CHAPITRE \ \ l
I i S DERNIÈRES LMO
La maladie de la gazelle augmentait ainsi de jour en
jour; les médecins les plus habiles ne pouvaient lui rendre sa vigueur, et ne lui donnaient, à force de la droguer, <]tie de légers souvenirs de ce qu'elle avait été. Oo lui conseillait de se reposer. « Non, disait-elle, pas encore ; il n'est pas encore temps : je ne pais rester couchée, et je ne trouve jamais mon lit assez bien fait. »
Dans un de ces moments où , grâce aux médecins, elle était un peu plus vive qu'à l'ordinaire , elle entendit parler d'une jeune et belle esclave qui faisait l'admiration générale, et que les marchands mettaient à un si haut prix, qu'un visir seul pouvait concevoir l'espérance de la posséder, ce qui la rendait sans cloute plus belle encore aux yeux des connaisseurs. La petite gazelle fut curieuse de juger par elle-même si la réputation de la charmante Zulime n'était point exagérée; etBardouc,cédantàses importunités, se Gt amener cette jeune esclave. A peine l'at-elle vue, que la gazelle se passionne, tombe en extase; et voilà Bardouc qui devient éperdument amoureux , comme dans son printemps, à quelques différences près. Son enthousiasme est presque aussi vif; mais il a bien changé de nature. A l'heureux âge des illusions, le cœur est toujours de moitié dans la séduction des sens; les formes attrayantes de la beauté sonr, à nos yeux, un voile qui cache les plus précieuses qualités de l'âme. Ce n'est pas seulement l'espérance du plaisir qui nous entraine vers l'objet aimé, c'est l'espérance du bonheur même. Cette espérance s'étend bien au delà d'une jouissance passagère ; elle embrasse toute la vie : aussi voilà d'où vient que lorsqu'on aime pour la première fois, on croit que l'on aimera toujours , voilà pourquoi les expressions d'une première
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passion sont presque toujours dictées par une sorte de respect, de pudeur et de délicatesse : en flétrissant l'âme de ce que Ton aime, on craindrait de lui faire perdre le premier charme de sa beauté. Mais à l'âge de Bardouc et de sa gazelle , on a perdu ces illusions dangereuses , il est vrai, mais qui font honneur à l'âme où elles prennent naissance. On ne voit dans la beauté que des formes, et dans l'amour que du plaisir. On ne se souvient plus que l'on aima jadis , on ne se souvient que d'avoir désiré; et, par un bienfait de la Providence, peut-être on ne se soucie plus d'un sentiment que Ton ne peut plus inspirer. L'âme se détache d'une jouissance au-dessus de ses forces , et livre aux sens un empire qu'elle n'a plus d'intérêt à leur disputer.
L'amour de Bardouc pour la belle Zulimé ne ressemble donc guère à celui qu'il avait ressenti pour Zélida ni même à celui qu'il avait éprouvé pour Olinde : car dans un second amour il se mêle encore quelque chose du premier. Les regards du visir parcourent avidement tous les charmes de sa jeune esclave. Il se récrie, avec des expressions un tant soit peu cyniques , sur des détails dont chacun réveille en lui l'espérance d'une sensation voluptueuse. Il ne craint point de faire rougir ce qu'il aime ; au contraire, il excite sa rougeur : ce qu'autrefois il eût respecté comme la vertu même n'est plus qu'un aiguillon pour ses désirs.
La petite gazelle bondit de joie , comme le jour où elle descendit pour la première fois le mont Taurus. Bardouc se croit, encore dans ce temps fortuné; il ne cesse de donner des fêtes à son esclave favorite ; il compose des vers pour elle , et retrouve encore quelques étincelles de son imagination passée. Seulement ses vers disent un peu crûment ce qu'autrefois ils laissaient deviner.
Cependant il y avait dans son palais un jeune homme d'une figure intéressante, d'un esprit agréable et flatteur : il se nommait Almanzor. Ce jeune homme était le favori
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de Bardouc, qui l'avail élevé aux plus éminentes dignités ■. juste récompense des soins qu'il prenait de caresser ci de Militer la petite gazelle , qui , tout Impotente qu'elle était, ue laissait pas d'être toujours très-sensible aux louanges el aux caresses. Mmanzorel Zulimé se virent el s'aimèrent, el tous deux cherchèrent les moyens de se donner tous les témoignages d'une tendresse mutuelle. La petite gazelle avait beau Faire le guet autour du sérail . comme elle était sourde et borgne, il était assez facile de la tromper. Umanzor se glissait du côté de son mauvais œil et de sa mauvaise oreille, et trouvait le moyen de s'introduire auprès de Zulimé.
Mais la jalousie donne des veux et des oreilles à ceux qui n'en ont pas, et surtout à ceux qui n'en ont plus. La petite gazelle épia les deux amants avec tant d'obstination, quelle n'eut plus de doute sur leur intelligence. Lorsque le visir apprend celte funeste nouvelle, il entre dans une fureur inexprimable; blessé, non dans son amour, mais dans son orgueil, il ordonne d'arrêter sur-lechamp le traître Almanzor et la perfide Zulimé. Mais, à l'instant même, il reçoit l'ordre de quitter Ispahan avec sa gazelle, et de n'y jamais remettre le pied; tous ses biens sont confisqués au profit du trésor public , et ses trésors étaient considérables : car, depuis quelques années, la prévoyante gazelle prenait plaisir à mettre de côté. Bardouc est foudroyé; la gazelle tombe en convulsion, surtout lorsqu'elle apprend de quelle main est parti ce coup funeste.
Almanzor voulant posséder tranquillement Zulimé , et la jeune esclave voulant se soustraire à la passion d'un vieux visir qu'elle ne pouvait aimer, avait ourdi cette trame avec les principaux personnages de la cour. D'ailleurs, le roi, que la petite gazelle ne divertissait plus, était bien aise de la punir, non du mal qu'elle avait fait, mais de ce qu'elle ne pouvait plus en faire.
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