SCENE Xlf
la dlchesse. vivement, se levant.
Mais ce n'est pas moi qui lai ordonné. le duc, avec sang-froid et le sourire sur la bouche. Alors, madame, si ce n'est vous, il faut donc que ce soit moi.
la duchesse, a part.
Il restera.
le duc, regardant la pendule.
Demain j'arriverai à temps pour le petit lever. — C'est une pendule de Julien-le-Roy que vous avez la?
11 6te son cpée et son chapeau et les pose sur un guéridon.
la duchesse, à part.
On sang-froid à n'y rien comprendre! — Quelle inquiétude il me donne!
le duc. s'asseyant.
Ah! ah! voici quelques livres! C'est bien ce que l'on m'avait dit : vous aimez l'esprit, et vous en avez ; oh ! je sais que vous en avez beaucoup, et du bon, du vrai, du meilleur esprit. — C'est monsieur de Voltaire! — Oh! Zaïre! — Zaïre, vous pleurez!
Lekain dit cela comme cela, n'est-ce pas?
LA DUCHESSE
Je ne l'ai pas vu. monsieur.
LE DUC
Ah! c'est vrai! je sais que vous êtes un peu dévote, vous n'allez pas à la comédie, mais vous la lisez. Vous lisez la comédie.... pour la jouer, jamais !
Avec une horreur comique.
Oh! jamais!
LA DUCHESSE
On ne m'y a pas élevée, monsieur, fort heureusement pour moi.
LE DUC
Et pour votre prochain, madame ; mais je suis sur
qu'avec votre esprit vous la joueriez parfaitement
Tenez nous avons le temps, si vous étiez la belle Zaïre, soupçonnée d'infidélité par Orosmane, le violent, le terrible Orosmane.
330 QUITTE POUR LA. l'EIR.
LA DUCHESSE, Il part.
A demi-voix à la cloison.
Ah ! c'est ma mort qu il a résolue ! — Rosette, prenez garde! Rosette, faites bien attention.
LE DUC
En vérité, madame, c'est le plus généreux des mortels que ce Soudan Orosmane ; n'ayez donc pas peur de lui. S'il entrait ici, par exemple, disant avec la tendresse que met Lekain dans cette scène-là :
Hélas! le crime veille et son horreur me suit. A ce coupable excès porter sa hardiesse ! Tu ne connaissais pas mon cœur et ma tendresse , Combien je t'adorais! quels feux!....
la duchesse, se levant et allant à lui. Monsieur ! avez-vous quelque chose à me reprocher?....
le duc, riant.
Ah ! le mauvais vers que voilà! Eh! bon Dieu, que dites-vous donc là! Ce n'est pas dans la pièce. la duchesse, boudant.
Eh! monsieur, je ne dis pas de vers, je parle. On ne vient pas à minuit chez une femme pour lui dire des vers, aussi.
le duc, jetant son livre.
Avec tendresse el mélancolie.
Eh! croyez-vous donc que ce soit là ce qui m'amène? causons un peu en amis.
Il s'assied sur la causeuse près d'elle.
Çà ! vous est-il arrivé quelquefois de songer à votre mari , par extraordinaire , là , un beau matin , en vous éveillant?
la duchesse, étonnée.
Eh ! monsieur, mon mari pense si peu à sa femme , qu'il n'a vraiment pas le droit d'exiger la moindre réciprocité.
LE DUC
Eh! qui donc vous a pu dire, ingrate, qu'il ne pensait pas à vous? était-il en passe de vous l'écrire? c'eut
SCÈ.NE III. 3J1
été ridicule à lui. Vous le faire dire par quelqu'un , c'était bien froid. Mais venir vous le jurer chez vous et vous le prouver, voilà quel était son devoir. LA duchesse, à part.
Me le jurer! Ah! pauvre chevalier!
Elle baise son périrait.
Me le jurer, monsieur! et me jurer quoi, s'il vous plaît? Vous ètes-vous jamais cru obligé à quelque chose envers moi? Que vous suis-je donc, monsieur, sinon une étrangère qui porte votre nom?...
LE DUC
Et peut le donner, madame...
LA DUCHESSE, Se levant.
Ah! monsieur le duc. faites-moi grâce.
le duc, se lève tout à coup en riant.
Grâce ! madame, et de quoi grâce, bon Dieu ! — Ah ! je comprends; vous voulez que je vous fasse grâce de mes compliments, de mes tendresses et de mes fadeurs. Eh ! je le veux bien. Tant qu'il vous plaira ! parlons d'autre chose.
la duchesse,
Quelle torture!
le duc.
Savez-vous de qui ces tableaux-là sont les portraits? Je suis sûr que vous ne les regardez jamais. Ces braves gens cuirassés sont mes aïeux, ils sont anciens; nous sommes , ma foi . très-anciens . aussi anciens que les Bourbons; le sa viez-vous? mon nom est celui d'un connétable , de cinq maréchaux de France tous pairs des rois , et parents et alliés des rois , et élevés avec eux dés l'enfance, camarades de leur jeunesse, frères d'armes de leur âge d'homme, conseillers et appuis de leur vieillesse. C'est beau! c'est assez beau pour que l'on s'en souvienne; et quand on s'en souvient, il n'est guère possible de ne pas songer que ce serait un malheur épouvantable, une désolation véritable dans une famille, que de n'avoir personne à qui léguer ce nom, sans parler de l'héritage qui ne laisse pas que d'être considérable. Cola ne vous a-t-il jamais affligée?
352 QUITTE POl'R LA PEUR.
LA DUCHESSE
Eh! monsieur, je ne vois pas pourquoi je m'en affligerais quand vous n'y pensez jamais. Après tout, c'est de votre nom qu'il s'agit, et non du mien.
LE DUC
Eh! quoi! Elisabeth!
LA DUCHESSE
Elisabeth? vous vous croyez ailleurs, je pense.
LE DUC
Eh! n'est-ce pas Elisabeth que vous vous nommez? Quel est donc votre nom de baptême?
la duchesse, avec tristesse.
Baptême ! le nom de baptême ! c'est vous qui demandez le nom que l'on m'a donné! Je voudrais bien savoir ce qu'eût dit mon pauvre père qui tenait tant à ce nom-là, [vite] et vous, je ne vous le dirai pas; si quelqu'un lui eût dit : Eh bien ! ce nom si doux . son mari ne daignera pas le savoir.
Du reste, cela est juste! (Avec agitation.'} Les noms de baptême sont laits pour être dits par ceux qui aiment et pour être inconnus à ceux qui n'aiment [tas, En enfant.; Il est bien juste que vous ne sachiez pas le mien, et c'est bien fait... et je ne vous le dirai pas. le duc. à part, souriant et charmé.
Ah! ça ! mais comme elle est gentille! suis-je fou de me prendre les doigts à mon piège !
C'est qu'elle est charmante en vérité.
Haut et sérieux.
Eh! pourquoi saurais-je ce nom d'enfant, madame? qu'est-ce pour moi, je vous prie, que la jeune fille enfermée au couvent jusqu'à ce qu'on me la donne sans que je sache seulement son âge? C'est la jeune femme connue sous mon nom qui m'appartient; celle-là seule est mienne, madame, puisque, pour la nommer, il faut qu'un me nomme moi-même.
la duchesse, se levant , vite et avec colère :
Monsieur le duc, voulez-vous me rendre folle? Je ne comprends plus rien ni à vos idées, ni à vos sentiments, ni à mon existence, ni à vos droits, ni aux miens: je