SCÈNE V
M TROUSSE-GALANT, ARLEQUIN, en duègne, DORANTE, en espagnolette.
ARLEQUIN
Air : Voulez-vous savoir qui des deux ? n." i3. Je cherche un célèbre docteur Qui sait Hippocrate par cœurj Votre air savant me fait connoître (Dites-moi si j'en juge mal ) Que je le vois en vous parottre , Monsieur, en propre originaj.
favouablis. 3o5
jN'étes-vous pas M. Trousse-galant ?
M. TROUSSE- G ALAN T
Oui, madame, qui etes-vous? qu'y a-l-il poîir voue service ?
ARLEQUIN
Je m'appelle la Senora Picara. Je suis castillanned'orii>ine, et veuve d'un peintre lranrols,ipii m'a laissé pour tout bien la lille que vous voyez. M. TROU s SE- GALA NT, regardant Dorante.
Air ; Tu croyais en aimant Colette. y\,^ 24. Elle a, vraiment, delà prestance.
De la grâce, un noble maintien.
DORANTE
On m'avoit fort bien dit qu'en France , Les compliments ne coftloient rien.
A RLEQUIN.
Nous arrivons de Madrid par la voilure publique. Nous avons été obligées de la quitter à deux pas d'ici, parce que ma fille s'est trouvée mal. Nous avons gagné ce village à pied. Nous sommes entrées chez le chirurgien, à qui j'ai ditque Jacinte avoit, depuis quelques jours, des étoindissements et de fréquents maux de cœur. Cet animal-là s'est moqué de nous, en nous disant que ce n'étoit qu'un effet du mouvement du carrosse. Qu'on est malheureux, ai-je dit tout haut, en sortant de chez lui, de ne pouvoir pas avoir un médecin ea campagne! Un paysan, qui m'a entendue, m'a répondu : Si fait, si fait, madame, j'en avons uu
5o4 L^OBSTACI^E
Air : (Pest à boire qû' il nous faut, n.* 385. Des médecins du royaume Ce n'est pas le plus manchot.
Trousse-galant on le nomme.
Oh!
Ai-je dit tout aussitôt , Voilà l'homme, l'homme, l'homme, Voilà l'homme qi'il nous faut.
M. TROUSSE-GALANT, à Dorante, Mademoiselle, donnez-moi votre bras.... (// lui tâte le pouls.) Hon ! voilà un pouls qui dit les nouvelles de l'école ! Vous avez de grands maux de cœur, n'est-ce pas ?
DORANTE
Oui, monsieur.
M. TROUSSE-GALANT
Avec des étourdissements?
DORANTE
Très-fréquents.
M. TROUSSE-GALANT, îicanant.
L'ignorant de chirurgien !
ARLEQUIN
Air : Vous m'entendez bien, n." i^S. Faites-moi donc vite savoir Ce que ma fille peut avoir.
M. TROUSSE-GALANT
C'est une maladie. ...
( // se met à rire. )
ARLEQUIN
Hé bien ?
Qui donne à tous la vie :
Vous m'enteodez bien.
FAVORABLE. 5o5
ARLEQUIN
Juste ciel î ma fille est grosse !
M. TROUSSE-GALANT
Grosse de deux mois.
ARLEQUIN, à Dorante.
An : N''y a pas cV?nal à ça. ïx." Z'ji. Comment donc, Jacinte !
Que me tlit-on là!
Vous striez enceinte!
DORANTE
JMaman Picara , K'y i* P^s d'mal à ça.
ARLEQUIN
N'y a pas d'mal à ça , petite effrontée ! Jour
de Dieu ! Je ne sais ce qui me tient que je ne
DORANTE
Vous n'y pensez pas , ma mère. Vous savez qu'il n'y a que six semaines que j'ai perdu mon cher époux.
// tire son mouchoir j et le porte à ses yeux 3 feignant de pleurer,
ARLEQUIN
Ha ! cela est vrai. Elle est veuve , la pauvre enfant! je ne m'en souvenois plus! O monsieur Trousse-galant ! je vois bien que vous êtesunhabile homme.
M. TROUSSE-GALANT
Vous allez , sans doute , à Paris '^.
Le Sase. Tome XV. 12 O
5o6 l'obstacle
ARLEQUIN
Oui, monsieur j Je vais chercher à m'y placer auprès de quelque femme de qualité.
M. TROUSSE- G AL A NT
Est-ce que vous n'auriez pas pu trouver condition en Espagne ?
ARLEQUIN
Ah ! monsieur , je n'y en ai trouvé que trop de conditions! Depuis cinq ans que j'exerce l'austère profession de duègne, il faut que j'aye fait plus de cent maisons , sans pouvoir rester nulle part.
M. TROUSSE-GALANT
Cela ne fait pas votre éloge.
ARLEQUIN
Tout au contraire , vraiment. Si je n'ai pu demeurer dans aucun endroit , c'est que mon intégrité et ma vigilance n'accommodoient pas les dames qu'on me donnoit à garder.
M. TROUSSE-OALANT.
C'est une autre chose.
Air : Morguienne de poiis ! n.° 146. Mes airs loup garoux Fâchoient ma maîtresse.
Qui, dans son courroux, Me disoit sans cesse :
Morguienne de vous !
Queir femme, queir femme!
Morguienne de vous !
Queir femme étes-vous ?
FAVORABLi:, Soy
Qu'arrivoit-il de cela? La dame , pour se défaire <ieson argus, faisoil entendre au père ou au mari que j'étois dans les inlérels d'un amant; on la croyoit plutôt que moi , et on me meltoit à la porte.
M. TROUSSE-GAIiANT.
Quelle injustice!
ARLEQUIN
Hélas! monsieur, ma fidélité a toujours fait mon malheur. Mais, n'importe, je ne puis me résoudre.. Air : Quitte la houlette, n." 42g.
Je suis insensible, Je suis incorruptible ; Je suis insensible Aux larmes d'un muguet.
Et si le drôle Croit qu'on m'enjole Par la pislole, Je lui dis net :
{ Il change d'air. ^ n.» 119.
Turlutulu, rengaîne, rengaine, rengaine, Turlututu, rengaîne, rengaîne en ton gousset.
' M. TROUSSE-GALANT, à part.
Oh ! si toutes les femmes-d§-çhambre étoient
Comme cela !
DORANTE
Ma mère est un dragon sur le chapitre de l'hon-
neui>.
ARLEQUIN
Ha! ha! Un jour un galant eut l'insolence de
me mettre dans la main une grosse tabatière d'or ,
jo8 l'obstacle
pour l'introduire dans rapparlement de ma maîtresse j je la lui jelai si rudement à la lête , i^u'il fallut le trépaner.
M. T ROUSSE- (> AL ANT
Il le mériloit. ( A part. ) C'est un trésor que cette femme-là. Voilà ce qu'il me faudroit.
DORANTE
Hé bien! au-lieu d'être récompensée d'une si bonne action, elle fut chassée comme une brutale.
M, TROUSSE- G ALAN T
Madame , si vous étiez d'humeur à vous borner à la bourgeoisie , et que vous voulussiez tenir compagnie à Argentine, ma fille, je n'épargnerois rien pour rendre votre sort agréable.
ARLEQUIN
Monsieur, vous me faites bien de l'honneur ; * mais je suis comme engagée par lettres à une certaine comtesse , qui demeure rue de la Huchette , etc
M. TROUSSE-GALANT
Mais cet engagement est-il si fort qu'il ne puisse se rompre ?
DORANTE
Non , monsieur ; il n'y a point d'engagement que ma mère ne rompît volontiers pour vous. ARLEQUIN.
Cela est vrai j mais que deviendrez-vous , ma fille?
FAVORABLE. OOf)
M. TROUSSE-GALANT
C'est ce qui ne doit pas vous embarrasser. Je la mellrai auprès delNaueue, ma filleule.
ARLEQUIN
Air du Vmidpi'iUe dnnniwemi monde. n.° 3lB., Monsieur , rien n'est plus obligeant :
AI» ! que vous êtes rngageant !
He bien , je veux avec ma fille , Puisi|ue nous sommes voire fait.
Des ce jour planter le piquet Dans voire honorable famille.