‹ [Œuvres]Chapitre 59 sur 402 · ACTE III, SCÈNE IX · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IX

Monde ! vois le danger d'être honnête, et contemple Quelle grande leçon dans un si grand exemple !

A Othello.

Seigneur, je vous rends grâce et j'en veux profiter : Puisqu'un attachement si vrai peut susciter Des outrages pareils, acceptez ma retraite, Je pars.

Il veut sortir.

OTHELLO

Non, reste ici. Tu devrais être honnête !

YAGO

Je devrais fuir l'honneur, source des embarras, Vertu des insensés qui produit les ingrats!

Eh bien ! je ne sais plus juger de toi ni d'elle, Je la crois vertueuse et la crois infidèle. Je veux ou l'adorer ou lui donner la mort : Cent fois en un instant elle a raison ou tort; Qu'elle soit criminelle ou que tu sois coupable, De choisir entre vous je me sens incapable. Ses traits si beaux, si purs', depuis nos entretiens M'apparaissent déjà plus hideux que les miens.

— Ah ! s'il est des poisons destinés aux infâmes,

Des couteaux, des lacets, des poignards ou des flammes, Je veux me satisfaire.

YAGO

Hélas! faut-il, seigneur, Poursuivre un entretien fâcheux pour votre honneur ? Le faut-il?

OTHELLO

Oui. — Je veux des preuves de ta bouche.

YAGO

Eh bien! puisque engagé dans tout ce qui vous touche, Entraîné par mon cœur et mon zèle insensé, Jusqu'au point que voilà je me suis avancé, Je vais poursuivre encor : ce rôle m'humilie ; Mais il faut vous servir, vous sauver, je l'oublie.

— Vous le savez, il est des hommes si pervers, Si délaissés de Dieu, que leurs projets divers (Sitôt que le sommeil a chassé le mensonge)

&\ LE MORE D'ô VENISE.

S'échappent de leur bouche ouverte par un songe;

Tel esl Cassio. Dans L'ombre, hier, je l'entendis

S'écrier en dormant : 0 que je la maudis,

Tendre Desdemona. la triste destinée

Qui malgré nos amours au More t'a donnée ;

Au moins, pour le garder, cachons notre bonheur...

OTHELLO

Délire monstrueux !

YAGO

Ce n'était que l'erreur D'un songe.

OTHELLO

Mais ce songe impur comme leur àme Était le souvenir d'une journée infâme.

YAGO

Peut-être.

OTHELLO

Elle mourra de ma main.

YAGO

Un moment.

Rien n'est bien sûr encor. — Dites-moi seulement : Xe vites-vous jamais entre ses mains pudiques Un mouchoir jaune, orné de fleurs asiatiques?

OTHELLO

Oui. mon premier présent fut un mouchoir pareil.

YAGO

Moi. je n'en sais rien; mais... je sais qu'à son réveil Cassio s'en est hier essuyé le visage.

Si c'était celui-là!...

YAGO

Pour ma part je le gage, Et contre elle, ma foi, cela dépose fort.

OTHELLO

Que ne peut-on donner cent mille fois la mort! Une seule est bien peu, trop peu pour qu'elle lave Le crime infâme et bas de ce traître. — 0 l'esclave N'a-t-it donc qu'une vie à perdre sous mes coups! — Tout est vrai, je le vois, tout s'explique pour nous. Yago. regarde-moi!— C'est ainsi que s'exhale De cet amour d'enfant la démence fatale :

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