SCÈNE XIÏ
ne suis peut-être qu'une enfant! j'ai peut-être été toujours trompée. Dites-moi ce que vous savez de la vie réelle du monde. Dites-moi pourquoi les usages sont contre la religion, et le monde contre Dieu. Dites-moi si notre vie a tort ou raison ; si le mariage existe ou non; si je suis votre femme, pourquoi vous ne m'avez jamais revue, et pourquoi Ton ne vous en blâme pas ; si les serments sont sérieux , pourquoi ils ne sont pas pour vous; si vous avez et si j'ai moi-même le droit de jalousie. Dites-moi ce que signifie tout cela? Qu'estce que ce mariage du nom et de la fortune , d'où les personnes sont absentes, et pourquoi nos hommes d'affaires nous ont fait paraître dans ce marché? Dites-moi si le droit qu'on vous a donné était seulement celui de. venir me troubler, me poursuivre chez moi quand il vous plait d'y tomber comme la foudre, au moment où l'on s'y attend le moins, à tout hasard, au risque de me causer la plus grande frayeur, sans ménagements, sans scrupules, la nuit, dans mon hôtel, dans ma chambre, dans mon alcôve, là !
LE DUC
Ah! madame, les beaux yeux que voilà; aussi éloquents que votre bouche lorsqu'un peu d'agitation la fait parler. — Eh bien ! quoi ! voulez-vous que je vous explique une chose inexplicable? Voulez-vous que je fasse du pédantisme avec vous ? Faut-il que je m'embarque avec vous dans les phrases? Exigez-vous que je vous parle du grand monde, et que je vous raconte l'histoire de l'Hymen? — Vous dire comment le mariage, d'abord sacré, est devenu si profane à la cour, et si profané surtout; vous dire comment nos vieilles et saintes familles sont devenues si frivoles et si mondaines; comment et par qui nous fûmes tirés de nos châteaux et de nos terres pour venir nous échelonner dans une royale antichambre ; comment notre ruine fastueuse a nécessité nos alliances calculées, et comment on les a toutes réglées en famille, d'avance et dès le berceau (comme la nôtre, par exemple) ; vous raconter comment la religion (irréparable malheur peut-être!) s'en est allée en plaisanterie, fondue avec le sel attique dans
le creuset des philosophes; vous décrire par quels chemins l'Amour est venu se jeter à travers tout cela, pour élever son temple secret sur tant de ruines, et comment il est devenu lui-même quelque chose de respecté et de sacré, pour ainsi dire , selon le choix et la durée ; vous raconter, vous expliquer, vous analyser tout cela, ce serait par trop long et par trop fastidieux; vous en savez, je gage, autant que moi sur beaucoup dé ces choses...
la duchesse, lui prenant la main avec plus de confiance.
Hélas ! à vous dire vrai , monsieur, si je les sais un peu, comme vous les savez beaucoup, il me semble, j'en souffre plus que je n'en suis heureuse, et je ne sais quelle fin peut avoir un monde comme le nôtre.
LE DUC
Eh! bon Dieu, madame, qui s'en inquiète à l'heure qu'il est, si ce n'est vous? Personne, je vous jure, pas même chez ceux que cela touche de plus près. Respirons en paix, croyez-moi ! Respirons, tel qu'il est, cet air empoisonné, si l'on veut, mais assez embaumé, selon mon goût, de l'atmosphère où nous sommes nés, et dirigeons-nous seulement lorsqu'il le faudra selon cette loi que, ma foi, je ne vis jamais nulle part écrite, mais que je sentis toujours vivante en moi , la loi de l'honneur.
la duchesse , un peu effrayée et reculant.
L'honneur! oui ! mais cet honneur, en quoi le faitesvous consister, monsieur le duc?
le duc tres-gravement.
Il est dans tous les instants de la vie d'un galant homme, madame; mais il doit surtout le faire consister dans le soin de soutenir la dignité de son nom.... et.... la duchesse, à part.
Encore cette idée ! ô mon Dieu ! mon Dieu !
LE DUC
.... Et en supposant qu'on eût porté quelque atteinte î\ la pureté de ce nom, il ne doit hésiter devant aucun sacrifice pour réparer l'injure ou la cacher éternellement.
SCENli XII. 353
LA DUCHESSE
Aucun sacrifice ne vous coûterait-il. monsieur?
le i>r<:.
Aucun, madame, en vérité. ,
LA DUCHESSE
En vérité '?
le dit. sur un ton emporté.
Sur ma parole ! aucun ! fallût-il un meurtre !
la nrciiESSE. à part.
Ah! je suis perdue! ah! mon Dieu!
Elle regarde sa crois.
le nrc, sur un ton passionné.
Fallût-il me jeter à vos pieds et les couvrir de baisers, et m'humilier pour rentrer en grâce !
Il lui baise la main à genoux. LA DUCHESSE, à part.
Ah! pauvre chevalier! nous sommes perdus! je n'oserai plus te revoir!
Elle baise le portrait du chevalier.
le duc. bru^piment. en homme, et comme quittant le masque.
Ah! ça, voyons, mon enfant, touchez-là.
la duchesse, étonnée.
Quoi donc !
LE DUC
Touchez-la, vous dis-je; une fois seulement donnezmoi la main, c'est tout ce que je vous demande. la duchesse, pleurant presque.
Comment! monsieur.
LE DUC
Oui , vraiment , touchez-là bien franchement . en bonne et sincère amie ; je ne veux point vous faire de mal, et toute la vengeance que je tirerais de vous si vous m'aviez offensé ) , ce serait cette frayeur que je viens de vous faire.
Asseyez-vous. — Je vais partir. —
11 reprend son chapeau et son épée.
Voici le jour qui vient! il me faut le temps d'arriver à Versailles.
Debout, il lui serre la main, elle est assise.
Écoutez bien. Il n'y a rien que je ne sache... A vrai dire , je ne me sens nulle colère et nulle haine pour vous.
Avec émotion.
N'ayez, je vous prie, nulle haine contre moi non plus. Nous avons chacun nos petits secrets. Vous faites bien, et je crois que je ne fais pas mal de mon côté. Restons-en là! Je ne sais si tout cela nous passera, mais nous sommes jeunes tous les deux, nous verrons. — Soyez toujours bien assurée que mon amitié ne passera pas pour vous... Je vous demande la vôtre, et (en riant) n'ayez pas peur, je ne reviendrai vous voir que quand vous m'écrirez de venir.
LA DUCHESSE
Ètes-vous donc si bon, monsieur? et je ne vous connaissais pas !
LE DUC
Pardonnez-moi cette mauvaise nuit que je vous ai fait passer. Je vous ai dit que je tenais à notre nom... En voici la preuve : — vos gens et les miens m'ont vu entrer, ils me verront sortir, et pour le monde c'est tout ce qu'il faut. —
LA duchesse, à ses genoux, lui baise les mains et pleure en se cachant le visage. — Silence.
Ah! monsieur le duc, quelle bonté et quelle honte pour moi! Où me cacher, monsieur? j'irai dans un couvent.
le duc souriant.
C'est trop! c'est beaucoup trop! je n'en crois rien, et je ne le souhaite pas. Du reste , il n'en sera que ce que vous voudrez ; adieu , moi , je vous ai sauvée en sauvant les apparences.
Il sonne, on ouvre, il sort.