SCENE XV
YAGO, CASSIO, appuyé sur son épée.
YAGO
Quoi1, seriez-vous blessé?
CASSIO
Oui, mais un coup pareil Est trop fort pour guérir par une main humaine! Une profonde plaie, une incurable peine M'accable.
YAGO
Est-il possible '? Ah ! plaise au Ciel que non! Ce n'est pas sérieux?
CASSIO
Ma réputation!
Ma réputation! cette part immortelle De moi-même, et la part autrefois la plus belle, Finir en un instant, et dans une action ! J'ai perdu pour toujours ma réputation.
YAGO
J'ai cru que yous aYiez au corps quelque blessure! C'est là qu'une douleur est réelle et bien sûre. La réputation n'est qu'un mot suborneur, SouYent acquis sans droit, perdu sans déshonneur. Au reste on ne yous a rien ôté de la YÔtre. Cette rigueur du More, il l'aurait pour tout autre; Rigueur de discipline, et non d'inimitié, Où le ressentiment n'entre pas pour moitié. Il faudrait l'implorer.
cassio, avec violence.
Implorer l'infamie ! Plutôt que de tromper sa justice, endormie Sur mes Yices hideux une seconde fois.
Va, Cassio, mauvais chef, mauvais soldat, va, bois, Divague, jure et fais le rodomont, bavarde, Avec l'ombre qui passe, en mots de corps-de-garde!
ACTK II, SCENE Vf. 67
0 vil esprit du vin ! si tu n'as pas de nom Qui te désigne encor, je t'appelle démon.
YAGO
Qui poursuiviez-vous donc?
I \-sio.
Je ne sais.
YAGO
Votre vue
Ne l'a pas distingué?
CASSIO
Non: l'a'taque imprévue, La querelle, et puis rien. Tout le reste à demi Se peint dans ma mémoire. Ah! honteux ennemi! Que l'homme dans lui-même introduit avec joie, Afin que sa raison en devienne la proie.
YAGO
Eh '. vous voilà très-bien ! Comment avez-vous fait?
CASSIO
Le démon de l'ivresse, amplement satisfait, A celui de la rage abandonne mon àme; Car il est dit qu'en moi quelque faiblesse infâme Prend la place de l'autre et me fait mépriser.
YAGO
Allons, cher lieutenant, c'est trop moraliser! Mieux vous vaudrait songer à nous tirer d'affaire. Le général auquel il est urgent de plaire, C'est la femme du More. Il adore à présent Ses grâces, son esprit, et son cœur bienfaisant; Allez lui confier librement votre peine : Je serai bien trompé si l'entreprise est vaine, Et si sa main ne sait renouer'entre vous Les liens d'amitié brisés par son époux.
CASSIO
Votre conseil est bon.
Pour vous.
YAGO
Et dicté par mon zèle
CASSIO
Je le vois bien.
YAGO
Vous trouverez en elle
Une femme qui croil manquer à son devoir Si sa bonté ne fait plus qu'on ne peut prévoir.
CASSIO
Eh bien: je m'y résous, et, dans la matinée. J'irai demain. Ce coup règle ma destinée, J'en suis bien sur.
Allez. Je prends congé de vous Pour cette ronde.
CASSIO
Honnête Yago! Séparons-nous.