SÉANCE PUBLIQUE
Bientôt Bardouc cherche à s'insinuer auprès des gens de lettres et des savants. Il récite «es vers devant les premiers, qui, pour toute réponse, lui récitent leurs ver- ; il développe son brillant système devant les seconds, qui, pour le récompenser, le mettent au fait de leurs brillantes découvertes.
Il prend le parti de publier ses ouvrages ; la petite gazelle le fortifie dans cette sage résolution. Il les présente à tous les libraires d'Ispahan, et les trouve tous disposés à les imprimer. On n'exige de lui qu'une seule condition, c'est qu'il fasse les frais de l'impression. Il n'eût pas un moment hésité; mais hélas! sa bourse était vide comme celle d'un auteur qui débute. « Maudit argent ! s'écrie la gazelle avec une profonde amertume , on ne peut rien faire sans argent, et, faute d'une centaine de sequins, le plus beau génie de la Perse va vivre dans l'obscurité ! >
Après de violents débats entre le bouc et la gazelle sur le choix des moyens que Bardouc doit employer pour se donner une existence indépendante , ce dernier , faute de mieux, revient au projet qui l'avait décidé à quitter le mont ïaurus. Il fit donc annoncer qu'il montrerait aux curieuxunbouc et une gazelle que le saint Prophète avait doués de la parole , et qui raisonnaient , pour le moins , aussi bien que des créatures humaines.
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On sent quel effet dut produire cette nouvelle extraordinaire dans une ville où l'on aimait par-dessus tout la nouveauté; où les savants à quatre pieds étaient sûrs d'ëlre bien mieux accueillis que les autres. Une foule immense se rassemble pour jouir de ce merveilleux spectacle. Cependant les places sont d'un prix élevé; mais la curiosité n'est pas économe , et dès le premier jour Bardouc va se trouver assez riche pour vivre en honnête homme. On se rassemble de toutes les pariies de la ville ; tous les rangs, tous les états, se trouvent réunis et confondus dans la même enceinte. Bardouc a fait élever une petite tribune, dans laquelle les deux animaux doivent prendre place tour à tour et déployer leur éloquence.
Le vieux bouc, sans doute à cause de son âge, doit parler le premier. Il monte à la tribune d'un pas grave et majestueux, salue poliment l'auditoire où règne un profond silence , et dit sans se presser :
« Seigneurs, l'obéissance que je dois à mon maître me force de parler devant vous. Ce n'est sans une humiliation profonde que je me soumets à cette impérieuse nécessité : je ne suis point accoutumé à parler en public, et je vaux mieux pour le conseil que pour l'éloquence. D'ailleurs, que faut il pour capter votre suffrage? des phrases tournées avec art , des périodes harmonieuses ; il faut semer avec profusion toutes les fleurs d'une rhétorique à laquelle je suis bien étranger : cru* vous préferez les fleurs aux fruits, et vous attachez plus d'importance aux mots qu'aux choses. Mon langage est simple comme la vérité même , et je vous dirai ma pensée sans ornements et sans détours.
■ Quel motif vous attire en foule autour de nous? Si on vous eût dit : Il vient d'arriver à Ispahan deux hommes doués d'une sagesse profonde ; ils tonnent contre le vice de manière à le faire détester; ils représentent la vertu avec des couleurs si douces et si riantes , qu'ils la font adorer; qui de vous eût quitté ses travaux, ses affaires, ses plaisirs, pour venir les entendre? On vous annonce
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dos animaux qui parlent . et ¥oui secourez tous mdi voir bHIi parlent bien ou nal, s'ils onl du bon leni ou l'ils extravaguent ! Cependant un anima] qui sait parler n'est pas plue raie qu'un toi qui sail se taire, et qu'un homme d'esprit qui Bail se conduire.
»Von êtes Ben de notre raison comme un avare Test de son trésor, et vous en Eaitcs le même usage : Il Cornu seule des objets fixe votre attention, comme si vous n'aviez que des sens. X "mis m écoutez avec admiration; vous voilà tout ébahis parce que je parle, sans vous embarrasser de ce que je dis Qu'on m'affuble d'une longue robe et d'un turban, je ressemblerai a un dervis, et vous vous moquerez de moi quand je parlerai le sublima langage du Prophète. X ons n'êtes donc venus que pour voir un animal qui parle , et non pour profiter de ce qu'il sait et de ce qu'il dit, pour satisfaire une curiosité pueiile. et non pour acquérir une instruction dont vous avez besoin. Eh bien! j'ai joué mon rôle; j'ai parlé. Soyez contents ou non, je ne cours point aptes les sucées de l'esprit , et je sais apprécier les applaudissements de la multitude. »
A ces mots le sage à longue barbe descend de la tribune. Certes , son discours n'avait rien que de très-ordinaire; il était même assez peu flatteur pour l'auditoire : la salle n'en retentit pas moins d'un bravo universel. Jamais orateur ne fut applaudi avec autant d'enthousiasme; il est vrai qu'il Teùt été de même quand il n'eût fait que dire : bo?ijour !
La petite gazelle avait attendu avec une vive impatience la fin du discours de son rival. Pendant qu'il parlait , on la voyait s'agiter, gesticuler, frapper du pied , remuer les oreilles , tourner la télé à droite et à gauche , et ses yeux lançaient des flammes.
Elle vole à la tribune. A son aspect , des cris de joie s'élèvent de tous côtes. Bardouc fait un signe; l'auditoire écoute dans le plus grand silence , et la petulanie gazelle commence son discours en ces termes :
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s En vérité, seigneurs, j'admire la patience avec laquelle vous avez écouté les impertinences que Ton vient de vous débiter ; à votre place , je n'y aurais pas tenu , et j'aurais fait sauter l'orateur par les fenêtres. Eh quoi ! n'était-il pas trop heureux , ne devait-il pas être tout gonflé d'orgueil, de comparaitredevant une assemblée aussi brillante , et d'être jugé par les hommes les plus spirituels et les plus éclairés d'Ispahan? Quant a moi , je ne me possède pas de joie lorsque je jette mes regards sur cette auguste réunion de tous les talents, de toutes les connaissances et de toutes les vertus.
» Ce vieil orateur que vous venez d'entendre est un pédant que le Prophète a placé près de moi , sans doute pour mes péchés. Il me contrarie sans cesse, et nous ne pouvons jamais nous accorder. Il prêche la modération , et moi le plaisir ; il veut qu'on se prive pour être heureux , et moi je veux que Ton possède et qu'on jouisse. Sa pensée est toujours dans l'avenir, et dans un avenir incertain ; la mienne est tout entière dans le moment présent, le seul qui soit à nous. Il prévoit toujours la peine , je ne prévois que le bonheur; il trouve des obstacles à tout, je crois possible tout ce que je veux; il raisonne , je m'agite; il tremble, je combats; il chancelle, je triomphe.
» Il voudrait enchaîner les passions , et je veux leur conserver leur noble indépendance. Oui, seigneurs , les passions sont nécessaires à l'homme autant que l'air qu'il respire. Malheur au prétendu sage qui voudrait éteindre en vous cette flamme pure et céleste ! c'est outrager celui qui l'alluma dans tous les cœurs généreux , c'est fouler aux pieds le plus beau présent de l'Éternel , c'est agir en sens inverse de la nature et de la vérité.
» Embellissons la vie , mettons-nous à notre aise , marchons d'un pas libre et dégagé dans ce chemin que nous devons parcourir un moment ; semons-le de fleurs toujours nouvelles ; jouissons de tous les biwis qui nous sont
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offerts j cherchons à les acquérir partons les moyens imaginables. Le bien consiste dans la jouissance; le mal est dans la privation. Désirer ei jouir, telle doit être la vie. de l'homme. Se priver esl une duperie ; combattre ses passions, c'esi fermer son âme au bonheur : les réprimer, c'est Bedonner des fers; les éteindre, c'est se donner la mort. •>
\ peine la petite gazelle a-t-elle fini de parler, que les plus vives acclamations se font entendre de toutes les parties de la salle. Son discours a fait une profonde sensation; tons les auditeurs sont transportés d'une joie qui ressemble au délire. Elle descend de la tribune. Le vieux boue y monte de nouveau, pour réfuter les principes qu'elle vient d'exposer, et pour en faire sentir les funestes conséquences. Il demande , il implore un moment d'attention; mais on lie l'écoute pas: on ne pense pins à lui; on ne s'occupe que de la jolie petite gazelle, qui fait en babillant le tour de la salle , et caresse tout le monde. Chacun se récrie sur sa gentillesse, ses grâces et son éloquence : les femmes surtout en sont folles; elles se l'arrachent , et ne peuvent s'en séparer Le vieux bouc , voyant l'indifférence profonde avec laquelle il est traite , descend assez tristement de la tribune, et se dit tout bas : « Qu'on est béte de vouloir instruire et corriger les hommes ! »
La petite gazelle continue sa ronde en flattant toutes les personnes qui se rencontrent sur son chemin. Si elle voit une jeune femme, elle s'écrie avec admiraton : « Quelle fraîcheur! quelle jolie bouche.' quel doux regard ! quelle taille élégante !.. »
Si elle voit un poète, elle lui récite soudain quelque passage de celui de ses poèmes qu'il affectionne le plus, et lui dit du mal de tous les autres poètes d'Ispahan. Aperçoit-elle un iman de la mosquée : « Voilà , dit-elle , un envoyé du Prophète , nu digne interprète de l'alcorau, la lumière des fidèles ! » S'il se présente un riche commerçant •. « Honneurs , dit-elle , soient rendus à l'homme
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le plus honnête et le plus désintéressé du royaume ! »> Elle voit un prodigue , elle le loue sur sa générosité ; un avare, elle exalte sa sagesse, sa prudence et son économie : aussi, plus elle parle, plus on brûle de l'entendre.