SCENE Uï
l.v duchesse, se levant et lui tendant la main. Docteur, vous êtes franc?
TRONCHIN
Toujours plus qu'on "ne le veut, madame.
LA DUCHESSE
On ne peut jamais l'être assez pour quelqu'un dont le parti est pris d'avance.
TRONCHIN
Un parti pris d'avance est souvent le plus mauvais parti, madame.
la duchesse, avec impatience.
Que vous importe? c'est mon affaire: je veux savoir de vous quelle est ma maladie.
TRONCHIN
J'aurais déjà dit ma pensée à madame la duchesse, si je connaissais moins le caractère de M. le duc. la duchesse.
Eh bien ! que ne me parlez-vous de son caractère ? quoique je n'aime pas à l'entendre nommer, comme il n'est pas impossible qu'il ne survienne par la suite quelque événement qui nous soit commun... je...
TRONCHIN
Il est furieusement fantasque, madame; je l'ai vu haut comme ça
Mettant la main à la hauteur de la tête d'un enfant.
et toujours le même , suivant tout à coup son premier mouvement avec une soudaineté irrésistible et impossible à deviner. Dès l'enfance, cette impétuosité s'est montrée et n'a fait que croître avec lui. Il a tout fait de cette manière dans sa vie , allant d'un extrême à l'autre sans hésiter. Cela lui a fait faire beaucoup de grandes choses et beaucoup de sottises aussi , mais jamais rien de commun. Voilà son caractère.
Vous n'êtes pas rassurant , docteur ; s'il va d'un extrême à l'autre, il m'aimera bien, et je ne saurai que faire de cet amour-là.
TRONCHIN
Ce n'est pourtant pas ce qui peut vous arriver de pis aujourd'hui, madame.
LA DUCHESSE
Ah! mon Dieu, que me dit-il là!
Elle frappe du pied.
TRONCHIN
C'est un fort grand seigneur, madame, que M. le due. Il a toute l'amitié du roi et un vaste crédit à la cour. Quiconque l'offenserait serait perdu sans ressource ; et . comme il a beaucoup d'esprit et de pénétration, comme outre cela il a l'esprit ironique et cassant, il n'est pas possible de lui insinuer sans péril un plan de conduite, quel qu'il soit, et vouloir le diriger serait une haute imprudence. Le plus sûr avec lui serait une franchise totale.
la duchesse s'est détournée plusieurs fois en rougissant; elle se lève et va à la fenêtre.
Assez, assez par grâce, je vous en supplie, monsieur; je me sens rougir à chaque mot que vous me dites et vous me jetez dans un grand embarras.
Elle lui parle sans le regarder.
Je vous l'avoue, je tremble comme un enfant. — Je ne puis supporter cette conversation. Les craintes terribles qu'elle fait naître en moi me révoltent et m'indignent contre moi-même. — Vous êtes bien ùgé, monsieur Tronchin, mais ni votre âge, ni votre profession savante, ne m'empêchent d'avoir honte qu'un homme puisse me parler, en face, de tant de choses que je ne sais pas, moi, et dont on ne parle jamais!
Une larme s'échappe.
Avec autorité.
Je ne veux plus que nous causions davantage.
Tronchin se lève.
La vérité que vous avez à me dire et que vous me devez, écrivez-la ici, je l'enverrai prendre tout à l'heure. — Voici une plume. Ce que vous écrirez pourrait bien être un arrêt, mais je n'en aurai nul ressentiment contre vous.
Elle lui serre la main, le docteur baise sa main.
Votre jugement est le jugement de Dieu. — Je suis bien malheureuse!
File sort vite.
SCEXÉ VI. 337