D'HAROLD
Muse des deniiers temps, divinité sublime, Qui des monts fabuleux n'iiabites plus la cime ; Toi qui n'as pour séjour, pour temples, pour autels. Que le sein frémissant des généreux mortels ;
Toi dont la main se plaît à couronner ta lyre Des lauriers du combat, des palmes du martyre. Et qui fais retentir l'Hémus ressuscité Des noms vengeurs du Christ et de la Liberté ! Sentiment plus qu'humain , que l'homme déifie , Viens seul! c'est à toi seul que mon cœur sacrifie! Les siècles de l'erreur sont passés , l'homme est vieux; Ce monde, en grandissant, a détrôné ses dieux, Comme l'homme qui touche à son adolescence Brise les vains hochets de sa crédule enfance ; L'Olympe n'entend plus, sur ses sommets sacrés , Hennir du dieu du jour les coursiers altérés; Jupiter voit sa foudre, entre ses mains brisée, Des fils grossiers d'Omar provoquer la risée; Le Nil souille au désert, de son impur limon, Les débris mutilés de l'antique Memnon ; Délos n'a plus d'autels, Delphes n'a plus d'oracles. Le Temps a balayé le temple et les miracles. Hors le culte éternel , vingt cultes différens, Du stupide univers bienfaiteurs ou tyrans. Ont passé! cherchez-les dans la cendre de Rome!... Mais il reste à jamais au fond du cœur de l'homme Deux sentrmens divins, plus forts que le trépas : L Amour, la Liberté, dieux qui ne mourront pas!
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. 2i3
L'amour! Je l'ai chanté, quand, plein de son délire. Ce nom seul murmuré faisait vibrer ma lyre, Et que mon cœur cédait au pouvoir d'un coup d'œil , Comme la voile au vent qui la pousse à l'écueil. J'aimai, je fus aimé, c'est assez pour ma tombe; Qu'on y grave ces mots , et qu'une larme y tombe ! Remplis seule aujourd'hui ma pensée et mes vers. Toi qui naquis le jour où naquit l'univers, Liberté! premier don qu'un Dieu fit à la terre, Qui marquas l'homme enfant d'un divin caractère , Et qui fis reculer, à son premier aspect, Les animaux tremblant d'un sublime respect; Don plus doux que le jour, plus brillant que la flamme , Air pur, air éternel qui fais respirer l'ame ' Trop souvent les mortels, du ciel même jaloux. Se ravissent entre eux ce bien commun à tous ! Plus durs que le destin, dans d'indignes entraves, De ce que Dieu fit libre ils ont fait des esclaves ' Ils ont de ses saints droits dégradé la raison : Qu'ai-je dit ? ils ont fait un crime de ton nom ! Mais, semblable à ce feu que le caillou recèle, Dont l'acier fait jaillir la brûlante étincelle,
2i4 LE DERNIER CHANT
Dans les cœurs asservis tu dors; tu ne meurs pas! Et, quand mille tyrans enchaîneraient tes bras, Sous le choc de ces fers dont leurs mains t'ont chargée Tu jaillis tout à coup, et la terre est vengée !
Ces temps sont arrivés 1 Aux riyage^ d'Argos' N'entends-tu pas ce cri qui monte sur les flots? C'est ton nom! il franchit les écueils des Dactyles; Il éveille en sursaut l'écho des Thermopyles; Du Pinde et de Tllhôme il s'élance à la fois; I^a voix d'un peuple entier n'est qu'une seule voix : Elle gronde, elle court, elle roule, elle tonne; Le sol sacré tressaille à ce bruit qui l'étonné , Et, rouvrant ses tombeaux, enfante des soldats " Des os de Miltiade et de Léonidas ! N'entends-tu pas siffler, sur les flots du Rosphore, Tous ces brûlots armés du feu qui les dévore; Qui, siUonnant, la nuit, l'Archipel enflammé, A travers les écueils dont Mégare est semé. Comme un serpent de feu glissent dans les ténèbres, Illuminent ces mers de cent phares funèbres. Surprennent, sur les flots, leurs tyrans endormis, Se cranip(»nncnl aux flancs des vaisseaux ennemis,
DU PELERINAGE D'HAROLD. ai5
Et, leur dardant un feu que la vengeance allume, Bénissent leur trépas pourvu qu'il les consume?...
Ce sont là les flambeaux dignes de tes autels! Viens donc, dernier vengeur du destin des mortels, Toi que la tyrannie osait nommer un rêve ! La croix dans une main et dans l'autre le glaive, Viens voir, à la clarté de ces bûchers errans , Ressusciter un peuple et périr des tyrans !
Mais où donc est Harold, ce pèlerin du monde
Dont j'ai suivi long-temps la course vagabonde ?
A-t-il donc jeté l'ancre au midi de ses jours?
Ou s'est-il endormi dans d'ignobles amours?
Ai-je perdu ce fil de mes sombres pensées
Qui, marquant de mes pas les traces effacées.
M'aidait à retrouver moi-même dans autrui ?
Mystérieux héros! c'était moi, j'étais lui;
Et, sans briser jamais le nœud qui les rassemble,
Nos deux cœurs, nos deux voix, sentaient, chantaient ensemble ;
Mais, depuis qu'en partant, la ville des Césars
Le vit se retourner vers ses sacrés remparts ,
Que Tibur, encor plein du chantre de Blanduse,
ai6 LE DERNIER CHANT
Tressaillit de plaisir sous les pas de sa Muse, Et que de son sommet éclatant , d'où les yeux Plongent sur une mer qui va s'unir aux cieux, Albano l'entendit, en découvrant l'abîme", Saluer l'Océan d'un adieu si sublime, On n'a plus reconnu sa voix; et l'univers, Encor retentissant de ses derniers concerts , Comme un temple muet, semble attendre en silence Que l'hymne interrompu tout à coup recommence. Que fait-il? Sur quels bords ses astres inconstans Ont-ils pouissé ses mâts brisés avant le temps ? Quels flots furent témoins de son dernier naufrage? Quel sol consolateur lui prêta son rivage? () Muse qui donnais ta lyre à ses douleurs , Viens donc, suivons ses pas aux traces de ses pleurs!
11 est nuit; mais la nuit sous ce ciel n'a point d'ombre Son astre, suspendu dans un dôme moins sombre, Blanchit de ses lueurs des bords silencieux Où la vague sp teint du bleu pâle des cieux ; Où la cote des mers, de cent golfes coupée, Tantôt humble et rampante et tantôt escarpée, Sur un sable argenté vient mourir mollement,
Ou gronde sous le choc de son flot écumant. De leurs vastes remparts les Alpes l'environnent; Leurs sommets colorés que les neiges couronnent, De colline en colline abaissés par degrés , Montrent , près de l'hiver, des climats tempérés Oïl l'Aquilon, fuyant de son âpre royaume, t)e leurs tièdes parfums s'attiédit et s'embaume.
A travers des cyprès, dont l'immobilité. Symbole de tristesse et d'immortalité , Projette sur lés murs ses ombres sépulcrales Que les reflets du ciel percent par intervalles , S'étend sur la colline un champêtre séjour : Un long buisson de myrte en trace le contour : Sur des gazons naissans, de flexibles allées. D'un rideau de verdure à peine encor voilées, r ^.■ Egarant au hasard leur cours^ capricieux. Conduisent en tournant , ou les pas , ou les yeux , Jusqu'au seuil où, formant de vertes colonnades, La clématite en fleurs se suspend aux arcades ; Sur les toits aplatis, des jardins d'oranger Ornent de leurs fruits d'or leur feuillage étranger; L'eau fuit dans les bassins et, quand le jour expire, Imite en murmurant les frissons du zéphire. De là, l'œil enchanté voit, au pied des coteaux.
2r8 LE DERNIER CHANT
Gènes, fille des mers, sortir du sein des eaux : Les dômes élancés de ses saintes demeures , D'où l'airain frémissant fait résonner les heures, Et les mâts des vaisseaux qui , dormant dans ses ports , S'élèvent au niveau des palais de ses bords, Et quand le flot captif les presse et les soulève , D'un lourd gémissement font retentir la grève. Quel silence!... Avançons... Tout dort-il en ces lieux? L'éclat d'aucun flambeau n'y vient frapper mes yeux ; Nul pas n'y retentit , nulle voix n'v murmure ; Seulement , au détour de cette route obscure , Un page et deux coursiers attendent; et plus bas. Dans cette anse où les flots expirent sans fraeas , Un brick aux flancs étroits, que l'on charge en silence. Tend sa voile, et déjà sous son poids se balance. djes armes, ces coursiers, ce vaisseau loin du port, Tout révèle un départ, et cependant tout dort!...
Mais non , tout ne dort pas ; de fenêtre en fenêtre , Voyez ce seul flambeau briller et disparaître ; 11 avance, il recule, il revient tour à tour. Eclaire-t-il les pas du crime ou de l'amour? Aux douteuses clartés qu'il jette sur le sable,
On croit le voir trembler dans une main coupable. Il descend , il s'arrête à l'angle du palais ; Et l'œil, à la faveur de ses brillans reflets, S'insinue , et parcourt un réduit solitaire Dont les rideaux légers trahissent le mystère. Sur le pavé, couvert des plus riches tapis, Du pied le plus léger les pas sont assoupis; Les murs en sont ornés d'opulentes tentures; Sous les lambris dorés, d'élégantes peintures, De tout voile jaloux dépouillant la beauté. Enchaînent le regard ivre de volupté; Et, sur trois pieds d'albâtre, une lampe nocturne Y répand un jour doux, du sein voilé d'une urne. Là, sous l'alcove sombre où le pâle flambeau, Semblable au feu mourant qui luit sur un tombeau. Mêle d'ombre et de jour une leinte incertaine. Une jeune beauté dort sur un lit d'ébène : Son front est découvert; le sommeil, en ses jeux, Semble avoir dispersé l'or de ses blonds cheveux Qui, flottant sur son sein que leur voile caresse, Jusqu'au pied de son lit roulent en longue tresse; Près d'elle on voit encor, confusément jetés , Les ornemens d'hier qu'à peine elle a quittés; Ses anneaux, ses colliers, ses parures chéries. Mêlés avec les fleurs que la veille a flétries.
Jonchent le seuil du lit d'ambre , de perle et d'or, Qu'un de ses bras pendans semble y chercher encor !
La porte s'ouvre ; un homme, à pas comptés , s'avance.
Une lampe à la main, il s'arrête en silence :
Est-ceHarold?.,.c'estbienlui!...Queletempsrachaugé!
Que son front, jeune encor, de jours semble chargé!
L'éclat dont son génie éclairait son visage
Luit toujours; mais, hélas! c'est l'éclair dans l'orage;
Et , plus que ce flambeau qui tremble dans sa main ,
Ou croit voir vaciller son ame dans son sein.
Dans l'amère douceur d'un sourire farouche,
I/amour et le mépris se mêlent sur sa bouche;
L'œil n'y peut du remords discerner la douleur,
Mais on dirait, à voir sa mortelle pâleur,
Qu'une apparition vengeresse, éternelle,
Le glace à chaque instant d'une terreur nouvelle.
Immobile, il contemple, au chevet de ce lit,
Cette femme qui dort , et qu'un songe embellit.
Encore dans la fleur de son adolescence,
Ses traits ont tout d'un ange... excepté l'innocence;
Ses yeux sont ombragés du voile de ses cils;
Mais un pli qui se cache entre ses deux sourcils,
Trace que le sommeil n'a pas même eiTacée, Montre que sur ce front quelque peine est passée. Sa lèvre , où le sourire erre encore au hasard , Glace le sentiment en charmant le regard ; Plus encor que l'amour la volupté s'y joue; La peine en fait fléchir l'arc mobile, et sa joue Ressemble au lis penché vers le midi du jour, Qu'ont déjà respiré le zéphire ou l'amour!
ym.
« Dors ! murmurait Harold d'une voix comprimée ; Toi que je vais quitter ! toi que j'ai tant aimée 1 Toi qui m'aimas peut-être, ou dont l'art séducteur Par l'ombre de l'amour trompa du moins mon cœur! Qu'importe que le tien ne fût qu'un doux meusonge! Je fus heureux par toi ; tout bonheur est un songe ! Et je pars, avant l'heure où le triste réveil Eût dissipé pour nous cet enfant du sommeil! Heureux qui, s'éloignant pendant que l'erreur dure. Emporte dans son cœur une image encor pure; Qui peut , dans les horreurs de son triste avenir. Nourrir, comme un flambeau, quelque cher souvenir, Et ne voit pas du moins, en perdant ce qu'il aime, Cette idole, qui tombe ou qu'il brisa lui-même,
D'un bonheur qui n'est plus étaler les débris Où l'éternel remords rampe auprès du mépris!... Gravez-vous dans mes veux, voluptueuse image' Front serein dont mon soufBe écartait tout nuage! Beaux yeux dont le regard me cherchera demain 1 Lèvres dont les accens m'enivraient! tendre main Qui, s'ouvrant vainement pour s'unir à la mienne. Ne rencontrera plus d'appui qui la soutienne! Bouche que le sommeil n'a pu même assoupir ! Je voudrais emporter... tout! jusqu'à ce soupir Qui, soulevant ce sein plus mobile que l'onde. Semble espérer en vain qu'un soupir lui réponde !
« Voilà donc ce qui fit mon bonheur un instant ! Mon bonheur!... Non, de toi je n'attendais pas tant Pourvu que le plaisir, les voluptés légères Couronnassent de fleurs nos chaînes passagères; Que, dans ce doux climat par tes pas embelli , Je pusse respirer ses parfums... et l'oubli; Que le remords, hjyant aux accens de ta bouche, Laissât le doux çommeil s'approcher de ma couche; Lena! c'était assez pour un cœur profané! C'était mon seul bonheur! et tu me l'as donné! Mais, de quelque nectar qu'elle ait été remplie, La coupe où nous buvons a toujours une lie;
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. ii?>
N'épuisons donc jamais sa liqueur qu'à demi,
Et, consacrant le reste au destin ennemi,
Faisons-lui prudemment, quelque effort qu'il en coûte,
Une libation de la dernière goutte !
Je t'aime encor; je pars. Adieu '....Trompeur sommeil,
Retarde un désespoir qui l'attend au réveil ! »
Harold s'est élancé sur son léger navire;
Dans les câbles tendus la nuit déjà soupire;
La voile, qui s'entr'ouvre au vent qui l'arrondit,
Monte de vergue en vergue, et s'enfle et s'agrandit;
Et, couvrant ses flancs noirs de l'ombre de son aile,
Fait pencher sur les flots le vaisseau qui chancelle.
(Dn lève l'ancre, il fuit; le flot qu'il a fendu
Sur sa trace un moment demeure suspendu.
Et, retombant bientôt en vapeur qui surnage.
De blancs flocons d'écume inonde au loin la plage :
Voilà tout ce qu'Harold a laissé dans ces lieux!...
Et la vague a repris son bord silencieux.
Mais sur le pont tremblant du vaisseau qui dérive,
Un bruit soyrd et confus monte et frappe la rive;
La voix des vents s'y mêle aux cris des matelots;
On y voit confondus, rouler au gré des flots,
Des faisceaux éclatans de harnais et d'armures , Qui rendent en tombant de sinistres murmures ; Des sabres, des mousquets brillant d'argent et d'or, Que la poudre et le sang n'ont pas ternis encor; Des lances , des drapeaux où , parmi le tonnerre , Brille un signe inconnu sur les champs de la guerre; On voit, autour des mâts, des coursiers enchaînés Battre le pont tremblant sous leurs pieds étonnés , Et, secouant leurs crins qu'un flot d'écume inonde. Hennir à chaque vent qui les berce sur Tonde. Mais Harold , que fait-il ? Seul , au bout du vaisseau , Enveloppé des plis de son large manteau. Sombre comme la nuit dont son cœur est l'image. D'un œil insouciant il voit fuir le rivage.
Où va-t-il?... Il gouverne au berceau du soleiP. Mais pourquoi sur son bord ce terrible appareil ^ Va-t-il, le cœur brûlant d'une foi magnanime, Conquérir une tombe au désert de Solyme; Ou, pèlerin armé, son bourdon à la main. Laver ses pieds souillés dans les fiots du Jourdain ^ Non : du sceptique Harold le doute est la doctrine; Le croissant ni la croix ne couvrent sa poitrine;
Jupiter, Mahomet, héros, grands hommes, dieux, (O Christ, pardonne-hii ! ) ne sont rien à ses yeux Qu'un fantôme impuissant que l'erreur fait éclore, Rêves plus ou moins purs qu'un vain délire adore, Et dont, par ses clartés, la superbe raison. Siècle après siècle, enfin délivre l'horizon. Jamais , d'aucun autel ne baisant la poussière , Sa bouche ne nmrmure une courte prière; Jamais, touchant du pied le parvis d'un saint lieu, Sous aucun nom mortel il n'invoqua son Dieu ! Le Dieu qu'adore Harold est cet agent suprême. Ce Pan mystérieux, insoluble problème.
Grand, borné, bon, mauvais, que ce vaste univers Révèle à ses regards sous mille aspects divers; Etre sans attributs, force sans providence. Exerçant au hasard une aveugle puissance; Vrai Saturne, enfantant, dévorant tour à tour, Faisant le mal sans haine et le bien sans amour; N'ayant pour tout dessein qu'un éternel caprice; Ne commandant ni foi, ni loi, ni sacrifice; Livrant le faible au fort et le j uste au trépas , Et dont la raison dit : Est-il? ou n'est-il pas?
Ses compagnons ëpars, groupés sur le navire, Ne parlent point entre eux de foi ni de martyre, Ni des prodiges saints par la croix opérés, Ni de péchés remis dans les lieux consacrés; D'un plus fier évangile apôtres plus farouches, Des mots retentissans résonnent sur leurs bouches : Gloire, honneur, liberté, grandeur, droit des humains, Mort aux tyrans sacrés, égorgés par leurs mains, Mépris des préjugés sous qui rampe la terre, Secours aux opprimés , vengeance , et surtout , guen^e ! Ils vont, suivant partout l'errante liberté. Répondre en Orient au cri qu'elle a jeté; Rriser les fers usés que la Grèce assoupie Agite, en s'éveillant, sur une race impie. Et voir dans ses sillons, inondés de leur sang. Sortir d'un peuple mort un peuple renaissant.
Déjà, dorant les mâts, le rayon de l'aurore Se joue avec les flots que sa pourpre colore; La vague, qui s'éveille au souffle frais du jour,
En suions écumeux se creuse tour à tour;
Et le vaisseau , serrant la voile mieux remplie ,
Vole et rase de près la côte d'Italie.
Harold s'éveille; il voit grandir dans le lointain
Les contours azurés de l'horizon romain;
Il voit sortir grondant, du lit fangeux du Tibre,
Un flot qui semble enfin bouillonner d'être libre ,
Et Socrate, dressant son sommet dans les airs,
Seul se montrer debout où tomba l'univers.
Plus loin, sur les confins de cette antique Europe, *
Dans cet Eden du monde, où languit Parthénope,
Comme un phare éternel sur les mers allumé.
Son regard voit fumer le Vésuve enflammé;
Semblable au feu lointain d'un mourant incendie,
Sa flamme, dans le jour un moment assoupie.
Lance, au retour des nuits, des gerbes de clartés;
La mer rougit des feux dans son sein reflétés ,
Et les vents, agitant ce panache sublime,
Comme un pilier en feu d'un temple qui s'abîme ,
Font pencher sur Paestum, jusqu'à l'aube des jours,
La colonne de feu qui s'écroule toujours.
A la sombre lueur de cet immense phare,
Harold longe les bords où frémit le Ténare;
Où l'Elysée antique , en un désert changé ,
Étalant les débris de son sol ravagé ,
aaS LE DERNIER CHANT
Du céleste séjour dont il offrait l'image •
Semble avoir conservé les astres sans nuage. IVIais là , près de la tombe où le grand cygne dort , Le vaisseau tout à coup tourne sa poupe au bord. Fuyant de vague en vague, Harold, avec tristesse, Voit sous les flots brillans la rive qui s'abaisse; Bientôt son œil confond l'océan et les cieux; Et ces bords immortels, disparus à ses yeux, Semblent s'évanouir en de vagues nuages, Gomme un nom qui se perd dans le lointain des âges.
«Italie! Italie! adieu, bords que j'aimais!
Mes yeux désenchantés te perdent pour jamais !
O terre du passé , que faire en tes collines?
Quand on a mesuré les arcs et tes ruines ,
Et fouillé quelques noms dans l'urne de la mort,
On se retourne en vain vers les vivans : tout dort ,
Tout , jusqu'aux souvenirs de ton antique histoire,
Qui te feraient du moins rougir devant ta gloire!
Tout dort! et cependant l'univers est debout!
Par le siècle emporté tout marche, ailleurs, partout!
Le Scythe et le Breton, de leurs climats sauvages
Par le bruit de ton nom guidés vers tes rivages ,
Jetant sur- tes cités un regard de mépris ,
Ne t'aperçoivent plu% dans tes propres débris ,
Et, mesurant de l'œil tes arches colossales,
Tes temples, tes palais, tes portes triomphales.
Avec un rire amer, demandent vainement
Pour qui l'immensité d'un pareil monument;
Si l'on attend qu'ici quelque autre César passe ,
Ou si l'ombre d'un peuple occupe tant d'espace?
Et tu souffres sans honte un affront si sanglant!
Que dis-je? tu souris au barbare insolent!
Tu lui vends les rayons de ton astre qu'il aime!
Avec un lâche orgueil, tu lui montres, toi-même,
Ton sol partout empreint des pas de tes héros ,
Ces vieux murs où leurs noms roulent en vains échos,
Ces marbres mutilés par le fer du barbare ,
Ces bustes, avec qui son orgueil te compare,
Et de ces champs féconds les trésors supeifJus,
Et ce ciel qui t'éclaire, et ne te connaît plus!
Rougis!... Mais non : briguant une gloire frivole.
Triomphe! On chante encore au pied du Capitole! •
A la place du fer, ce sceptre des Romains ,
La lyre et le pinceau chargent tes faibles mains;
Tu sais assaisonner des voluptés perfides ,
Donner des chants plus doux aux voix de tes Armides,
Animer les couleurs sous un pinceau vivant ;
i3o LE DERjNIER chant
Ou, sous l'adroit burin de ton ciseau savant,
Prêter avec mollesse , au marbré de Blanduse ,
Les traits de ces bëros dont l'image t'accuse !
Ta langue, modulant des sons mélodieux,
A perdu l'âpretë de tes rudes aïeux ;
Douce comme un flatteur, fausse comme un esclave ,
Tes fers en ont usé l'accent nerveux et grave;
Et semblable au serpent, dont les nœuds assouplis
Du sol fangeux qu il couvre imitent tous les plis,
Façonnée à ramper par un long esclavage.
Elle se prostitue au plus servile usage ,
Et, s'exhalant sans force en stériles accens,
iVe fait qu'amollir l'ame et caresser les sens.
«Monument écroulé, que l'écho seul habite!
Poussière du passé, qu'un vent stérile agite!
Terre, où les fils n'ont plus le sang de leurs aïeux,
Oii sous un sol vieilli les hommes naissent vieux ,
Où le fer avili ne frappe que dans l'ombre ,
Où sur les fronts voilés plane un nuage sombre.
Où l'amour n'est qu'un piège , et la pudeur qu'un fard ,
Où la ruse a faussé le rayon du regard ,
Où les mots énervés ne sont qu'un bruit sonore.
Un nuage éclaté qui retentit encore !
Adieu î Pleure ta chute en vantant tes héros !
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. 'i5\
Sur des bords où la gloire a ranimé leurs os ,
Je vais chercher ailleurs ( pardonne , oml»'e romaine ! )
Des hommes , et non pas de la poussière humaine!...
« Mais , malgré tes malheurs , pays choisi des dieux , Le ciel avec amour tourne sur toi les yeux; Quelque chose de saint sur tes tombeaux respire, La Foi sur tes débris a fondé son empire ! La nature , immuable en sa fécondité , T'a laissé deux présens : ton soleil , ta beauté ! Et, noble dans son deuil, sous tes pleurs rajeunie, Comme un fruit du climat enfante le génie ! Ton nom résonne encore à l'homme qui l'entend, Comme un glaive tombé des mains du combattant! A ce bruit impuissant , la terre tremble encore , Et tout cœur généreux te regrette et t'adore !
« Et toi qui m'as vu naître, Albion! cher pays Qui ne recueilleras que les os de ton fils, Adieu! Tu m'as proscrit de ton libre rivage; Mais dans mon cœur brisé j'emporte ton image ! Et, fier du noble sang qui parle encore en moi , De tes propres vertus t'honorant malgré toi ,
Comme ce fils de Sparte allant à la victoire, Je consacre #ton nom ou ma mort, ou ma gloire! Adieu donc ! Je t'oublie, et tu peux m'oublier : Tu ne me reverras que sur mon bouclier!...
« Que ce vent dans ma voile avec grâce soupire !
On dirait que le flot reconnaît mon navire,
Comme le fier coursier, par son maître flatté.
Hennit en revoyant celui qu'il a porté !
Oui, vous m'avez déjà bercé sur vos rivages,
O vagues, de mon cœur orageuses images!
Plaintives, sans repos, terribles comme lui,
Vous savez qui j'étais! Mais qui suis-je aujourd'hui?
Ce que j'étais alors : un mystère, un problème;
Un orage éternel qui roule sur lui-même;
Un rêve douloureux qui change sans finir;
Un débris du passé qui souille l'avenir;
Un flot , comme ces flots , errant à l'aventure ,
Portant de plage en plage une écume, un murmure,
Et qui, semblable en tout au mobile élément,
Sans avancer jamais, flotte éternellement!
Qu'ai-je fait de mes jours? où sont-ils? quel usage,
Aux autres, à moi-même, atteste leur passage?
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. i^^
Quelle borne éternelle a marqué mon chemin ? Quel fruit ai-je cueilli qui n'ait trompé ma main ? Tentant mille sentiers sans savoir lequel suivre , Où n 'ai-je pas erré?.. Mais errer, est-ce vivre?... N'est-il pas dans le ciel, en nous-même, ici-bas, Quelque but éclatant pour diriger nos pas , Et vers qui l'Espérance, en marchant, puisse dire : S'il m'échappe, du moins je sais à quoi j'aspire.
« L'hirondelle, en suivant les saisons dans les airs, Voit, des bords qu'elle fuit, l'autre rive des mers; Le pilote, que l'ombre entoure de ses voiles. Suit un phare immobile au milieu des étoiles; L'aigle vole au soleil , la colombe à son nid; Sur l'abîme orageux que sa proue aplanit. Sous des cieux inconnus guidé par sa boussole, A travers l'horizon le vaisseau voit le pôle ; L'homme seul ne voit rien pour marquer son chemin. Qu'hier et qu'aujourd'hui , semblables à demain ; Et, changeant, à toute heure , et de but et de route, Marche , recule , avance , et se perd dans sou doute !
«Mon but! trop près de moi mes mains l'avaient placé.
J'ai fait deux pas à peine , et je l'ai dépassé !
J'ai chanté; l'univers, charmé de mon délire.
D'une gloire précoce a couronné ma lyre.
C'est assez; je suis las de ce stérile bruit,
Par l'écho monotone en tout lieu reproduit ;
Un nom! toujours un nom! qu'est-ce qu'un nom m'importe?
Hélas ! et qu'apprend-il à celui qui le porte?
Que dans l'urne sans fond un mot de plus jeté
Tombe en retentissant dans la postérité.
Qu'est-ce que cette gloire incertaine, éphémère,
Qui s'écrit sur la feuille en léger caractère ,
Dont sous l'ailç du Temps un seul mot effacé
Emporte pour jamais le souvenir glacé?
Simulacre de gloire, ombre de renommée.
Qui s'engloutit dans l'onde ou se perd en fumée !
Fantôme dont mon cœur fut un jour ébloui ,
Et que j'ai méprisé dès que j'en ai joui!
«Il me faut cette gloire impérissable, immense, Qui, payant d'autres cœurs d'une autre récompense, Aux derniers coups du bronze encor retentissant,
Sur la terre ou les flots s écrit avec du sang. Et , couvrant d'un trophée un champ de funérailles, Grave à jamais nos noms sur l'airain des batailles, ()u sur les fondemens du temple ensanglanté Que la Victoire enfin fonde à la Liberté !
xvn.
;< Souvent, le bras posé sur l'urne d'un grand homme, Soil aux bords dépeuplés des longs chemins de Rome, Soit sous la voûte auguste où, de ses noirs arceaux. L'ombre de Westminster consacre ses tombeaux , En contemplant ces arcs, ces bronzes, ces statues. Du long respect des temps par l'âge revêtues , En voyant l'étranger, d'un pied silencieux. Ne toucher qu'en tremblant le pavé de ces lieux, Et, des inscriptions sous la poudre tracées, Chercher pieusement les lettres effacées , J'ai senti qu'à l'abri d'un pareil monument , Leur grande ombre devait dormir plus mollement ; Que le bruit de ces pas , ce culte , ces images , Ces regrets renaissans et ces larmes des âges , Flattaient sans doute encore, au fond de leur cercueil , De ces morts immortels l'impérissable orgueil ; Qu'un cercueil, dernier termeoù tend la gloire humaine,
De tant de vanités est encor la moins vaine; Et que, pour un mortel, peut-être il était beau De conquérir, du moins, ici-bas un tombeau !..
« Je l'aurai!.. Cependant mon cœur souhaite encore
Quelque chose de plus ; mais quoi donc ? il l'ignore.
Quelque chose au-delà du tombeau ! Que veux-tu?
Et que te reste-t-il à tenter?... La vertu !
Hé bien! pressons ce mot jusqu'à ce qu'il se brise !
S'immoler sans espoir pour l'homme qu'on méprise;
Sacrifier- son or, ses voluptés, ses jours,
A ce rêve trompeur.... mais qui trompe toujours ,
A cette liberté que l'homme qui l'adore
Ne rachète un moment que pour la vendre encore ;
Venger le nom chrétien du long oubli des rois;
Mourir en combattant pour l'ombre d'une croix,
Et n'attendre pour prix, pour couronne et pour gloire,
Qu'un regard de ce juge en qui l'on voudrait croire....
Est-ce assez de vertu pour mériter ce nom ?
Hé bien! sachons enfin si c'est un rêve ou non !»
XVHL
Silence!... Est-ce un nuage, ou l'ombre d'une voile Qui du soir tout à coup vient dérobei- l'étoile ?
L'ombre approche, s'étend. «Aux armes! un vaisseau!)^ Comme un noir ouragan , son poids fait plier l'eau ; Ses trois ponts élevés d'étages en étages, Ses antennes , ses mâts , ses voiles , ses cordages , Cachant l'azur du ciel aux yeux des matelots , D'une nuit menaçante obscurcissent 1ers flots. Tel un vautour des mers, fondant sur l'hirondelle. Couvre déjà l'oiseau de l'ombre de son aile. Quel est le pavillon ? c'est l'odieux croissant. Qu'entend-on sur son bord ? un soupir gémissant , Les sanglots des enfans et des vierges plaintives Qui pleurent de Chio les paternelles rives , Et qu'un vainqueur cruel traîne en captivité , Pour présenter leur tête ou vendre leur beauté. « Délivrons , dit Harold , où vengeons ces victimes ! Que l'amour ne soit pas le prix sanglant des crimes ! Feu!. ..«L'éclair est moins prompt, le tonnerre ennemi Éveille coup sur coup l'Ottoman endormi ; Chaque boulet , fidèle au regard qui le guide , Semble emprunter de l'homme un instinct homicide, Trace un sillon sanglant dans les rangs qu'il abat , Fait écrouler le pont sous les débris du mât , Ou brise le timon dans les mains du pilote. Déjà, comme un corps mort, la masse immense flotte, En vain , pour éloigner le plomb qui fond sur eux ,
u38 LE DERNIER CHANT
Ses trois ponts à la fois vomissent tous leurs feux : Comme un adroit lutteur , le brick léger s'efface , Les coups mal dirigés se perdent dans l'espace ; Cent boulets , sur les flots, vont jaillir en sifflant ; Puis , d'un coup de timon rapporté sur son flanc , Dans ses agrès brisés son mât penché s'engage. Harold, le sabre en main , s'élance à l'abordage , Et, faisant tournoyer son glaive autour de lui , Trace un cercle sanglant : tout tombe , ou tout a fui. C'en est fait ! ses guerriers , élancés sur sa trace , Du pont jonché de morts ont balayé l'espace.
c Rendez-vous!» Mais quel cri de surprise et d'horreur Dans son sanglant triomphe arrête le vainqueur ? L'Ottoman veut-il donc périr avec sa proie ? Voyez.... Déjà la flamme en torrens se déploie; Du pied fumant des mâts monte un long cri de mort ; Harold épouvanté s'élance sur son bord, Et, du navire en feu détachant son navire. Hors du veut enflammé lentement se retire. Pleurant sur son triomphe, il contemple de loin Ce funèbre bûcher donc l'abîme est témoin. Excité par les vents , le rapide incendie ,
De sabords en sabords, court, monte , se replie , Remonte , redescend , rase les flots fumans , Entoure le vaisseau de ses feux écumans , Et , sous les coups du vent éparpillant ses flammes , Revient et l'engloutit sous ses brûlantes lames; Lançant ses dards de feu, glissant comme un serpent, Le long des mâts noircis il s'élève en rampant; La vergue tombe en feu sur le pont qu'elle écrase; La voile en frémissant se déroule et s'embrase ; Emportés dans les airs , ses lambeaux enflammés Vont tomber sur les flots à demi consumés , Et la mer , les portant sur ses vagues profondes, Semble rouler au loin des flammes au lieu d'ondes. Mais le salpêtre en feu lance un dernier éclair ; L'air frémit , le coup part , le vaisseau vole en l'air : Ses éclats , retombant de distance en distance , Sèment d'un son lugubre un lugubre silence; L'onde éteint les débris , l'air emporte le bruit , Et l'Océan n'est plus que silence et que nuit.
Mais, sur les flots obscurs , quel son renaît, expire , Et comme un cri plaintif roule autour du navire? Serait-ce...? Harold , rebelle aux cris des matelots,
24o LE DERNIER CHANT
Reconnaît une voix,... s'élance au sein des flots, Nage au bruit , voit flotter , sur la nuit de l'abîme , Un débris qu'embrassait une jeune victime , L'arrache aux flots jaloux, l'emporte triomphant, Et revient sur le pont déposer... une enfant. Essuyant ses beaux yeux du flot qui les inonde , De ces cheveux trempés il fait ruisseler l'onde, La réchauffe aux rayons d'un foyer rallumé , Et , sous son vêtement à demi consumé , Aux anneaux d'un collier qui pend sur sa poitrine , Il découvre un portrait'.... Il le prend, il s'incline, Aux lueurs de la flamme il contemple... Grands dieux ! Ces traits!... sont ceux d'Harold!!! Il n'en croit passes yeux. «Quel est ton nom ? — Adda. — Ton pays? — Epidaure.
— Ta mère?-; — Eloydné. — Ton père? — Je l'ignore : Ma mère , en expirant sous lé glaive assassin , Cacha , sans le nommer , son image en mon sein. On dit qu'un étranger... Mais qui sait ce mystère ?
— C'est assez ! dit Harold ; va ! je serai ton père ! » Et, pressant sur mon cœur l'enfant abandonné, Il murmurait tout bas le nom d'Eloydné !
Soit qu'il sût le secret de sa triste naissance , Soit qu'il fijt attendri des grâces de l'enfance Et voulût opposer à son cœur attristé Cette image du ciel : innocence et beauté !
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. Mi
Mais déjà le navire, aux lueurs de l'aurore, Du sein brillant des mers voit une terre éclore; Terre dont l'Océan, avec nu triste orgueil. Semble encor murmurer le nom sur chaque écueil, Et dont le souvenir, planant sur ses rivages, Se répand sur les flots comme un parfum des âges. C'est la Grèce ! A ce nom , à cet auguste aspect , L'esprit anéanti de pitié, de respect.
Contemplant du destin le déclin et la cime, De la gloire au néant a mesuré l'abîme. Par les pas des tyrans ses bords sont profanés. Ses temples sont détruits , ses peuples enchaînés , Et sur l'autel du Christ , brisé par la conquête , L'Ottoman fait baiser le turban du Prophète : Mais , à travers ce deuil , le regard enchanté Reconnaît en pleurant son antique beauté , Et la nature, au moins, par le temps rajeunie, Y triomphe de l'homme et de la tyrannie. C'est toujours le pays du soleil et des dieux' Ses monts dressent encor leurs sommets dans les cieux , Et, noyant les contours de leur cime azurée, Semblent encor nager dans une onde éthérée. II. i6
ilxi LE DERÎSriER CHANT
Ses coteaux, abaissant leurs cintres inclinés,
Par l'arbre de Minerve à demi couronnés,
Expirent par degrés sur la plage sonore
Où Syrinx sous les flots semble gémir encore,
Et , présentant aux yeux leurs penchans escarpés
Du soleil tour à tour selon l'heure frappés.
Au mouvement du jour qui chasse l'ombre obscure,
Paraissent ondoyer en vagues de verdure.
Là, l'histoire ou la fable ont semé leurs grands noms
Sur des débris sacrés, sur les mers, sur les monts.
Ce sommet, c'est le Pinde! et ce fleuve est Alpliée!
Chaque pierre a son nom , chaque écueil son trophée ;
Chaque flot a sa voix, chaque site a son dieu ;
Une ombre du passé plane sur chaque lieu.
Ces marais sont le Styx, ce gouffre est la Chimère !
Et, touchés par les pieds de la muse d'Homère,
Ces bords où sont écrits vingt siècles éclatans ,
Retentissant encor des pas lointains du Temps , ■
D'un poëme scellé par la gloire et les âges ,
Semblent, à chaque pas, dérouler d'autres pages.
Le regard, que l'esprit ne peut plus rappeler,
Avec ses souvenirs cherche à les repeupler;
Et , frappé tour à tour de son deuil, de ses charmes,
Brille de leur éclat ou pleure de leurs larmes.
Tel , si , pendant le cours d'un songe dont l'erreur
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. a/jS
Lui rappelle des traits consacrés dans son cœur ,
Un fils, le sein gonflé d'une tendresse amère,
Dans un brillant lointain voit l'ombre de sa mère :
Dévorant du regard ce fantôme chéri ,
Il contemple , en pleurant , ce sein qui l'a nourri ,
Ces bras qui l'ont porté, ces yeux dont la lumière
Fut le premier flambeau qui guida sa paupière.
Ces lèvres dont l'accent, si doux à répéter,
Dicta les premiers sons qu'il tenta d'imiter,
Ce front qu'à ses baisers dérobe un voile sombre :
Et, lui tendant les bras, il n'embrasse qu'une ombre.
Homère ! A ce grand nom, du Pinde à l'Hellespont, Les airs , les cieux , les flots , la terre , tout répond. Monument d'un autre âge et d'une autre nature. Homme ! l'homme n'a plus de mot qui te mesure ! Son incrédule orgueil s'est lassé d'admirer. Et, dans son impuissance à te rien comparer, Il te confond de loin avec ces fables même. Nuages du passé qui couvrent ton poëme ! Cependant tu fus homme, on le sent à tes pleurs! • Un Dieu n'eût pas si bien fait gémir nos douleurs! Il faut que l'immortel qui touche ainsi notre ame
Ait sucé la pitié dans le lait d'une femme.
Mais, dans ces premiers jours, où, d'un limon moins vieux,
La nature enfantait des monstres ou des dieux,
Le ciel t'avait créé dans sa magnificence
Comme un autre Océan , profond, sans rive, immense ;
Sympathique miroir, qui , dans son sein flottant ,
Sans altérer l'azur de son flot inconstant.
Réfléchit tour à tour les grâces de ses rives,
Les bergers poursuivant les nymphes fugitives,-
L'astre qui dort au ciel le mât brisé qui fuit.
Le vol de la tempête aux ailes de la nuit,
Ou les traits serpentans de la foudre qui gronde,
Rasant sa verte écume et s'éteignant dans l'onde!
Cependant l'univers, de tes traces rempli,
T'accueillit, comme un Dieu..., par l'insulte et l'oubli!
On dit que, sur ces bords où règne ta mémoire,
Une lyre à la main, tu mendiais ta gloire!...
Ta gloire! Ah! qu'ai-je dit? Ce céleste flambeau
Ne fut aussi pour toi que l'astre du tombeau !
Tes rivaux, triomphant des malheurs de ta vie.
Plaçant entre elle et toi les ombres de l'envie.
Disputèrent encore à ton dernier regard
L'éclat de ce soleil qui se lève si tard !
I^a pierre du cercueil ne sut pas t'en défendre.
Et, de ces vils serpens qui rongèrent ta cendre, Sont nés, pour dévorer les restes d'un grand nom , Pour souiller la vertu d'un éternel poison , Ces insectes impurs , ces ténébreux reptiles , Héritiers de la honte et du nom des Zoïles, Qui, pareils à ces vers par la tombe nourris, S'acharnent sur la gloire et vivent de mépris!
C'est la loi du destin, c'est le sort de tout âge : Tant qu'il brille ici-bas, tout astre a son nuage. Le bruit d'un nom fameux, de trop près entendu, Ressemble aux sons heurtés de l'airain suspendu Qui, répandant sa voix dans les airs qu'il, éveille , Ebranle au loin le temple et tourmente l'oreille; Mais qui, vibrant de loin, et d'échos en échos Roulant ses sons éteints dans les bois, sur les flots, Comme un céleste accent, dans le vague soupire. Dans l'oreille attentive avec mollesse expire. Attendrit la pensée, élève l'ame aux cieux, De ses accords sacrés charme l'homme pieux ; Et , tandis que le son lentement s'évapore , Au bruit qu'il n'entend plus le fait rêver encore..
Mais qtiel est ce roclier qui , creusé par les mers,
Résouue nuit et jour du choc des flots amers ,
[iicliue sur les eaux son sommet chauve et sombre ,
Et couvre de si loin le vaisseau de son ombre?
Attestant sur ces bords les âges révolus ,
Noble et dernier débris d'un temple qui n'est plus ,
Une seule colonne y brave la tempête ,
Et, du sein des écueiis dressant encor sa tête,
Semble rester debout sur ses bords éclatans ,
Comme entre un siècle et l'autre une borne des temps.
Des injures du ciel le pêcheur la préserve;
Et ce dernier soutien du temple de Minerve
Sert à guider de loin les yeux des matelots,
Ou l'esquif du pêcheur égaré sur les flots.
Elle a donné son nom au cap qu'elle couronne ^•
Harold , qui voit blanchir l'éternelle colonne ,
Reconnaît Sunium... Sunium ! A ce nom ,
Il croit revoir flotter la robe de Platon ,
Quand ce sage, fuyant une foule insensée,
Venait dans le désert consulter... sa pensée;
Et cju'assis en silence aux bords des flots amers ,
Son œil divin plonge dans le ciel ou les mers,
Écoutant en soi-même un vague et doux murmure, Il croyait distinguer la voix de la nature, Ou des sphères du ciel le bruit harmonieux , Ou ces songes divins qui lui parlaient des dieux ! Voix céleste , qui parle au bord des mers profondes , Dans les soupirs des bois, dans les accords des ondes, Partout où l'homme enfin n'a point grave ses pas, Harold aussi t'entend î... mais ne te comprend pas!
Son vaisseau lentement flotte en longeant la plage. Mais quel chant solennel s'élève dii rivage? Quel immense cortège, en blancs habits de deuil'. De colline en colline, et d'écueil en écueil. Comme un troupeau lointain que le berger ramène , Par ses prêtres conduit, serpente dans la plaine? Quel deuil semble peser sui- leurs fronts affligés? De quel pieux fardeau leurs bras sont-ils chargés? Avec quel saint respect sur l'herbe ils le déposent , Et , fléchissant leurs fronts , de larmes les arrosent ! Approchons !... De plus près le vent soufflant du bord , ,\ux oreilles d' Harold porte une hymne de mort; Il frémit, mais son cœur dédaigne un vain préscigo, Et bientôt son esquif l'a jeté sur la plage :
A la foule attentive il se mêle au hasard.
Quel spectacle , grands dieux ! vient frapper son regard !
Auprès d'un simple autel, formé d'un cippe antique, Qui du temple écroulé jonchait le vieux portique, Trois fois douze cercueils, avec ordre rangés, De palmes , de cyprès , de narcisse ombragés , Formaient, autour du prêtre, une funèbre enceinte, Où les diacres chantaient en répandant l'eau sainte. Harold , en contemplant ces pompes du trépas , Croit compter des guerriers tombés dans les combats, Et, promenant sur eux ses yeux voilés de larmes. Cherche autour des tombeaux ces fiers coursiers, ces armes. Ces bronzes, ces tambours, qui, pleurant les héros , D'un dernier bruit de gloire accompagnent leurs os. Il ne voit que des fleurs et des voiles pudiques, Des emblèmes touchans des vertus domestiques, Les couronnes d'hymen, l'aiguille, les fuseaux. Que les femmes d'Hellé portaient jusqu'aux tombeaux ; Des vierges qui, vidant des corbeilles d'acanthe, Effeuillaient sous leurs doigts les lis de l'Erymanthe, Des enfans éplorés, en habits d'orphelin, Tenant les coins flottans des longs linceuls de lin; Et, plus loin, des guerriers qui, la tête inclinée. Plaignant avant le temps la beauté moissonnée,
Pressaient en frémissant leurs glaives dans leur main. Et, poussant des sanglots qu'ils retiennent en vain, A l'horreur de ce deuil semblaient livrer leurs amcs , Et pleuraient sans rougir... comme on pleure des femmes. A cet étrange aspect, saisi d'étonnement, Harold n'ose troubler leur saint recueillement; Mais, au moment fatal du divin sacrifice'', Quand le prêtre , en ses mains élevant le calice , - Roit le sang adoré du Martyr immortel , Une vierge s'élance aux marches de l'autel. Et, victime échappée au sort qu'elle raconte, Le front ceint de lauriers, mais rougissant de honte, Ses longs cheveux épars, emblème de son deuil, Chante l'hymne de mort à ses sœurs du cercueil !
« Sur les sommets glacés du sauvage Erymantlie,
Des bords délicieux où le Laos serpente,
Fuyant les fers sauglans d'un vainqueur inhumain,
De rochers en rochers nous gravissons en vain;
Le féroce Delhys , que son vézir excite ,
Nous suivant jusqu'aux lieux que le tonnerre habite,
Comme un troupeau de daims forc^ par les chasseurs ,
Fait tomber sous ses coups nos derniers défenseurs.
25o LE DERNIER CHANT
Déjà, du haut des monts, sur nos camps descendue, Notre dernière nuit nous dérobe à sa vue : Nuit courte! nuit suprême, hélas ! dont le matin Doit éclairer l'horreur de notre affreux destin ! Le sommeil ne vint pas effleurer nos paupières ; IjCs prêtres , vers le ciel élevant nos prières , En mots mystérieux que nous n'entendions pas. Bénissaient sous nos pieds la terre du trépas; Sur le granit tranchant des roches escarpées , Les guerriers aiguisaient le fil de leurs épées, Et, les voyant briller, les pressaient sur leur cœur, Comme un frère mourant embrasse sou vengeur ' Assises à leurs pieds, les mères, les épouses. De ces heures de mort, hélas! encor jalouses. D'une invincible étreinte enlaçaient leurs époux, Ou, posant tristement leurs fils sur leurs genoux. Dans un amer baiser qu'interron^aient leurs larmes. Pour la dernière fois s'enivraient de leurs charmes, Et leur faisaient couler, avant que de périr, Les gouttes de ce lait que la mort va tarir!...
«Mais à peine, dorant les sommets du Ménale, L'aurore suit au ciel l'étoile matinale , Ijà terre retentit du cri à'^llalil D«s pas Dans l'ombre des vallons roulent avec fracas;
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. >5t
De menaçantes voix s'appellent, se répondent;
Sur nos fronts, sous nos pieds le fer luit, les feux grondent ,
Et du rapide obus les livides clartés
Nous montrent nos bourreaux fondant de tous côtés.
Déjà, sous le tranchant du sanglant cimeterre,
Nos premiers rangs atteints, roulent, jonchent la terre ;
Par un étroit sentier, de noirs rochers couvert ,
Un seul passage encore à la fuite est ouvert;
Les vierges , les vieillards , à la hâte s'y glissent ;
Leurs enfans dans les bras , les mères y gravissent ;
Et , tandis que nos fils , nos frères , nos époux ,
En disputent l'entrée en périssant pour nous ,
D'un sommet escarpé qui pend sur un abîme ,
Pour attendre la mort, nous atteignons la cime.
« C'était un tertre vert sur un pic suspendu : L'Erymanthc, à nos pieds, par un torrent fendu, Découvrait tout à coup un gouffi-e vaste et sombre , Dont l'œil épouvanté n'osait mesurer l'ombre ; Des rochers s'y dressaient, sur leur base tremblans; Des troncs déracinés en hérissaient les flancs; Des vautours tournoyant , plongeant dans ses ténèbres , En frappaient les parois de leurs ailes funèbres ,
Et, dans le fond voilé du gouffre sans repos,
On entendait, sans voir, mugir, hurler des flots,
Dont les vents, engouffrés dans Tabîme qui fume,
Sur ses bords déchirés roulaient , brisaient l'écume ,
Et, du noir précipice épaississant la nuit.
D'une foudre éternelle y redoublaient le bruit.
De ce sublime écueil environné d'orage ,
Nos yeux plongeaient aussi sur le lieu du carnage.
Ils voyaient, sous le fer des cruels Musulmans,
Tomber, l'un après l'autre, amis, frères, amans.
Et, par leur nombre, hélas! que le glaive dévore,
Comptaient combien d'instans il nous restait encore!
Déjà , sur les débris d'un peuple tout entier.
Le féroce Ottoman s'ouvre un sanglant sentier.
Une femme, une mère, 6 désespoir sublime!
«Il ne nous reste plus qu'un vengeur... c'est l'abîme !»
Dit-elle; et, vers le bord précipitant ses pas,
Elle montre l'enfant qui sourit dans ses bras.
De sa bouche entr'ouverte arrache la mamelle,
L'élève dans ses mains, tremble, hésite, chancelle,
Et, s'animant aux cris d'un vainqueur furieux, .
Le lance dans l'abîme en détournant les yeux !...
Le gouffre retentit en dévorant sa proie.
Elle sourit au bruit que l'écho lui renvoie,-
Va se tournant vers nous : « Vous frémissez? pourquoi ?
Il est libre , dit-elle; et vous, imitez-moi , Mères , qui , nourrissant Vos fils du lait des braves , N'avez pas, dans vos flancs, porté de vils esclaves! » Chaque mère, à ces mots, dans l'abîme sans fond, Jette un poids à sou tour, et l'abîme répond; Puis , formant tout à coup une funèbre danse , Entrelaçant nos mains et tournant en cadence, Aux accens de ce chœur qu'aux rives de l'Ysmen Les vierges vont chanter aux fêtes de l'hymen , Notre foule en s'ouvraut forme une ronde immense, Et, chaque fois que l'air finit et recommence. Celle qu'au bord fatal a ramené le sort, Comme un anneau brisé d'une chaîne de mort, S'en détache , et d'un saut s'élance dans l'abîme ; Le bruit sourd de son corps , roulant de cime en cime, Du gouffre insatiable ébranlant les échos, Accompagnait le chœur qui chantait en ces mots : 'Contraste déchirant, air gracieux et tendre. Qu'en des jours plus heureux nos voix faisaient entendre , Et dont le doux refrain et l'amoureux accord Doublaient en cet instant les horreurs de la mort !
Semez , semez de narcisse et de rose , Semez la couche où la beauté repose!
Pourquoi pleurer? C'est ton jour le plus beau ! Vierge aux yeux noirs , pourquoi pencher ta tête Comme un beau lis courbé par la tempête , Que son doux poids fait incliner sur l'eau ?
Semez, semez de narcisse et de rose , Semez la couche où la beauté repose !
C'est ton amant ! il vient ; j'entends ses pas , Que cet anneau soit le sceau de sa flamme ! Si ton amour est entré dans son ame , Sans la briser il n'en sortira pas!
Semez, semez de narcisse et de rose.
Semez la couche où la ber*uté repose!
Entre tes mains prends ce sacré flambeau ; Vois comme il jette une flamme embaumée ! Que d'un feu pur votre amc consumée Parfume ainsi la route du tombeau !
Semez, semez de narcisse et de rose , Semez la couche où la beauté repose !
Vois-tu jouer ces chevreaux couronnés , Que sur ton seuil ont laissé tes compagnes ? Ainsi bientôt l'émail de nos campagnes Verra bondir tes heureux nouveau-nés !
Semez, semez de narcisse et de rose, Semez la couche où la beauté repose !
Vole au vallon , courbe un myrte en cerceau , Pour ombrager ton enfant qui sommeille ; Le moissonneur prépare sa corbeille , La jeune mère arrondit son berceau !
Semez, semez de narcisse et de rose.
Semez la couche où la beauté repose !
Sais-tu les airs qu'il faut pour assoupir Le jeune enfant qui pend à la mamelle ? Entends, entends gémir la tourterelle; D'une eau qui coule imite le soupir!
Semez , semez de narcisse et de rose , Semez la couche où la beauté repose!
M Ainsi , guidant nos pas aux accens du plaisir,
Ces chants faits pour l'amour nous servaient à mourir!
Telle aux champs des combats la musique guerrière,
Ouvrant aux combattans la sanglante carrière ,
Jusqu'aux bouches du bronze accompagne leurs pas,
Et mêle un air de fête aux horreurs du trépas !
Mais, d'instans en inslans, hélas! tournant plus vite.
Le chœur se rétrécit, le chant se précipite.
Et le bruit de nos voix, que retranche le sort,
Décroît avec le nombre et meurt avec la mort !...
A coups plus répétés déjà l'abîme gronde.
Le cœur bat, le sol fuit, nos pas pressent la ronde;
Chaque tour emportait une femme, une voix...
Et le cercle fatal tourna soixante fois !
Moi-même... Mais sans doute, en cet instant terrible,
Un auge me soutint sur son aile invisible,
Pour raconter au monde un sublime trépas
Qu'a vu ce siècle impie... et qu'il ne croira pas!»
Elle ne parle plus; la foule écoute encore.
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. aSy
Un nuage d'encens s'enflamme et s'évapore;
Et, sur chaque cercueil, qu'il transforme en autels,
Fume comme le sang des martyrs immortels;
I^e bronze des combats retentit sur leur cendre;
Mais déjà l'étranger est trop loin pour l'entendre ;
Evoquant de ces bords le génie exilé %
Il s'élance, il franchit les hauteurs de Phylé;
Phylé! champs immortels, où le vengeur d'Athène,
Brisant les trente anneaux d'une sanglante chaîne,
Sur l'autel de Minerve, à côté de Solon ,
De sa fumante épée osa graver un nom !
Harold s'est arrêté sur ton roc qui domine
Les remparts de Cécrops, les flots de Salamine,
Et d'où le ciel sans borne ouvre de tout coté
L'horizon de la gloire et de la liberté !
Le soleil , se plongeant sous les monts dç l'Âttique, Prolonge sur Phylé l'ombre du Penthélique. Appuyé sur le trofte de Farbre.de Daphné, De chefs et de soldats Harold environné , Comme un fils revenu des rives étrangères Oui partage au retoui' ses présens à ses frères,' Leur montre de la main, sur la poussière épars, II. 17
Ces faisceaux éclatans de lances, de poignards, Ces monceaux de boulets qui sillonnent la terre , Ces chars retentissans qui roulent le tonnerre, L'or qui paye le sang, le fer qui ravit l'or. Les chefs à leurs soldats partagent ce trésor; Le féroce Albanais, l'Épirote au front chauve^, L'Etolien couvert d'une saie au poil fauve, Les dauphins de Parga, ces hardis matelots^ Qui jamais de leur sang ne teignent que les flots, Le laboureur armé des vallons de Phocide , Le nomade pasteur des fiers coursiers d'Elide, Aux sous de la trompette , au^ acceus du tambour, Sous leurs drapeaux bénis défilent tour à tour^ Déroulent les faisceaux, et, parés de leurs armes, Leur promettent du sang en les baignant de larmes.
Leur cœur voit dans Harold un être plus qu'liuinain, Qui, le soc, le trident, ou l'olive à la main, Venait, comme les dieux, entouré de mystère. Porter un nouveau culte ou des lois à la terre. Mais Harold imposant silence à leurs transports : « Je ne suis qu'un barbare, étranger sur vos bords. Fils d "un soleil moins pur et dé moins nobles pères,
Indigne, 6 fils d'Hellé, de vous nommer mes frères,
Vous, dont le monde entier, en comptant vos aïeux,
Ne nomme que des rois, des héros, ou des dieux!
Mais,, partout où le temps fait luire leur mémoire.
Où le cœur d'un mortel palpite au nom de gloire ,
Où la sainte pitié penche pour le malheur,
La Grèce compte un fils, et ses fils un vengeur!...
Je ne viens point ici, par de vaines images.
Dans vos seins frémissans réveiller vos courages :
Un seul cri vous restait, et vous l'avez jeté!
Votre langue n'a plus qu'un seul mot!... Liberté!
Eh ! que dire aux enfans ou de Sparte ou d'Athènes?
Ce ciel, ces monts, ces flots, voilà vos Démosthènes'
Partout où l'œil se porte, où s'impriment les pas,
Le sol sacré raconte un triomphe, un trépas;
De Leuctre à Marathon , tout répond , tout vous crie '" :
« Vengeance ! liberté ! gloire ! vertu ! patrie ! »
Ces voix, que les tyrans ne peuvent étouffer.
Ne vous demandent pas des discours , mais du fer ;
Le voilà ! prenez donc ! armez -vous ! que la terre
Du sang de ses bourreaux enfin se désaltère !
Si le glaive jamais tremblait dans votre main,
Souvenez^vous d'hier! et songez à demain !
Pour confondre le lâche et raffermir les braves,
Xe seul bruit de leurs fers suffit à des esclaves!
26o LE DERNIER CHANT
«Moi, Dour prix du trésor que je viens vous offrir, Je ue demande rien, que le droit de mourir, De verser avec vous , sur les champs du carnage Un sang bouillant de gloire et digne d'un autre âge Et devoir, en mourant, mon génie adopté Par les fils de la Grèce et de la Lilberté ! Oui , pourvu qu'en tombant pour votre sainte cause , Je réponde à l'exil par une apothéose ; Que , sur les fondemens d'un nouveau Parthénon , La gloire d'une larme arrose un jour mon "nom', Et que de l'Occident ma grande ombre exilée S'élève dans vos cœurs un brillant mausolée. C'est assez ! Le martyre est le sort le plus beau , Quand la Liberté plane au-dessus du tombeau ! »
Le canon gronde au loin dans les vallons d'Alphée , Sur les flots de Lépante et les flancs de Ryphée : Au signal des combats qu'il entend retentir. Tout Hellène est soldat, tout soldat est martyr. Harold vole à ce bruit, comme l'aigle à la foudre. Le vovez-vous, perçant ces nuages de poudre, Abandonner le mors à son fougueux coursier, Dans des sillons de feux, sous des voûtes d'acier,
S'élancer, des héros étonner le courage. S'enivrer de la mort et sourire au carnage. Tandis qu'autour de lui, par la foudre emportés, Des membres palpitans pleuvent de tous cotés? Au sifflement du plomb , au fracas de la bombe Qui creuse un sol fumant, rebondit et retombe. Il s'arrête... Il écoute... il semble avec transport Exposer comme un but sa poitrine à la mort, Et, l'œil en feu, semblable à l'ange de la guerre. Jouer avec le glaive et braver le tonnerre.
Oui ! le dieu des mortels est le dieu des combats ! Le carnage est divin, la mort a des appas! Et celui qui, des mers élevant les nuages, Déchaîna l'aquilon pour rouler les orages. Et fit sortir du choc de la foudre en fureur Ces bruits majestueux qui charment la terreur, Par un secret dessein de sa vaste sagesse, A caché pour le brave une sanglante ivresse , Un goût voluptueux , un attrait renaissant. Dans ce jeu redoutable où le prix est du sang. Où le sort tient les dés, où la mort incertaine Plane comme un vautour sur une proie humaine ,
u62 LE DERNIER CHANT
Et, tle la gloire enfin découvrant le flambeau, Proclame... Quoi?... Le nom de ce vaste tombeau!
Qu'un autre aux tons d'Homère ose monter sa lyre, Chante d'un peuple entier le généreux martyre, Martyre triomphant, qui d'un sang glorieux Délivre la patrie et rachète les cieux! Un jour, quand du lointain les sublimes nuages Couvriront ces exploits du mystère des âges, Les noms d'Odysséus, de Marc, de Ranaris", Auprès du nom des dieux sur les autels inscrits, Régneront; maintenant, il suffit qu'on les nomme. Pour son siècle incrédule un héros n'est qu'un homme ! Mais la Croix triomphante a vu fuir le Croissant; La Grèce s'est lavée avec son propre sang , Et les fiefs Osmanlhys, les Delhis et les Slaves, Vils esclaves dressés à chasser aux esclaves, Vont, au lieu de trophée, en dignes fils d'Othman, Porter leur propre tête aux poites du sultan.
Le Panthéon s'éveille aux accens des prophètes;
Mais Harold triomphant se dérobe à ses fêtes, Et, laissant retomber le glaive de sa main, De ses déserts chéris il reprend le chemin.
Il est des cœurs fermés aux bruits légers du monde,
Où le bonheur n'a plus d'écho qui lui réponde,
Mais où la pitié seule élève encor sa voix.
Comme une eau murmurante au fond caché des bois.
Etres mystérieux, inconnus, solitaires,
Fuyant l'éclat, la foule et les routes vulgaires,
Le courant de la vie est trop lent à leur gré;
Seule, il faut que leur ame ait un lit séparé.
Où, roulant à grands flots, et de cimes en cimes,
Tantôt sur les sommets, tantôt dans les abîmes.
Elle gronde, elle écume, elle emporte ses bords;
Ou, calmant tout à coup ses orageux transports.
Sans désir, sans penchant, comme oubliant sa pente.
Dans un repos rêveur elle dorme et serpente ,
Et réfléchisse en paix, dans son flottant miroir,
La nature , et le ciel , et le calme du soir :
Cœurs pétris de contraste , étrangers où nous sommes,
Hommes, mais tour à tour plus ou moins que des hommes,
Tel est Harold : cherchons le désert qu'il a fui ;
Le repos dans la foule est un enfer pour lui.
Sur les flancs ombragés du sublime Aracynthe, Lieux où la mer, formant une orageuse enceinte , Vit, au jour d'Aclium, le sceptre des humains. Comme un glaive brisé, rouler de mains en mains; Près d'un vallon couvert d'ifs à la feuille obscure. Où dans son large lit l'Achéloùs murmure, Et dans le sein des mers prêt à perdre ses flots , Répand dans les forêts de funèbres sanglots; Sous les troncs ténébreux des exprès, des platanes, Qui cachent , comme un voile , au regard des profanes, Sur la terre d'Islam, un temple du vrai Dieu , Harold s'arrête, et frappe aux portes d'un saint lieu, Où la plaintive voix d'un pieux solitaire Réveillait seule , hélas ! l'écho du monastère. Seul et dernier gardien de ces divins autels, Le vieillard n'avait plus de nom chez les mortels. Cyrille était son nom parmi les saints; son âge N'avait j^oint vers la terre incliné son visage; La prière, en fixant son arne sur les cieux, Vers la voûte céleste avait tourné ses yeux; Et son ft'ont, couronné de ses boucles fanées, Portait légèrement le fardeau des années; Ses lèvres respiraient les grâces, de son cœur; Jl tenait dans ses^inains ce sceptre du pasteur,
Ce bâton pastoral que ses mains paternelles Etendaient autrefois sur des brebis fidèles; Mais la houlette, hélas ! veuve de son troupeau , Ne servait qu'à guider le pasteur au tombeau. Sa barbe à blancs flocons roulait sur sa poitrine. Harold, en le voyant, se recueille et s'incline, Et, frappé de silence à cet auguste aspect, Aborde le vieillard avec un saint respect. Il croit sentir, il sent , tandis qu'il le contemple, Ce qu'éprouve un impie en entrant dans un temple. Ces autels , dont les fronts ont creusé les parois , Ces murs que la prière a percés tant de fois , L'ombre enfin du Très-Haut, sur ces lieux répandue, Tout étonne, attendrit son ame confondue : Il se trouble , et bientôt , ralentissant ses pas , Semble adorer le Dieu !... le Dieu qu'il ne croit pas ! Le vieillard, de ses pieds essuyant la poussière, , Ouvre au fier pèlerin sa porte hospitalière, ^ Et lui montre du doigt, sur la muraille écrit :
«BÉNI SOIT l'ÉTRA-NGER QUI VIENT AU NOM DU ChRISt! w