ANTONIO, LORENZO, BASSANIO
ANTONIO
Je suis triste aujourd'hui, sans en savoir la cause.
— Ne me demandez pas, messieurs, ce qui compose Ce chagrin puéril ; — il n'est que trop certain Qu'il me poursuit toujours, et surtout ce matin.
BASSANIO
C'est que sur l'océan votre esprit se promène Avec tous vos vaisseaux; les suit et les ramène, Et les voit dominant de leurs fiers pavillons Les navires marchands qui. suivant leurs sillons, Viennent vous saluer en abaissant leurs voiles.
LORENZO
Si j'avais entre l'eau des mers et les étoiles Tant d'argent et tant d'or, je n'en dormirais pas; Je marcherais courbé, cherchant à chaque pas De quel côté le vent fait incliner les herbes, Pour y voir le destin de mes vaisseaux superbes.
— Je ne pourrais souffler sur un plat trop brûlant Sans penser que le vent me ruine en soufflant,
Ni voir le haut clocher et le mur d'une église Sans songer aux ecueils où mon grand màt se brise.
— Voilà, j'en suis bien sur. ce qui vous rend pensif':'
144 LE MARCHAND DE VEMbE.
ANTONIO
Non, j'en rends grâce à Dieu, ce n'est pas ce motif.
— Je n'ai pas joué tout sur une seule chance ; Ainsi, pour chaque jour, j'ai plus d'une espérance.
BASSAMO.
— Seriez-vous amoureux?
ANTONIO
— Fi donc!
LORENZO
Vous dédaignez Ces faiblesses d'enfant?
BASSANIO
Ami, vous nous plaignez, Et vous avez raison. — Vous êtes bien plus sage Que nous deux.