SCÈNE III
OTHELLO, YAGO
Me saisisse l'enfer s'il n'est vrai que je t'aime, Créature adorable ! et que si ton amour Dans mon cœur embrasé pouvait s'éteindre un jour, Le chaos en prendrait la place.
YAGO
Eh bien! ne puis-je Vous parler?
OTHELLO
Que veux-tu?
YAGO
Quelque chose m'afflige, M'occupe malgré moi; lorsqu'à Desdemona, Vous demandiez ce cœur, qu'enfin on vous donna, Cassio sut vos amours?
OTHELLO
Oui, depuis leur naissance, Jusqu'à notre union, il en eut connaissance. Mais pourquoi demander ces détails ?
YAGO
Oh ! sans but !
Mais je ne savais pas qu'alors il la connût.
OTHELLO
Beaucoup, et très-souvent l'entretien le plus tendre L'admit en tiers; il put nous voir et nous entendre.
YAGO
Vraiment?
Vraiment, doit-on douter de sa vertu?
YAGO
La vertu de Cassio ?
OTHELLO
Mais, oui! qu'en penses-tu?
YAGO
Ce que j'en pense?
OTHELLO
Oui ! oui ! j'ai dit : ce que tu penses ! Par le ciel ! quel secret, quelles noires offenses, Quel soupçon monstrueux dans son cœur est entré Si hideux qu'il ne puisse au jour être montré? Il hésite! il se fait l'écho de mes paroles. Tes réponses, Yago, ne sont jamais frivoles ; Je te connais. Dis-moi le soupçon qui te prit A l'instant sur Cassio; qu'a\ais-tu dans l'esprit En me disant : Ceci me déplaît. Quelle chose Te déplaisait? ton front se ride et se compose : Si tu m'es attaché, qu'enferme-t-il , dis-moi?
YAGO
Je vous aime beaucoup, monseigneur.
OTHELLO
Je le crois, Et c'est une raison de craindre davantage. Ces silences fréquents qui coupent ton langage, Ces soupçons retenus ou formés à demi, Xe m'étonneraient pas venant d'un ennemi ; Mais en toi, ce combat des cris et du silence, C'est l'indignation qui se fait violence.
YAGO
Plût à Dieu que toujours les hommes fussent tels Qu'ils semblent! ou du moins puissent tous les mortels Paraître avec des traits qui découvrent leurs âmes!
OTHELLO
Et quels sont, dis-le donc, ces hommes que tu blâmes?