curiosité il»"- fidèles. A l'aspect des ii,.u\ saiiiis, patrie du prophète, leur piété redoublait de ferveur. Partout ils s'arrétaieni pour prier, el chacun d'eux, s'oubliant lui-même , priait pour son ami, un plutôt, en priant pour son ami, croyait prier pour lui-même.

Le quatrième jour il fallut se séparer. Hélas! combien coite séparation fut cruelle! c'était la première. Leur cœUr fut déchiré, lis se tenaient fortement embrassés, gardaient un silence expressif se baignaient de larn n'osaient prononcer ce funeste adieu, toujours si douloureux pour des amis. Enfin ils se séparent, reviennent, s'embrassent encore et s'éloignent l'un de l'autre en se suivant des yeux jusqu'à ce qu'ils cessent de se voir. Abtloul reste à la Mecque chez le derviche, son parent, et Adelhamcd retourne à Médine chez le sage Séradi.

Ils devaient être trois mois sans se voir ; combien ce temps leur semble long! Cependant ils cherchent à l'abréger en s'instruisant dans la religion de leurs pères ; ils s'écrivent souvent , renouvellent dans leurs lettres le serment tant de fois répété de s'aimer toujours, et se font part de leurs progrès dans la première et la plus sublime des sciences, mais la plus dangereuse peut-être lorsqu'on s'éloigne du but qu'elle se propose, qui est d'élever nos pensées jusqu'au Irône de l'Éternel , et de donner à nos sentiments cette grandeur qui nous rend dignes de le connaître et de l'aimer. Tendres amis ! le moment approche où vous allez vous réunir ; ah î puissiez- vous ne point oublier les conseils de l'ange que le ciel vous avait envoyé pour votre bonheur !

Aussi instruit nue son parent le derviche , Abdoul- Hassan quitte la .sainte cité et arrive à Médine chez le mol la k. Qui peindrait la joie d'Adelhamed lorsqu'il revoit son ami! Qui peindrait les transport d'AbdouI quand il

revoit Adelhamed! Que de choses ils ont à se dire depuis qu'ils ne se sont vus ! Leur amour, ils n'en ont plus qu'un faible souvenir; il ne reste dans leurs cœurs que deux sentiments, l'amitié et la religion.

Lorsqu' Abdoul eut pris quelques jours de repos dans la maison de Séradi , les deux amis se remirent en marche pour Bagdad. Ils sont dans l'enchantement de leur voyage , ils se parlent avec enthousiasme de tout ce qu'ils ont vu, et surtout des deux saints personnages à qui ils doivent tous les trésors de lumières dont ils sont possesseurs. Ils se disent tout ce qu'ils ont appris, et se font part des sublimes commentaires de leurs maîtres sur certains chapitres du Coran. Quelquefois les deux amis ne sont pas absolument d'accord ; ils s'entendent bien sur les points principaux et fondamentaux de la religion, mais ils disputent sur des mots et même sur des lettres. Par exemple, Adelhamed soutient qu'il y a trente mille voyelles dans le huitième chapitre du Coran, et Abdoul prétend qu'il n'y en a que vingt-neuf mille trois cent soixantesept. Tous les deux donnent des preuves convaincantes , citent le texte original tel qu'ils l'ont vu chez leurs savants instituteurs. Quelquefois piqués de ne pouvoir se convaincre mutuellement, ils mettent un peu d'aigreur dans la dispute ; souvent ils finissent par ne plus disputer, et chacun se dit tout bas : Mon ami a reçu de fausses lumières ; son maître n'était qu'un ignorant.

Ils n'étaient qu'à six lieues de Médine , lorsqu'ils aperçurent, dans une prairie, une jument magnifique qui bondissait , caracolait avec grâce , et abandonnait aux vents sa crinière flottante. «Adelhamed, dit Abdoul, voila une superbe jument. — Oui, dit Adelhamed , elle est de toute beauté ; on la prendrait pour la jument du prophète. — Pour la jument du prophète ! répond Abdoul ; que dis-tu, Adelhamed ? Ne sais-tu pas que la jument de Mahomet était bai-clair, et regarde, celle - ci est bai-brun. — Je t'en demande pardon , répond Adel-

lis lui \ 4JU&

liiincd avec aig cur, si lu avais lu les lûsl .ne-. Ici montât! urs . si in avais enteu lu les -.i\.uit> interprètes de la loi, lu lauraii que la jument du prophète brun. — n<ù bru i : Grand Dieu ! tu oses - wtenir une semblable impiété I — Une impiété ! C'esl toi, malheureux; c'est toi qui es L'impie, c'est de ta bouche que le blasphème est sorti. — Non. non , c'est de la tienne $ j'en prends le ciel à témoin. Tremble qu'il ne l'écrase de ses foudres vengeurs. — C'est toi qui dois trembler, hérétique 1 — Hérétique I \h ! je ne puis vivre plus long< temps avec toi , je ne puis communiquer avec un homme que réprouve le prophète. — Eh bien ! soit ; plus de commerce entre nous • tu es un infidèle, ta raison est égarée, ton cœur est corrompu ; je te fuis, car l'impiété est en toi. — Je te fuis de même . car l'impie et le blasphémateur sont horribles aux yeux de Mahomet. — Tu es donc un monstre devant lui, tu dois l'être devant moi. ■ Alors ils ne se possèdent plus, la colère etinceJle dans leurs regards; ils tirent leurs poignards et vont s'égorger. Le souvenir de leur longue amitié retient leurs bras forcenés; ils s'arrêtent. « Ah ! dit Adelhamed , je me souviens d'avoir été ton ami. — Et moi aussi, dit Abdoul, jemesouviens de fa voir aimé, sans cela point de trêve entre nous, je devrais te poursuivre jusqu'au fond des enfers, comme un ennemi de Dieu; mais je te laisse vivre. — Va, dit Adelhamed, la même pitié s'empare de mon cœur, vis, et puisse le prophète te ramener dans !e chemin de la vérité! Mais n'approche pas de moi ; ta seule présence souillerait un cœur que l'aspect des lieux saints vient de purifier. »

A ces mots, Adelhamed et Abdoul Hassan se séparent pour jamais : les voilà devenus ennemis irréconciliables : tous leurs liens sont brisés par une force aussi puissante que la mort même. «Quoi ! me diront ceux qui m'écoutent , deux hommes que l'amour, la crainte de la mort et la cupidité n'out pu désunir un instant , deviennent tout

76 LE CARAVANSERAIL.

à coup ennemis pour un motif aussi léger! Votre Al>doul-Hassan et votre Adelhamerî sont deux insensés; le sentiment qui leur a fait faire des sacrifices presqu'audessus des forces de l'humanité , n'était 'qu'une extravagance que vous décorez du beau nom de l'amitié. » Arrêtez , esprits frivoles et superficiels ; suspendez un jugement téméraire. Oh ! si le derviche de la Mecque et le mollak de Médine entendaient ces paroles imprudentes , ils s'écrieraient : «Profanes ! qu'osez-vous dire? Est ce à vous qu'il appartient de juger de ces choses toutes divines ? Elles surpassent autant votre faible intelligence que le sixième ciel est élevé au-dessus du grain de sable que vous habitez. Tout est grand, tout est sublime dans les commentateurs du Coran ; tout y est d'une autre importance que vos passions , vos sentiments , votre haine et votre amour. »

Mais cet envoyé céleste qui apparut à Adelhamed avant le voyage de la Mecque, cet ange bienfaiteur qui lui donna de si sages conseils , inspirait souvent l'auteur persan dont je ne suis ici que l'interprète. Il lui raconta cette histoire, et voilà comment il la termine : «-0 vous qui vivez sous l'islamisme , fidèles croyants ! vous avez reçu de Dieu même la plus belle , la plus sainte des religions ; gardez-vous donc de la dégrader par ces vaines subtilités de votre esprit. Élevez-vous jusqu'à Dieu, et ne l'abaissez pas à votre niveau; il réprouve ceux qui s'arrogent le droit d'ajouter à sa parole. iX'est-elle pas intelligible pour tous les hommes? et ce Dieu , source de toute vérité, a-t-il besoin de commentateurs ? Cet orgueil qui vous entraîne à sonder des mystères impénétrables, ne peut que vous conduire à l'erreur ; il vous fait voir en petit ce qui est grand et sublime, fait naître entre vous des disputes interminables, brise tous les liens de la société, divise les familles les plus unies et les amis les plus chers. Cet orgueil prête des armes aux ennemis de Dieu : ils jouissent de vos débats furieux pour des motifs souvent, pué-

wimw. 77

rils, triompheut au milieu de ros querelles, et insultent une religion que vous avilissez et que roua litres à leurs mépris. ( > hommes ! Dieu nul i et grand M ikom< / i il to* prophète , et l'Mcoran est ta paraU; rotlâ seulement ce qu'il faut croire : le reste esl ca< hé dans le sein d'un Dieu, dans les mystères d< se, ou ne mérite

pas d'exciter la curiosité d'on être qui pense , «l'un être immortel. »

Pourquoi Abdoul-Hassan et Adelhamed n'ont-ils pas suivi ces conseils salutaires? Ils seraient encore uni-, encore heureux; mais hélas ! c'en est fait; ils ne boiront plus ensemble à la Fontaine de V amitié.

ASMOLAN.

Scha-Nessir régnait sur la Perse. Scliiras, cette ville superbe, alors le séjour des rois, lui devait en partie sa splendeur et sa gloire. Scha-Nessir avait de grandes qualités, mais ternies par de plus grands défauts; il était courageux , mais quelquefois cruel et féroce ; il aimait et estimait la vertu, mais refusait de la reconnaître quand elle était en opposition avec son despotisme sans bornes Ce roi puissant avait, comme tous ses sujels, commme tous les hommes, le désir d'être heureux. Couvert de lauriers acquis par sa valeur, maître d'un empire vaste et florissant, environné de flatteurs qui semblaient l'adorer comme un Dieu, enivré de leur encens .possesseur du plus beau sérail du monde, Scha-Nessir croyait avoir plus qu'un autre des droits au bonheur; cependant il ne le connaissait pas. L'ennui et le dégoût, compagnons des jouissances où le cœur est

78 LE CARAVANSEKÀ1L.

compté pour rien , s'étaient assis sur son tronc et mit ses tapis de pourpre tout resplendissants d'or et de perles. Vainement on cherchait à varier ses plaisirs; ils changeaient de forme, mais conservaient toujours pour lui la même physionomie. Enfin . les louanges intéressées de ses flatteurs , l'éclat de sa gloire , les caresses des plus belles femmes de l'Asie , ne pouvaient lui dissimuler qu'il n'était point heureux.

Son caractère devint sombre et farouche, et la Perse gémit bientôt sous le joug d'une affreuse tyrannie. Ce beau pays fut désolé par d'odieuses vexations; le plus léger murmure fut puni de mort , et des espions gagés s'insinuaient jusque dans le sein des familles, pour y pénétrer les plus secrètes pensées des cœurs. On gémissait dans le silence, on redoutait de laisser apercevoir des larmes. Scha-Nessîr semblait s'être dit : » Puisque je suis malheureux, je veux que tout le momie le soit. 11 ne sera pas dit qu'un seul de mes sujets puisse se vanter de posséder un trésor qu'il n'est pas en mon pouvoir d'obtenir.» Mais plein d'orgueil, il ne voulait pas que cette honteuse pensée fût devinée par ses victimes; il eût rougi de laisser voir l'état de son cœur, et, tout en se vengeant de son malheur sur ses sujets innocents, il eut la manie de vouloir passer pour le plus heureux des hommes. Ne pouvant se tromper lui-même, il crut pouvoir tromper les autres. Voilà pourquoi il faisait tant de malheureux, il punissait jusqu'à l'apparence du bonheur, et si Ton n'osait gémir en public, il fallait concentrer aussi tous les mouvements d'une joie innocente.

Cependant un jeune homme, nommé Asmolan, comblé de tous les dons de la nature et de la fortune, possédait la plus belle maison de Schiras ; il y rassemblait de nombreux amis que lui attiraient sa libéralité, ses manières franches et nobles, sa gaieté, la bonté de son cœur, sa douceur inaltérable, et toutes les qualités qui nous font aimer. Un jour Asmolan donnait un repas somptueux à

\smui \\. 7!)

-. - .nu-, et, rcri la Qn du repas, euiraluC par il - ■ 1 . 1 ' 11 elle, par le plaii 1 de se > « »ii entouré d'hommes dont

il m croi( lt n.li. mini ( lini. iU'r.ii.- : .. Oui, im'^ iiuii^,

je suie le plus heureux des enfants d'Adnm. Cotte parole imprudente eal avidement récueillie par un homme qui g'eal introduit dans la aille du festin. Cet homme et nomme Ibdérab ; depuis long-tempe jaloux «le la prospé»

rite dWsmolan, il ne cherchait que les moyens de la détruire.

Le lendemain , dès la pointe du jour, le bon Asmolan est arrêté, et conduit devant le terrible monarque, qui lui dit : «Jeune imprudent, tu te crois donc plus heureux «pie moi qui suis le favori du ciel, et que le saint prophète comble de ses laveurs ; que moi qui tiens dans ma main la destinée de la Perse, et qui peux d'un seul mot te faire rentrer dans la pousMére et le néant? 11 ne liendrail qu'à moi. vil inseï te, de l'arracher la vie, mais pour la première fois je veux bien épargner ton sang et rejeter ton crime sur ta jeunesse. Je veux voir si lu auras l'imprudence et la folie de te croire encore plus heureux que ton maître. »

Asmolan avait entendu ce discours avec le plus grand calme; U quitte le palais du roi, et retourne précipitant ment à sa maison pour rassurer ses amis; mais le tyran avait ordonné qu'elle fût rasée, et déjà cet ordre funeste était exécuté.

Tous les biens d* Asmolan venaient aussi d'être confisqués au profit de son dénonciateur. Il alla demander un asile à ses amis ; on ne vit pis le plus léger changement dans sa physionomie, dans son caractère et dans ses habitudes. Son front parut toujours conserver la même sérénité et porter l'empreinte du bonheur.

Huit jours s'étaient écoulés depuis cette terrible catastrophe, quand le roi fit venir de nouveau le jeune Persan et lui dit : « Eh bien! jeune insensé, te vanteras-tu encore d'être plu- heureux que moi! Te voila plongé dans la misère ; i: ne te reste rien dans le monde, rien que le

80 LE CARAVANSERAIL,

repentir et l'humiliation. — O roi ! tu te trompes, répond Asmolan avec douceur, je n'étais point orgueilleux de mes richesses; comment doneserais-je humilié de ma pauvreté? Tu crois m'avoir tout ravi quand je viens te remercier de tes bienfaits. Tu m'as fait connaître, ô Scha- ÎVessir , que j'étais possesseur du plus rare , du plus précieux des trésors après la vertu. Grâces à toi, je viens d'apprendre que j'avais des amis indépendants de la fortune. Ils ne m'ont point traité comme elle ; j'ai retrouvé dans leur cœur bien plus que tu ne m'as ôté ; et tu n'as fait qu'augmenter mon bonheur en voulant le détruire. »

A ce discours Scha-Nessir reste indécis ; il est étonné de tant de grandeur d'ame et de désintéressement ; son orgueil est humilié; il s'indigne de voir un jeune audacieux braver sa puissance et sa colère ; mais en même temps , cette vertu , ce calme , cette douceur, cette noble résignation le subjuguent. Il va céder et renvoyer Asmolan; mais un courtisan perfide réveille son courroux et lui fait voir dans Asmolan un jeune orgueilleux qui entreprend de le braver jusque sur le trône; il conseille au tyran de sévir contre cet insensé ; de le jeter en prison , ne fût-ce que pour voir jusqu'où peut aller son audace, et pour dompter ce courage qu'il appelle rébellion. Le roi se laisse persuader; il rougit d'avoir éprouvé un instant d'émotion, et regarde le sentiment vertueux qui l'a fait balancer quelque temps , comme une victoire qif Asmolan vient de remporter ; il veut l'en punir, et il ordonne (pie le jeune homme soit traîné dans une prison obscure ; il veut épuiser sur lui tous ies tourments , lasser sa constance , et lui faire avouer enfin qu'il est malheureux.

On jette le jeune Persan dans un horrible cachot , et , pour comble de barbarie , on lui donne pour compagnon d'infortune son ennemi , son dénonciateur, cet Abdérab , l'aiLeur de tous ses maux. Ce malheureux avait été longtemps favori du prince , et venait d'encourir sa disgrâce.

ASMOLAN. M

Condamné à passeras vie au fond de ce cachot, il le lu jail retentir «le ses cris de désespoir.

Ismolan regarde avec calme sa nouvelle demeure. i J'aimerais mieux , dit il. être chez moi, ou bien assis ,i la labîe de mes amis. Mais conformons-nous à la volonté <lu ciel. Changerai-je ma situation en me livrant à la douleur ? Me rendrai-je Mahomet plus favorable en murmurant contre les décrets de la Providence ? - l'ui^ s'approchant de son compagnon : « Abdérab , lui dit-il , le tyran n'est pas si méchant qu'il le croit, puisqu'il a bien voulu nous réunir tous deux dans le même Cachot. I.e malheur que l'on partage n'est qu'un demi-malheur, et je ne me plaindrai pas de mon sort si je puis te consoler. > A la voix d'Asmolan qu'il reconnaît, à ce discours où respire tant de bonté lorsqu'il mérite de si justes reproches, Abdérab pousse de nouveaux cris; il tombe aux pieds d'Asmolan , il le conjure de le punir, d'assouvir une vengeance légitime , et de le délivrer du poids de ses malheurs et de ses remords. Asmolnn le relève et lui dit : « Pauvre Abdérab ! pourquoi rappeler le souvenir du passé ? Pour désoler le présent et empoisonner l'avenir ? Ce qui est passé n'est plus, et le ciel ne donne à l'homme que le présent pour en jouir, et l'avenir pour espérer. Voilà tout ce que nous possédions en réalité avant d'entrer ici; voilà tout ce que nous possédons encore. Nous sommes en prison tous les deux ; notre prison n'est pas belle , il faut l'avouer ; mais les reproches et la haine , loin de l'embellir, la rendraient plus affreuse encore. Pardonne-moi tes torts comme je te les pardonne ; je n'en ai pas souffert. Yoyons ce que nous avons de mieux a faire pour rendre notre sort le moins désagréable qu'il sera possible ! »

Les remords d'Abdérab l'empêchent de répondre ; il fond en larmes et tombe aux genoux d'Asmolan, qui le relève et l'embrasse en souriant. Bientôt les deux prisonniers cherchent à adoucir leur captivité ; ils inventent

82 LE CARAVANSERAIL.

une multitude de moyens pour abréger le temps; mais Abdérab retombe souvent dans une profoi de mélancolie. Le souvenir du passé le poursuit toujours, et son avenir se présente à ses yeux sans espérance et sans consolation. Asmolan relève son courage, et lui montre cpie ce qu'il regarde comme son avenir n'est qu'un instant rapide qui ne s'étend point au delà des bornes de la vie; il lui prouve que l'avenir de l'homme n'est point sur cette terre , où toutes nos espérances sont trompeuses , où le jour de la prospérité est souvent la veille du jour de l'infortune; il lui parle des vertus , lui enseigne à les connaître , et par conséquent à les aimer. L'âme d1 Abdérab se remplit d'une force nouvelle ; le tumulte de ses passions s'apaise , et ses regrets perdent insensiblement leur amertume. Il ne conçoit pas comment il a pu si long-temps ignorer ces vérités si subimes , si consolantes et si simples ; il off.e au ciel tous les malheurs qu'il vient d'éprouver, comme une expiation de sa fortune passée ; il va jusqu'à remercier le tyran; c'est à lui qu'il doit une autre âme, des jouissances qu'il n'avait pas même soupçonnées, et des l résors que toutes les puissances de la terre ne peuvent ravir à celui qui les possède. Ces jours si longs, si terribles avant l'arrivée d1 Asmolan , s'écoulent maintenant avec rapidité dans les doux entretiens de la confiance, de la sagesse, de l'amitié et quelquefois de la gaieté.

Un mois s'était passé depuis le jour de la captivité d' Asmolan. Si ha-^essir veut voir jusqu'où peut aller l'obstination du jeune Persan; il se le fait amener devant toute sa cour, lié comme un criminel ; puis il lui dit avec un sourire amer et dédaigneux : « Eh bien ! Asmolan , estu heureux maintenant? — O roi î s'eerie Asmolan , fautil que jeté doive tous les jours de nouveaux bienfaits ? J'avais un ennemi cruel, et je puis , grâces à toi , le compter au nombre de mes amis les plus chers et les plus fidèles. Tu m'avais donné pour compagnon d infortune un malheureux qui ne pouvait me regarder sans rougir ; il

était coupable , el Je l'ai rendu vertueux; je lui al donné, pour support r sa destinée, ia plus noble, la plut sublime espérance de l'homme. 0 roi) c'est toi qui m'at procuré tes moyens de faire tant de bien , ei y t'en remercie.... — Eh bien ! «lit le roi avec fureur, que cet Insensé soit conduit au supplice, qu'il meure par la main des bourreaux, à l'aspect de tout mon peuple. Nous allons voir, jeune orgueilleux , si lu me braveras Jusque sur !'••chafaud et sous le glaive de la mort. — Je ne te brave point, dit Asmolan; je cède au pouvoir que le ciel irrité t'a donne de faire le mal. J'adore un Dieu jusque dans les fléaux que sa colère envoie aux hommes pour les punir. Je ne te brave point, mais lu me demandes si je suis heureux, et je te dis la vérité. »

L'échafaud est dressé; tout le peuple de Sehiras, attiré par une curiosité cruelle , se précipite sur les pas de la victime. Asmolan paraît au milieu des gardes du roi qui, monté sur son trône, domine la place publique. Asmolan a conservé toute sa sérénité ; ce n'est point ce courage affecté de l'orgueil, qui combat la nature dans ce moment terrible où l'homme devrait être bien loin f'e l'orgueil ; il marche sans fierté comme sans crainte. Il monte enfin sur l'échafaud. Le bourreau lève le bras et va frapper, lorsque Scha-Nessir s'écrie avec ironie : « Eh bien ! Asmolan, es-tu plus heureux que moi maintenant ? — O roi, dit Asmolan , si tu voulais me rendre malheureux , il fa'lait employer tout ton pouvoir à me faire commettre un crime ou une bassesse. Qu'ai je fait qui puisse me rendre malheureux? Crois-tu donc que la justice d'un Dieu ait remis le bonheur d'un homme entre les mains d'un autre, et que le calme de la vertu puisse être un moment troublé par les caprices d'un tyran ? Je vais mourir, et tu me demandes si je sois plus heureux que toi ? Oh ! si tu pouvais lire dans mon cœur, tu envierais ma félicité. J'ai employé le peu de temps que j'ai vécu à faire le bien , et tu emploies tous les instants de ton existence à faire des

8/| LE CARAVANSERAIL,

malheureux; je touche au moment de recevoir la récompense que le ciel promet à l'homme juste, et le temps n'est pas loin où tu recevras la peine due aux méchants. Ton cœur est sans cesse déchiré de remords, dévoré de soupçons et d'ennuis ; le mien vole vers son Dieu , pur et rempli d'espérances. Réponds-moi , Scba-Nessir, dans ce moment solennel où l'homme n'a plus rien à espérer sur la terre , plus rien à redouter des méchants : réponds , c'est moi qui t'interroge, c'est moi qui te demande : Scha-Nessir, es-tu plus heureux qu'Asmolan?»

A ces mots, à cette question inattendue, le roi se lève de son trône. Le plus grand silence règne dans cette immense assemblée ; tout le peuple , toute la cour sont dans l'attente. Scha-Nessir s'avance vers Asmolan , et lui dit : « Jeune homme , descends de ce vil échafaud où t'a conduit mon aveugle fureur; ton courage m'a vaincu, ta vertu m'a subjugué. Sois mon ami , sois mon conseil ; je ne veux plus me séparer de toi : le bonheur est avec toi , auprès de toi , en toi. Je vois maintenant qu'il consiste dans la grandeur de l'àme , dans cette force de caractère plus puissante que toutes les puissances humaines , et qui nous élève au-dessus de toutes les destinées, sans efforts et sans nous faire sortir de ce calme inaltérable de la vertu. Viens à ma cour, tu seras mon premier visir ; ta sagesse sera mon égide , tu partageras ma puissance ; puisses tu me faire partager ton bonheur !

o J'accepte le rang que tu m'offres, lui répond Asmolan. Peut-être ne serai-je pas plus malheureux dans la grandeur que dans mon cachot. Nous travail lirons ensemble au bonheur de tes sujets , ce sera travailler au tien. O roi , le bonheur est bien facile à trouver ; il est partout. S il n'existe pas sur un trône, c'est la faute de celui qui règne. »

Le premier soin d'Asmolan fut d'ouvrir la prison d'Abdérab qu'il regarda toujours comme un ami , et qui i.c cessa jamais de mériter sa confiance et son eslime. Quoi-

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