I.ÉLIO
Ah ! te voilà , Arlequin , je suis bien aise de te reYoir?
ARLEQUIN
Je n'en doute pas, puisque je vous rapporte le
Il6 LA FORCE
portrait que vous attendez pour vous présenter devant Isabelle, votre belle cousine, que vous venez épouser ici. {Lui donnant le portrait.) Tenez, baisez la main.
li É L I o , le prenant froidement.
Donne. (// le met dans sa poche. )
ARLEQUIN
Comme vous le recevez !
liÉLIO.
Comme une chose qui m'est devenue fort indifférente.
ARLEQUIN
Ho ! lio ! quel changement ! Lorsque le marquis Ascorino, votre père, vous le donna à Naples, "VOUS en fûtes coiffé dans le moment.
J'avoue que j'en fus enflammé.
ARLEQUIN
Vous pressâtes votre départ; le bon-homme eut beau vous dire : Mon (ils , le roi , sur la nouvelle qu'il a reçue de la mort du roi de Sicile, m'a ordonné de me tenir prêt à partir pour qtielque négociation dont il veut me charger : attendez quelques jours; peut-être pourrai-je vous conduire moi-même à Livourne : pas pour un diable, vous ne voulûtes point en démordre; et le seigneur Ascorino fut obligé de vous laisser aller sans lui.
L ÉIjIO.
Cela est vrai.
Nous décampons de Naplesj nous venons ici à grandes journées. En arrivant, vous vous apercevez que vous avez oublié le portrait d'Isabelle dans votre liôlellerie à Rome : vous m'y renvoyez au plus vite pour le chercher; et quand je vous le rapporte, voilà le bel accueil que vous lui faites ! liÉi.10.
Je conviens de tout cela : je te dirai même que le lendemain de mon arrivée, impatient de voir ma cousine, je sortis pour aller chez elle, sans attendre ton retour....
ARLEQUIN
Je devine le reste : l'original donna un soufflet à la copie.
LÉLI o.
Tu te trompes, je n'ai point vu Isabelle; en allant la voir, je rencontrai dans la rue une personne qui m'en ôta l'envie : une jeune égyptienne m'aborda , et s'offrit à me dire ma bonne aventure.
ARLEQUIN
J'y suis : elle vous regarda la main , et vous fit apparemment quelque prédiction cornue.
LÉLIO
Non ; ce ne fut point par ses prédictions qu'elle me détourna de mon mariage , ce fut parses regards.
31 18 liAFORCE
ARLEQUIN
Comment donc?
li É L I O.
Mon cœur se rendit aux charmes de celte belle Egyptienne, qui me parut une divinité.
ARLEQUIN
Ah ! voilà donc ce qui vous a fait faire Ift moue 0U portrait de la cousine?
LÉLIO
Et c'est ce qui m'empêchera de remplir l'attente de moîi père.
ARLEQUIN
Oh ! que non; vous en reviendrez bientôt à Isabelle.
LÉLIO
Jamais.
ARLEQUIN
Bon, bon; une aventurière n'amuse pas longtemps un jeune seigneur.
LÉLIO
Pai pensé comme toi d'abord; j'ai cru trouver en Spinette une conquête facile ; mais son entretien m'a tiré d'erreur : elle n'a pas moins de sagesse que de beauté.
ARLEQUIN
Allez, allez; c'est une pèlerine qui sait bien vendre ses coquilles.
DE L^AMOUR. 119
L É Ij I O.
Ne voilà-t-il pas ! Une fille est-elle d'une profession sujette aux aventures? Donc c'est une fille galante ! Toujours de la prévention dans le jugement des hommes.
ARLEQUIN
Il est vrai, j'ai tort; si bien donc qu'elle vous a empaumé.
L É LIO
Qu'elle est aimable, mon cher Arlequin ! Imagine-toi tous les attraits, toutes les grâces ensemble; c'est Spinette.
ARLEQUIN
Avec cela un esprit étonnant ?
liillil o.
Et le plus charmant caractère. Elle reçoit vos louanges avec un mépris honnête : sa conversation est animée d'une gaielé vertueuse; et si vous êtes trop vif, elle oppose à votre vivacité une sévérité riante.
ARLEQUIN
C'est-à-dire, qu'elle vous tient encore la dragée bien haute.
LÉLIO
Pourquoi sa naissance ne répond-elle pas à son mérite ! Ou pourquoi , aveugle erreur humaine , avez-vous fint la noblesse fille duhazard.
120 LA FORCi:
ARLEQUIN
Courage , seigneur Lélio ! poussez les choses encore plus loin. Imitez les héros de romans. Persuadez-vous que c'est une princesse que ses malheurs oljligent à courir la prétantaine sous un si bel habillement.
LÉLIO
Trêve de plaisanterie. Je demeure d'accord qu'il ne me convient guères d'avoir une passion si délicate pour une Egyptienne j mais, que veux-tu? l'amour me la fait regarder comme une dame digne de mes soins.
ARLEQUIN
Mais enfin , où cela nous mènera-t-il ?
LÉLIO
Je n'en sais rien. Tout ce que je sais , c'est que je ne puis songer qu'à Spinelte , et qu'aux moyens de lui plaire.
ARLEQUIN
Adieu donc Isabelle, et tous les biens considérables dont elle jouit depuis la mort de son père.
LÉLIO
Je n'y saurois que faire.
ARLEQUIN
Elle aura beaucoup d'estime pour vous, quand elle apprendra vos belles amours !
DE JL'AMOUR. liît
liÉlilO.
Je m'en soucie fort peu.
Voire famille et vos amis vont bien louer votre conduite !
LÉLIO
Oh ! point de remontrance , s'il vous plaît.
ARLEQUIN
Je suis responsable de vos actions.
LÉLIO
Tu me fatigues. Ecoute, si lu veux que nous soyons bons amis, cesse de combattre mes seniiments.
ARLEQUIN
C'est qu'il me fâche devoir....
^ LÉLIO
Morbleu ! tais-toi donc , ou séparons-nous.
AIILEQUIM.
Diantre ! vous me mettez bien vite le marché à la main.
LÉLIO
Tu m'y forces.
ARLEQUIN
Ho bien , nous voilà d'accord. Puisque la morale d'un gouverneur vous déplaît, je vous offre l'obéissance d'un valet.
I LÉLIO, l'embrassant.
Ah ! tu te mets à la raison !
ARLEQUIN
Il faut bien qu'il y en ait un de nous deux qui s'y rende.
EÉLIO.
Ta complaisance me ravit !
ARLEQUIN
Je m'en aperçois bien.
LÉLIO
Je suis charmé de toi !
ARLEQUIN
Voilà nos maîtres! Applaudissons-nous à leurs caprices? il nous adorent.
LÉLIO
Çà, qu'il ne soit donc plus question de ma cousine. ^
ARLEQUIN
Vive l'Egyptienne ! A-propos, où demeure celle chaste aventurière?
LÉLIO
Elle demeure dans l'une de ces petites maisons.
ARLEQUIN
Nous y demeurerons aussi bientôt, nous.
Elle a avec elle un frère nommé Clarin , qui est un fort honnête garçon.
ARLEQUIN
Oh! telle sœur, tel frère.
DE l'amour. 125
LÉLIO
Ils sont tous deux à la tête d'une bande d'Egyptiens.
ARLEQUIN
Qui sont aussi fort honnêtes?
LÉLIO
Ils me paroissent de très-bons enfants.
ARLEQUIN
Parbleu! voilà bien d'honnêtes gens ensemble:
LÉLIO
Paix ; je vois Spinette qui sort de chez elle. Quel port! quelle noble démarche! Quand tu l'auras bien considérée, tu ne condamneras plus mon amour. ARLEQUIN, à part.
Que les amants sont foux !