‹ [Œuvres]Chapitre 377 sur 402 · LE PRÊTRE · texte numérisé non relu

LE PRÊTRE

Le Sauveur était Dieu ; Mais, sans nous élever jusqu'à ce divin Maître, Si j'osais, après lui, nommer encor le prêtre , Je vous dirais : Et moi , pour combattre l'enfer, J'ai resserre mon sein dans un corset de fer; Mon corps a revêtu l'inflexible ciliée ,

142 l.A PRISON.

Où chacun de mes pas trouve un nouveau supplit »■

An cloître est un pavé que, durant quarante ans,

Ont usé chaque jour mes genoux pénitents,

Lt c'est encor trop peu que de tant de souffrance

Pour acheter du Ciel l'ineffable espérance

Au creuset douloureux il faut être épuré

Pour conquérir son rang dans le séjour sacre

Le temps nous presse : au nom de vos douleurs passées,

Dites-moi \os erreurs pour les voir effacées;

El devant cette Croix, où Dieu monta pour nous,

.Souhaitez avec moi de tomber à genoux.

— Sur le front du vieux moine, une rougeur légère

Fit renaître une ardeur à son âge étrangère ;

Les pleurs qu'il retenait coulèrent un moment ,

Au chevet du captif il tomba pesamment;

Et ses mains présentaient le crucifix débeiie .

Lt tremblaient en l'offrant, et le tenaient à peine

Pour le cœur du Chrétien demandant des remords.

Il murmurait tout bas la prière des morts ;

Lt sur le lit, sa tète, avec douleur penchée .

Cherchait du prisonnier la figure cachée

Un flambeau la révèle entière : ce n'est pas

Un front décoloré par un prochain trépas.

Ce n'est pas l'agonie et son dernier ravage ;

Ce qu'il utit est sans traits, et sans vie, et sans âg Un fantôme immobile à ses yeux est offert, Et les feux ont relui sur un masque de fer.

Plein d'horreur à l'aspect de ce sombre mystère. Le prêtre se souvint que, dans le monastère, Une fois, en tremblant, on se parla tout bas D'un prisonnier d'État que Ton ne nommait pas; Qu'on racontait de lui des choses merveillen De berceau dérobé , de craintes orgueilleuses, De royale naissance, et de droits arrachés , Et de ses jours captifs sous un masque cachés. Quelques pères disaient qu'à sa descente en France, De secouer ses fers il conçut l'espérance; Qu'aux geôliers un instant il .-'était déiobé, Et, quoique entre leurs mains aisément retombé, L'on avait vu ses traits; et qu'une Provençale, Arrivée au couvent de Saint-François-de-Sale Pour y prendre le voile, avait dit, en pleurant, Qu'elle prenait la Vierge et son Fils pour garant

IVi LA PRISON.

Que le Masque de Fer avait vécu sans crime,

Et que son jugement était illégitime;

Qu'il tenait des discours pleins de grâce et de foi ,

Qu'il était jeune et beau, qu'il ressemblait au roi .

Qu'il avait dans la voix une douceur étrange,

Et que c'était un prince ou que c'était un ange

Il se souvint encor qu'un vieux Bénédictin

S'étant acheminé vers la tour, un matin .

Pour rendre un vase d'or tombé sur son passage

N'était pas revenu de ce triste voyage :

Sur quoi l'abbé du lieu pour toujours défendit

Les entretiens touchant le prisonnier maudit !

< Nul ne devait sonder la récente aventure.

» Le Ciel avait puni la coupable lecture

> Des mystères gravés sur le vase indiscret. »

Le temps fit oublier ce dangereux secret.

Le prêtre regardait le malheureux célèbre; Mais ce cachot, tout plein d'un appareil funèbre,

LA PBISON. La5

Et cette mort voilée, et ces longs cheveux blam &,

Nea captifs et jetés sur des membres tremblants,

L'arrêtèrent long-temps en un sombre silence.

FI va parler enfin ; mais tandis qu'il balance,

L'agonisant du lit se soulève et lui dit :

« Vieillard, vous abaissez votre front interdit.

Je n'entends plus le bruit de vos conseils frivoles,

L'aspect de mon malheur arrête vos paroles.

Oui, regardez-moi bien, et puis dites après

Qu'un Dieu de l'innocent défend les intérêts;

Des péchés tant proscrits, ou toujours l'on succombe ,

Aucun n'a séparé mon berceau de ma tombe ;

Seul, toujours seul, par l'âge et la douleur vaincu ,

Je meurs tout chargé d'ans, et je n'ai pas vécu.

Du récit de mes maux vous êtes bien avide :

Pourquoi venir fouiller dans ma mémoire vide ,

Où, stérile de jours, le temps dort effacé?

Je n'eus point d'avenir et n'ai point de passé ;

J'ai tenté d'en avoir; dans mes longues journées,

Je traçais sur les murs mes lugubres années;

Mais je ne pus les suivre en leur douloureux cours

Les murs étaient remplis, et je vivais toujours.

Tout me devint alors obscurité profonde;

Je n'étais rien pour lui, qu'était pour moi le monde

Que m'importaient des temps où je ne comptais pas L'heure que j'invoquais, c'est l'heure du trépas. Écoutez, écoutez : quand je tiendrais la vie De l'homme qui toujours tint la mienne asservie, J'hésiterais, je crois, à le frapper des maux Qui rongèrent mes jours, brûlèrent mon repos ; Quand le règne inconnu d'une impuissante ivresse Saisit mon cœur oisif d'une vague tendresse, J'appelais le bonheur, et ces êtres amis Qu'à mon âge brûlant un songe avait promis Mes larmes ont rouillé mon masque de torture , J'arrosais de mes pleurs ma noire nourriture , Je déchirais mon sein par mes gémissements, J'effrayais mes geôliers de mes longs hurlements ; Des nuits , par mes soupirs , je mesurais l'espace ; Aux hiboux des créneaux je disputais leur place , Et, pendant aux barreaux où s'arrêtaient mes pas, Je vivais hors des murs d'où je ne sortais pas. » —

LA PRISON. Ml

Ici tomba sa voix.. Comme après le tonnerre

De tristes sons encore épouvantent la terre, Et, dans l'antre sauvage où l'effroi l'a placé, Retiennent en grondant le voyageur glacé , Long-temps on entendit ses larmes retenues Suivie encore une fois des routes bien connues; Les sanglots murmuraient dans ce cœur expirant. Le vieux prêtre toujours priait en soupirant, Lorsqu'un des noirs geôliers se pencha pour lui dire Qu'il fallait se hâter, qu'il craignait le délire. Un nouveau zèle alors ralluma ses discours . « O mon fils ! criait-il , votre vie eut son cours ,

Heureux, trois fois heureux, celui que Dieu corrige! » Gardons de repousser les peines qu'il inflige : » Voici l'heure où vos maux vous seront précieux , » Il vous a préparé lui-même pour les Cieux.

Oubliez votre corps, ne pensez qu'à votre âme; » Dieu lui-même l'a dit . l'homme né de la femme

>"e vit que peu de temps, et c'est dans les douleurs. » Ce monde n'est que vide et ne vaut pas des pleurs > Qu'aisément de ses biens notre âme est assouvie!

Me voilà, comme vous, au bout de cette vie : » J'ai passé bien des jours , et ma mémoire en deuil

De leur peu de bonheur n'est plus que le cercueil

148 l.\ PRISON.

m C'est à moi d'envier votre longue souffrance, Qui «l'un monde plus beau vous donne l'espérance;

» Les anges à vos pas ouvriront le saint lieu .

Pourvu que vous disiez un mot a votre Dieu. » II sera satisfait. » Ain^i, dans sa parole, Mêlant les saints propos du livre qui console, Le vieux prêtre engageait le mourant à prier, Mais en vain . tout-à-coup on l'entendit criei D'une voix, qu'animait la fièvre du délire, Ces rêves du passé : Mais enfin je respire : O bords de la Provence ! ô lointain horizon ! Sable jaune où des eaux murmure le doux son : Ma prison s'est ouverte. O que la mer est grande! Est-il vrai qu'un vaisseau jusque la-bas se rende:' Dieu! qu'on doit être beureux parmi les matelots! Que je voudrais nager dans la fraîcheur des flots! La terre vient , nos pieds à marcher se disposent , Sur nos mâts arrêtés les voiles se reposent. Ah! j'ai fui les soldats; en vain ils m'ont cherché; Je suis libre, je cours, le masque est arraché; De l'air dans mes cheveux j'ai senti le passage , El le soleil un jour éclaira mon visage. — Oh! pourquoi fuyez-vous? restez sur vos gazon-. Vierges! continuez \o> p,i> et vos chansons .

Pourquoi vous retira anifcabanes prochaines? Le monde autanl que moi déteste donc les chaînes Due seule s'arrête et m'attend sans teneur : Quoi ' du Masque de Fer elle n'a pa> horreur ! Non, j'ai vu la pitié sur ses lèvres si belle> . Et de >es yeux en pleurs les douces étincelles Soldats! que voulez- vous? Quel lugubre appareil! J'ai mes droits à l'amour et ma part au soleil ; Laissez-nous fuir ensemble. Oli! voyez-la! c'est elle Avec qui je veux «ivre, elle e*t la qui m'appelle; Je ne fais pas le mal ; aliez, dites au Pioi Qu'aucun homme jamais ne se plaindra de moi ; Que je serai content si, pies de ma compagne, Je puis errer toujours de montagne en montagne , Sans jamais arrêter nos loisirs voyageurs! Que je ne chercherai ni parents ni vengeurs : Kt >i l'on me demande où j'ai passé ma vie , Je saurai déguiser ma liberté ravie; Votre crime est bien grand, mais je le cacherai Ah! laissez-moi le Ciel, je vous pardonnerai. Non... toujours des cachots... Je -ni» né votre proie.. Mais je vois mon tombeau, je m'y couche avec joie, Car von- ne m aurez plus, et je n'eutendrai plus Le> verrous se fermer sur l'éternel reclus.

Que me veut donc cet homme avec ses habits sombres! Captifs morts dans ees murs, est-ce une de vos ombres Il pleure. Ah! malheureux, est-ce ta liberté?

Non , mon lils, c'est sur vous; voici l'éternité

LE MOURANT

A moi! je n'eu veu\ pas; j'y trouverais des chaînes.

LE PRÊTKE.

Non, vous D'y trouverez que des faveurs prochaines. Un mot de repentir, un mot de votre foi , Le Seigneur vous pardonne.

LE MOl'KANT.

O prêtre ! laissez-moi

Dites : Je crois en Dieu. F. a mort vous est ravie.

LE MOURANT

Laissez en paix ma mort , on y laissa ma vie. — Et d'un dernier effort l'esclave délirant Au mur de la prison brise son bras mourant.

Mon Dieu ! venez vous-même au secours de cette àme ! > Dit le prêtre, animé d'une pieuse flamme. Au fond d'un vase d'or, ses doigts saints ont cherché Le pain mystérieux où Dieu même est caché : Tout se prosterne alors en un morne silence. La clarté d'un flambeau sur le lit se balance; Le chevet sur deux bras s'avance support'' . Mais en vain : le captif était en liberté.

Resté >»-iil au cachot durant la nuit entière, Le vieux religieux récita la prière ; Auprès du lit funèbre il fut toujours assis. Quelques larmes, souvent, de ses yeux obscurcis, Interrompant sa voix, tombaient sur le saint livre ; Et, lorsque la douleur l'empêchait de poursuivie, Sa main jetait alors l'eau du rameau béni Sur celui qui du Ciel peut-être était banni. YA puis , sans se lasser, il reprenait encore , De sa voix qui tremblait dans la prison sonore, Le dernier chaut de paix ; il disait : « O Seigneur.' > » brisez pas mon âme avec votre fureur;

Ne m'enveloppez pas dans la mort de l'impie. > Il ajoutait aussi : « Quand le méchant m'épie, » Me ferez-vous tomber, Seigneur, entre ses mains? » C'est lui qui sous nies pas a rompu vos chemins; » Ne me châtiez point, car mon crime est son crime » J'ai crié vers le Ciel du plus profond abîme. » O mou Dieu! tirez-moi du milieu des méchante! » Lorsqu'un rayon du jour eut mis fin à ses chants, 11 entendit monter vers les noires retraites, Lt des voix résonner sous les voûtes secrètes Un moment lui restait, il eut voulu du moins Non le mort qu'il pleurait sans ces cruels témoins;

LA PRISON. loi

Il s'approche, en tremblant, de ce fils du mystère Qui vivait et mourait étranger à la terre; Mais le Masque de Fer soulevait !<• linceul, Et la captivité le suivit au cercueil.

Ecrit, en 1821, a Vinceones

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