‹ [Œuvres]Chapitre 360 sur 402 · I.K DÉL1 GE · texte numérisé non relu

I.K DÉL1 GE

Le pasteur poursuivit d'une voii solennelle :

Adieu, Monde sans borne, ù Terre maternelle! Foi mes de l'horizon, ombrages des forêts, Antres de la montagne, embaumés et secrets ; Gazons verts, belles fleurs de l'Oasis chérie, Arbres, rochers connus, aspects de la patrie! Adieu! Tout va finir, tout doit être effacé , Le temps qu'a reçu l'homme est aujourd'hui passé , Demain rien ne sera. Ce n'est point par l'épée, Postérité d'Adam , que tu seras frappée , .Ni par les maux du corps ou les chagrins du cœur ; Non, c'est un élément qui sera ton vainqueur. Ta Terre va mourir sous de^ eaux éternelles, Lt l'Ange en la cherchant fatiguera ses ailes. Toujours succédera dans l'univers sans bruits , Au silence des jours le silence des nuits. L'inutile Soleil, si le matin l'amène, N'entendra plus la voix et la parole humaine ; Et quand sur un flot mort sa flamme aura relui , Le stérile rayon remontera vers lui.

Oh! pourquoi de mes yeux a-t-on levé les voi Comment ai-je connu le secret desétoile.O Science du désert , annales des pasteurs! Cette nuit, parcourant vos divines hauteurs

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Dont l'Egypte et Dieu seul connaisseot !<■ mystère le cherchais dans le Ciel l'avenir de la Terre; Ma houlette savante, orgueil de nos Bergers, Traçait l'ordre éternel sur les sables légers, Comparant, pour li\er l'heure ou l'étoile passe. Les cailloux de la plaine aux lueurs de l'espace.

Mais un Ange a paru dans la nuit sans sommeil : 11 avait de son front quitté l'éclat vermeil, Il pleurait, et disait dans sa douleur amère : <• Que. n'ai-je pu mourir lorsque mourut ta mère : » J'ai failli, je l'aimais, Dieu punit cet amour, ■> Elle fut enlevée en te laissant au jour; » Le nom d'Emmanuel que la Terre te donne, » C'est mon nom. J'ai prié pour que Dieu te pardonne; » Va seul au mont Arar, prends ses rocs pour autels, » Prie, et seul, sans songer au destin des mortels,

Tiens toujours tes regards plus haut que sur la Terre;

La mort de l'innocence est pour l'homme un mj

Ne t en étonne pas, n'y porte pas tes yeux; >- La pitié du mortel n'est point celle des Cieux. » Dieu ne fait point de pacte avec la race humaine;

Qui créa sans amour fera périr sans haine; » Sois seul , si Dieu m'entend, je viens. » Il m'a quitté, Avec combien de pleurs, hélas! l'ai-je écouté! J'ai monté sur l'Arar, mais avec une femme »

Sara lui dit : « Ton àme est semblable à mon âme ,

Car un jnortel m'a dit : Venez sur Gelboë ,

» Je me nomme Japhet , et mon père est Noë.

» Devenez mon épouse , et vous serez sa fdle ;

•» Tout va périr demain, si ce n'est ma famille. »

Et moi je lai quitté sans avoir répondu ,

De peur qu'Kmmanuel n'eût long-temps attendu. »

Puis tous deux embrassés , ils se dirent ensemble « Ah! louons l'Éternel , il punit, mais rassemble! Le tonnenv grondait; et tous deux a genoux S'écrièrent alors « O Seigneur, jugez-nous. »

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Tous les vents mugissaient , les montagnes tremblèrent .

Des fleuves arrêtés les vagues reculèrent ,

Et du sombre horizon dépassant la hauteur,

Des vengeances de Dieu l'immense exécuteur,

L'Océan apparut. Bouillonnant et superbe,

Entraînant les forêts comme le sable et l'herbe .

De la plaine inondée envahissant le fond ,

Il se couche en vainqueur dans le désert profond,

Apportant avec lui comme de grands trophées

Les débris inconnus des villes étouffées,

Et là bientôt plus calme en son accroissement ,

Semble, dans ses travaux, s'arrêter un moment ,

Et se plaire à mêler, à briser sur son onde

Les membres arrachés au cadavre du Monde.

Ce hit alors qu'on vit des hôtes inconnus

>iu des bords étrangers tout a coup survenus;

Le cèdre jusqu'au Nord vint écraser le saule; Les ours noyés, flottants sur les glaçons du pôle, Heurtèrent l'éléphant près du Nil endormi ; lit le monstre , que l'eau soulevait à demi , s'étonna d'écraser, dans sa lutte contre elle, Lue vague ou nageaient le tigre et la gazelle En vain des larges flots repoussant les premiers Sa trompe tournoyante arracha les palmiers ; II fut roule comme eux dans les plaines torrîdes, Regrettant ses roseaux et ses sables arides, Et de ses hauts bambous le lit ilexible et vert Et jusqu'au \ent de flamme exilé du désert

Dans l'effroi gênerai de toute créature,

La plus Féroce même oubliait sa nature;

Les animaux n'osaient ni ramper ni courir,

Chacun d'eux résigné se coucha pour mourir.

En vain , fuyant aux Cieux l'eau sur ses rocs venue

L'aigle tomba des airs, repoussé par la nue

Le péril confondit tous les êtres tremblants

L'homme soûl se livrait à <les projets sanglants Quelques rares vaisseaux qui se faisaient la guerre,

Se 'Imputaient long-temps le* restes de la Terre;

Mais pendant leurs combats , les Ilots non ralentis

Effaçaient à leurs yeux ces restes engloutis

Alors un ennemi plus terrible que l'onde

Vint achever partout la défaite du Monde;

La faim de tous les cœurs chassa les passions :

Les malheureux , vivants après leurs nations,

N'avaient qu'une pensée , effroyable toiture ,

L'approche de la mort, la mort sans sépulture.

On vit sur un esquif, de mers en mers jeté,

L'œil affamé du fort sur le faihle arrêté;

Des femmes, à grands cris insultant la nature,

Y réclamaient du sort leur humaine pâture;

L'athée, épouvanté de voir Dieu triomphant .

Puisait un jour de vie aux veines d'un enfant ;

Des derniers réprouves telle fut l'agonie.

L'amour survivait seul à la honte bannie;

Ceux qu'unissaient entre eux des serments mutuels

Et que persécutait la haine des mortels,

S'offraient d'eux-mêmes à l'onde avec un front tranquille,

Et contre leurs douleurs trouvaient un même asile.

Mais sur le mont Arar, encor loin du trépas, Pour sauver ses enfants l'Ange ne venait pas; En vain le cherchaient-ils, les vents et les orages N'apportaient sur leurs fronts que de somhres nuages.

Cependant sous les flots montés également Tout avait par degrés disparu lentement, Les cités n'étaient plus, rien ne vivait, et l'onde Ne donnait qu'un aspect à la face du monde. Seulement quelquefois sur l'élément profond Un palais englouti montrait l'or de son front ; Quelques dômes, pareils à de magiques îles, Restaient pour attester la splendeur de leurs villes

Là parurent encore un moment deux mortels L'un la honte d'an trône, et l'antre des autels;

L'un se tenant aux bia> de sa propre -tatu*-. L'autre au temple élevé d'une idole abattue.

tous deux jusqu'à la mort s'accusèrent en ?ain

De l'avoir attirée avec le ûot divin.

Plus loin , et contemplant la solitude humide

Mourait un autre roi , seul sur sa pyramide.

Dans l'immense tombeau, s'était d'abord sauve

Tout son peuple ouvrier qui l'avait élevé;

Mais la mer implacable, en fouillant dans !<■> tomber

Avait tout arraché du fond des catacombes :

Les mourants et leurs dieux, les spectres immort

Et la race embaumée, et le sphinx des autels,

Et ce roi fut jeté sur les sombres momies

Qui, dans leurs lits flottants, se heurtaient endormies

Expirant, il gémit de voir à son côte

Passer ces demi-dieux sans immortalité,

Dérobés à la mort, mais reconquis par elle

Sous les palais profonds de leur tombe éternelle;

Il eut le temps encor de penser nue fois

Que nul ne saurait plus le nom de tant de rois.

Qu'un seul joui désormais comprendrait leur liistoin

C;u la postenté mourait avec leui gloire

7'i LE I)EU GE.

L'arche de Dieu passa comme un palais errant.

Le voyant assiégé par les flots du courant ,

Le dernier des enfants de la famille élue

Lui tendit en secret sa main irrésolue ,

Mais d'un dernier effort : « Va-t'en, loi cria-t-il,

De ton lâche salut je refuse l'exil;

Va, sur quelques rochers qu'aura dédaignés Tonde,

Construire tes cités sur le tombeau du monde ;

Mon peuple mort est là , sous la mer je suis roi.

Moins coupables que ceux qui descendront de toi ,

Pour étonner tes fils sous ces plaines humides ,

Mes géants* glorieux laissent les pyramides ;

Et sur le haut des monts leurs vastes ossements ,

De ces rivaux du Ciel terribles monuments,

Trouvés dans les débris de la terre inondée,

Viendront humilier ta race démadée. »

* or il y avait des géants sur la lerre. Car depuis que les Gis de Dieu turent épousé les lilles des hommes, il en sortit des enfanls fameux et puissants dans le siècle.

Gen., en. M, v. •'..

Jl disait , s'essayani par le geste et la voix A l'air impérieux des hommes qui sont roi^, Quand, roulé sur la pierre et touché par la foudre, Sur sa tombe immobile, il lut réduit en poudre.

Mais sur le mont Arar l'Ange ne venait pas ; L'eau faisait sur les rocs de gigantesques pas . Et ses flots rugissants vers le mont solitaire Apportaient avec eux tous les bruits du tonnerre.

Enfin le fléau lent qui frappait les humains Couvrit le dernier point des o-uvres de leurs mains Les montagnes, bientôt par l'onde escaladées, Cachèrent dan> ><>n -fin leurs têtes inondées.

LE DÉL1 GI

Le volcan s éteignit , et le feu périssant Voulut en \ain \ rendre un combat impuissanl a l'élément vainqueur il céda le cratère, i i sortit en fumant des veines de la Terre

Ml

Rien ne se voyait plus, pas même des débris; L'univers écrasé ne jetait plu* ses cris. Quand la mer eut des monts chassé tous le> nuag On \ it se disperser l'épaisseur ries orages ; Et les rayons du jour, dévoilant leur tre Lançaient jusqu'à la mer des jets d'opale et d'oi . La vague était paisible, et molle et cadencée. En berceaux de cristal mollement balancée : Les \cnt>. sans résistance, étaient silencieux , i.a foudre, sans échos , expirait dans les cieux; Les cieux devenaient purs, et, réfléchis dans Fou Teignaient d'un azur clair l'immensité profonde

Tout s'était englouti -mi- les ll<»t> triomphants Déplorable spectacle! excepté deux enfants.

Sur !«• sommet d'Arai tous deux étaient eiu < Mais par l'onde et les vents battus depuis l'aurore

Sous les lambeaux mouillés des tuniques de lin , La \ierge était tombée aux bras de l'orphelin; Et lui, gardant toujours -a tête évanouie, Mêlait ses pleurs sur elle aux gouttes de la pluie. Cependant , lorsqu'enûn le >oleil renaissant Fit tomber un rayon sur son front innocent , Par la beauté du jour un moment abusée, Comme un lis abattu, secouant la t - Mlle entr'ouvrit les yeux et dit : Emmanuel : Avons-nous obtenu la clémence du Ciel?

J'aperçois dans l'azur la colombe qui passe, Elle poite un rameau ; Dieu nous a-t-il lait grâce?

— La colombe est passée et ne vient pas a nous.

— Emmanuel, la mer a touché mes genoux.

— Dieu nous attend ailleurs à l'abri des tempête^

— Vois-tu l'eau sur nos pieds? — Vois le ciel sur nos têtes

— Ton père ne vient pas ; nous serons donc punis? sans doute après la mort nous serons réunis.

— Venez, Ange du ciel, et prêtez-lui \u< ailes!

■ rez-la . mon pèrej aux \<>ute- éternelles :

Ce fut le dernier cri du dernier des humains. Long-temps sur l'eau croissante élevant ses deux mains, Il soutenait Sara par les flots poursuivie ; Mais quand il eut perdu sa force avec la ?ie, Par le ciel et la mer le monde fut rempli , Et l'arc-en-ciel brilla, tout étant accompli.

Écrit à Oloron, dans les Pyrénées, en )S2:t

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