‹ [Œuvres]Chapitre 7 sur 402 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

VENISE

La scène représente au fond le Rialio; à gauche le balcon du palais de Brabautio; à droite, tu face, l'hôtel du Sagittaire, auberge de Venise.

RODRIGO, YAGO, couverts de leurs manteaux à la vénitienne.

RODRIGO

Ne m'en parlez jamais. — Je trouve surprenant * Qu'après notre amitié vous veniez maintenant Montrer de tout cela si grande connaissance : Comment! de leur amour vous saviez la naissance, Tandis que, chaque jour, vous acceptiez mes dons, Et de ma bourse enfin teniez les deux cordons?

YAGO

Eh! pardieu! tâchez donc d'écouter, pour entendre! Si jamais j'accusai le More d'être tendre, Maudissez-moi.

RODRIGO

J'ai cru que vous le détestiez.

* Je n'ai pas hésite à rétablir cette se: ne que j'ai vue maladroitement supprimée en partie par les acteurs aurais (du second ordre, il est vrai,. Elle est dune absolue nécessi:é, puisqu'elle donne la clef des deux motifs de haine de Yajjo. J'ai rencontré quelques personnes qui les trouvaient trop légers pour provoquer de telles vengeances. Elles oubliaient qu'Yayo est le type du méchant, et qu'il ne le serait plus s'il n'a\ait tait beaucoup de mal qu'en retour d'un mal aussi grand. Il est in l'impensable que celte scène soit conservée entière, et je ne cesserai de m'élever contre la détestable coutume des coupures. Rien n'est inutile dans une œuvre sortie d'une tête bien laite.

YAGO

C'esl vrai. — N'en croyez pas mes feintes amitiés.

Je n'oublirai jamais son injure : elle est telle,

Que j'en garde en mon àme une haine mortelle.

J'ai vu trois sénateurs en vain le supplier

Pour mon avancement, sans le faire plier,

Toujours dans son orgueil ferme comme une roche.

Je puis dire pourtant, sans craindre de reproche,

Qu'être fait lieutenant n'était pas trop pour moi;

Et je ne me sens pas au-dessous de l'emploi.

Mais il a répondu par des phrases fardées.

De termes de bataille horriblement bardées:

Bref, il a repoussé mes trois sots protecteurs

Avec tous ses propos stériles et flatteurs.

J'ai choisi, disait-il; et quel était son homme?

Le Florentin Cassio. qu'à Venise on renomme

Pour un galant musqué, mais qui ne saurait pas

Manœuvrer l'escadron pendant cinquante pas;

Habile à discuter en paix la théorie,

Mais inutile en guerre à servir la patrie :

Voilà le choix du More. Et moi qui, sous ses yeux.

Combattis ou dans Rhode, ou dans Chypre, en cent lieux

Ottomans ou Chrétiens, en Europe, en Afrique,

Partout où l'envoya la noble république,

Je me vois rejeté dans le honteux honneur

D'enseigne, pour servir le moresque seigneur.

RODRIGO

Ma foi, je quitterais l'armée a votre place.

YAGO

Ne disons rien; plus tard je briserai la glace. Je veux servir encor, non pour lui, mais pour moi. Maître ou valet, chacun nait classé malgré soi. Mais dans ce monde il est deux espèces d'esclaves : Les uns rampants, soumis, amants de leurs entraves, Usent leur corps, leur àme et leur temps tour à tour, Humblement satisfaits du pain de chaque jour. Aussi, quand ils sont vieux, par une main auguste Ils sont chassés. Fouettez ces gens-là. C'est bien juste. Mais d'autres plus soumis, en apparence encor, Dérobent a leur maître et le pouvoir et l'or,

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