ACTE II, SCENE VIT
su vous faire acheter aux moindres prix les plus beaux châteaux seigneuriaux de ce pays, épargnez-moi l'horreur de prononcer ce nom.
concinï, lui passant sa canne sur la tête. Allons! allons! c'est Borgia.
Ce n'est toujours pas moi qui vous l'ai dit; n'est-il pas vrai?
CONCINI
Je ne rends point de faux témoignage, Samuel. Lèveloi, et écoute. {Gravement.) Celui qui m'a appris ce nom est celui qui jette les hommes pêle-mêle sur ce monde. Depuis que Concini et Borgia y sont, Borgia heurte Concini. Mon père a tué le sien , et du même coup en a été tué. Nos mères nous prirent encore dans les langes, et en s'injuriant accoutumèrent nos petits bras à se frapper. A quinze ans, nous nous sommes battus à coups de couteau deux fois. A Florence, nous avons aimé tous deux Léonora Galigaï. Je le fis passer pour mort pendant une absence, et j'épousai sa Léonora, qui depuis a fait ma fortune. Il me hait et je le hais. Dans les montagnes de Corse, les hommes de sa famille laisseront croître leur barbe jusqu'à ce qu'ils aient éteint ma famille: et s'il vient ici, c'est pour ce que nous appelons la vendetta.
SAMUEL
Non, monseigneur, non! Il n'annonce aucune haine contre qui que ce soit... et...
CONCINI
Ton appartement est-il sûr?...
SAMUEL
Ah! monseigneur, rien de ce qu'on fait n'est vu, rien de ce qu'on dit n'est entendu dans ma sainte maison.
concini, vite et bas.
C'est pour cela que je veux l'habiter. Mais écoute et tais-toi. Je sais que Borgia a dans les mains une lettre que j'écrivis a quelqu'un peu de jours avant le... Va voir si personne ne peut entendre...
Lejail montre, en ouvrant les portes, qu'il n'y a là personne.
Avant le quatorze mai 1610. Tu te le rappelles *?
SAMUEL
Un vendredi?
CONCINI
Oui, un vendredi. Il me faut cette lettre à tout prix... entends-tu? à tout prix!
* J'ai vu, par l'étonuement et les scrupules de quelques personnes, que ce point d'histoire était bien peu connu. En effet, les pièces relatives au procès de la Galigaï et à l'assassinat de Concini sont devenues très-rares. Je les ai entre les mains. Il n'y a pas une de ces pièces qui ne renferme celte charge ou ne rappelle ce grand attentif. « Ravaillac, dit l'un de ces livres que je ■ copie, pour mettre le seigneur Concino sur le thëastre, tue le >• dit Henrv de deux coups de couteau, empesché dans son car- » rosse à lire une lettre par le sieur d'Espernon, et en plain dé- » lice de veoir la resjouissance de son peuple au couronnement » de la royne. Ce grand prince mort, son fils, jeune de dix ans, y est élevé sur le throsne, auquel Concino oste peu à peu ses
» plus confidents s'empare des places les plus fortes et des
» ports de mer pour y recevoir l'Hespagnol, avec lequel il ca- « balise, et rompt toutes les alliances du feu roy, etc. » Ici ses projets sont longuement développés. Je trouve partout la preuve que la voix publique chargeait les Concini de ce crime. Quelquefois c'étaient des vers tels que ceux-ci que l'on jetait sur leur chemin :
Rauaillac au Mareschal d'Ancre.
Fia : truand ! ha : maraud ! iadis plus gueux que moy. Comment n'es-tu pas mort, ainsi que moy, eu Greue? Par tes suasions j'ay massacré ce roy, Dont toute la grandeur de la France" releue.
On peut lire dans les Mémoires de Sully, liv. xxv , 1608 :
» Je mis en écrit ce que le Roi me dit; c'est par ces sortes de discours familiers que je crois qu'on peut le mieux connoitre l'intérieur des esprits et le vrai caractère d'un cœur :
« Les Conchines, mari et femme, sont devenus si rogues et si audacieux qu'ils ont été jusqu'à user de menaces contre ma personne si je faisois quelque violence à leurs partisans. »
Si je donne ces documents, ce n'est pas qu'à mon sens (et je l'ai dit ailleurs) il soit bien nécessaire qu'une œuvre d'art ait toujours pour autorités un parchemin par crime et un in-folio par passion; ce n'est pas non plus que j'aie la moindre crainte d'avoir calomnié Concino Concini : il n'était pas à cela près d'un coup de couteau, et je ne sais pas d'ancienne famille qui, en ce temps, n'ait eu son assassin; mais j'ai dit un mot de cela pour foire savoir que cette pensée d'une expiation inévitable qui remplit le drame, qui en corrobore la fable, et à laquelle j'ai fait céder quelquefois l'histoire, avait cependant une base plus solide qu'on ne l'a pu croire.