XXX VL
Ces murs abandonnés pour Harold ont des charmes : Dans la salle sonor^j il dépose ses armes ;
Ses pages sont assis à l'ombre de leurs tours ;
Ses fiers coursiers, paissant l'herbe des vastes cours,
Errent en liberté sur les funèbres pierres
Qui des sacrés martyrs indiquent les poussières.
Et, les frappant du pied, de longs hennissemens
Font résonner l'écho de ces vieux monumens.
Mais Harold n'entend plus leur voix qui le rappelle;
De caveaux en caveaux, de chapelle en chapelle,
Egarant, nuit et jour, ses pas silencieux,
Il murmure, il soupire, il lève au ciel ses yeux,
Et son ame, oubliant des scènes effacées,
Reprend à son insu le cours de ses pensées.
Mais à quoi pense-t-il?... Il est de courts instans
Oïl notre ame, échappant à la matière, au temps.
Comme l'aigle qui plonge au-dessus des nuages ,
Se perd dans un chaos de sentimens, d'images.
Fantômes de l'esprit, pressentimens confus,
Que nul mot ne peut peindre et qu'aucun œil n'a vus;
Ténébreux Océan où, d'abîme en abîme.
L'esprit roule, englouti dans une nuit sublime.
Et du ciel à la terre, et de la terre aux cieux,
Jusqu'à ce qu'un éclair, éblouissant nos yeux.
Comme le dernier coup de foudre après l'orage ,
Vienne d'un trait de feu déchirer ce nuage ,
Et , répandant sur l'ame une affreuse clarté.
La replonge soudain dans une obscurité !
Ainsi roulait d'Harold l'orageuse pensée,
Et , semblable à la flèche avec force lancée ,
Qui revient briser l'arc d'où le trait est parti, •
Revenait déchirer son sein anéanti !
Oui, la pensée humaine est une double épée,
Une arme à deux tranchans, au feu du ciel trempée ,
Don propice ou fatal que nous ont fait les dieux.
Pour nous frapper nous-même , ou conquérir les cieux !
xxxvn.
Qu'un bizarre destin préside à notre* vie!
La gloire lui refuse un trépas qu'il envie;
iLt ses jours dans l'oubli , de momens en momens ,
S'éteignent comme un feu qui manque d'alimens !
Voyez pâlir son front ! voyez sa main tremblante,
Pouf affermir en vain sa marche chancelante,
Chercher à chaque pas un repos, un appui !.
On dirait que le sol se dérobe sous lui ,
Que la nuit l'environne, ou qu'il voit, comme Oreste,
Deux soleils s'agiter dans la voûte céleste !
Tel qu'un génie enfant qui veille sur ses jours, Adda, sa chère Adda l'accompagne toujours;
■jGS le dernier chant
C'est elle, dont la voix, plus douce à son oreille, De sombres visions quelquefois le réveille : Ses yeux avec douceur semblent la contempler ; Du doux nom de sa fille il aime à l'appeler; Sa fille aura bientôt ces grâces et cet âge... Ce n'est pas elle, hélas! au moins c'est son image ! Et son cœur, un moment par le bonheur trompé, Oublie à son aspect le coup qui l'a frappé!...
A peine dix saisons, brillant sur son visage. De printemps en printemps ont amené son âge A ce terme incertain de la vie, où le cœur, Comme un fruit sur sa tige où tient encor la fleur, Au jour de la raison par degrés semble éclore. Et par son ignorance au berceau touche encore ; Age pur, âge heureux des anges dans le ciel, Qui formes pour leur ame un printemps éternel , Tu ne brilles qu'un jour pour les fils de la terre, Alors que^ l'amour même, avec un œil de frère, Peut fixer sans rougir son regard enchanté Sur le front virgmal de la jeune beauté. Et demander, sans <;rainte, aux lèvres de l'enfance Un sourire, un baiser, purs comme l'innocence !
Ses blonds cheveux, livrés aux vents capricieux.
Couvrent à chaque instant son visage et ses yeux ; Mais sa main enfantine à chaque instant les chasse , Et, sur son col charmant les roulant avec grâce, Sur lui de ses beaux yeux laisse planer Tazur; Tels deux astres jumeaux veillent dans un ciel pur;
Minuit couvre les murs du sombre monastère : Adda repose en paix dans sa tour solitaire. Harold seul, du sommeil oubliant les pavots, Ne peut plus assoupir son ame sans repos. Et, frappant les parvis de son pas monotone, S'égare; et, se guidant de colonne en colonne, Aux mourantes clartés de la lampe des morts, Dans le temple désert se traîne avec efforts.
Dé l'astre de la nuit un rayon solitaire, A travers les vitraux du sombre sanctuaire. Glissait comme l'espoir à travers le malheur. Ou dans la nuit de l'ame un regard du Seigneur. A sa lueur pieuse, Harold ému contemple Les noms des morts brisés sur les pavés du temple; Des martyrs et des saints les bustes insultés. D'une trace récente encore ensanglantés,
Et 1 autel, dépouille d'une pompe inutile ,
A peine relevé par les mains de Cyrille ,
Mais, dans sa solitude et dans sa nudité,
Couvert de ces terreurs, de cette majesté,
Qu'en dépit de la foi, du doute, ou du blasphème.
Le seul nom du Très-Haut imprime au marbre même.
Harold, ralentissant ses pas silencieux, S'assied sur un tombeau. « Quelle paix en ces lieux ! Dit-il; et que ces morts, dont je foule la pierre. Dorment profondément dans leur lit de poussière. L'espace qu'eu ces lieux je couvre de mon pie A suffi pour ces saints : c'est là qu'ils ont prié; C'est là qu'ils ont trouvé ce sommeil que j'envie ! Naître, prier, mourir, ce fut toute leur vie. L'univers fut pour eux l'ombre de cet autel; Et, des songes divers qui bercent un mortel, Science, ambition, gloire, amour, vertu, crime. Ils n'en ont eu qu'un seul!... mais il était sublime! Quoi? ce songe immortel, en est-il un? Ce Dieu Qu'ils priaient à toute heure et voyaient en tout lieu , Et dont jusqu'au tombeau leur ame possédée Fit son seul aliment, n'est-ce rien qu'une idée? Une idée éternelle!... Vn espoir, un appui Que l'homme apporte au monde et remporte avec lui !
Qui suffit à l'emploi de cette ame infinie , Qui, voilée un instant, jamais évanouie , Plane de siècle en siècle et règne ici, partout!... N'est-ce rien ? Oserai-je ?... Ah î peut-être est-ce tout?.. . Peut-être que, seul but de tout ce qui respire, Tout ce qui n'est pias lui n*est rien , rien qu'un délire! De hochets ici-bas nous changeons tour à tour, L'amour n'a qu'une fleur, le plaisir n'a qu'un jour : La coupe du savoir sous nos lèvres s'épuise ; L'ambitieux conquiert un sceptre , et puis le brise. La gloire est un flambeau sur un cercueil jeté, Et qui briile toujours la main qui l'a porté; Mais celui qui, brûlant pour la beauté suprême. De ses désirs sacrés se consume lui-même , Ne sent jamais tarir ses songes dans son sein ; Ce qu'il rêvait hier, il le rêve demain , Et l'espoir qu'il emporte au moment qu'il succombe , Comme le fer du brave, est scellé dans sa tombe!...
cf Vains mortels! qui de nous ou de lui s'est lassé? Lequel fut, répondez, le sage ou l'insensé? Hélas! la mort le sait, le tombeau peut le dire; Mais, erreur pour erreur, délire pour délire, Le plus long, à mes yeus, et le plus regretté. C'est ce rêve doré de l'immortalité î
«J'ai toujours dans mon sein roulé cette pensée; J'ai toujours cherché Dieul Mais mon ame lassée N'a jamais pu donner de forme à ses désirs , , Et ne l'a proclamé que par ses seuls soupirs. Dans les dieux d'ici-bas ne voyant qu'un emblème , J'ai voulu, vain orgueil! m'en créer un moi-même. Ah! j'aurais dû peut-être, humblement prosterné, Le recevoir d'en haut, tel qu'il nous fut donné, Et, courbant sous sa foi ma raison qui l'ignore, L'adorer dans la langue où l'univers l'adore!...
« Toi, dont le nom sublime a changé tant de fois.
Dieu , Jéhovah , Sauveur, Destin, qui que tu sois '
Toi qu'on ne vit jamais qu'à travers un mystère.
Enigme dont le mot ferait trembler la terre !
Ecoute : s'il est vrai qu'interrompant ses lois
La nature ait jadis entendu notre voixj
Que, cédant au pouvoir d'un nom que tout redoute ,
Les astres enchantés suspendissent leur route.
Et qu'au charme vainqueur de mots mystérieux,
La lune en chancelant se détachât des cieux;
Dût ce ciel m'écraser, dût, à ce mot suprême,
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. yrj^
La terre eu s'entr'ouvrant m'anéantir moi-même !
Par le seul charme vrai, puissant, universel,
Un désir dévorant dans le sein d'un mortel.
Je t'évoque! Réponds, fût-ce aux coups de la foudre,
Et qu'un motyienneenfin me confondre ou m'absoudre!
«Et vous, dont le tombeau retentit sous mes pas, Mânes ensevelis dans un sanglant trépas. Dans l'éternel bonheur si la pitié vous reste , Au nom, au nom du Dieu que le martyre atteste , Eveillez-vous! Parlez.... du fond du monument Que j'entende un seul mot!... un soupir seulement! Un soupir suffirait pour éclaircir mon doute!...» Et collant son oreille à la funèbre voûte. Il semblait écouter un murmure lointain : Et, quand le saint vieillard, au retour du matin, Vint rallumer la lampe éteinte avec l'aurore , Le front dans la poussière il écoutait encore !
Mais son regard en vain se soulève au soleil; Le jour vient sans chaleur, la nuit vient sans sommeil; Son front tombe accablé sous le poids des journées. Et chaque heure en fuyant emporte des années: II. ï8
Il ne sent point son mal ; mais son mal, c'est la mort. Voyez-vous dans son lit s'écouler à plein bord Ce fleuve du désert , ce Nil sacré, dont l'onde D'un bruit majestueux bat sa rive féconde? Comme l'éternité son flot renaît toujours; Nul obstacle nouveau ne s'oppose à son cours; De la mer qui l'attend son urne est loin encore.... Cependant tout à coup le sable le dévore , Et, dans son propre lit soudain évanoui, L'œil en vain le demande, il n'est plus , il a fui ! Ainsi les jours d'Harold fuyaient, et de sa vie Dans son sein jeune encor la source s'est tarie! Mais il rêve toujours les mers, les cieux, les bois, if Adda, soutiens mes pas pour la dernière fois; Avant que ce beau jour cède à la nuit obscure, Laisse-moi dans sa gloire adorer la nature!»
L'astre du jour, qui touche à la cime des monts, Semble du haut des cieux retirer Ses rayons ; Comme un pêcheur, le soir, assis sur sa nacelle. Retire ses filets d'où l'eau brillé et ruisselle. Ije ciel moitts éclatant laisse rœil, en son cours. De l'horizon limpide embrasser les contours,
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. -i-j^
Et , crun vol plus léger, Hiisant glisser les ombres
De ses reflets fondus dans des teintes plus sombres,
Comme un prisme agitant ses diverses couleurs,
Varie, en s'éteignant, ses mourantes lueurs.
Par un accord secret, s'éteignant à mesure,
Les flots, les vents, les sons, les voix de la nature.
Sous les ailes du soir tout paraît s'assoupir;
Le ciel n'a qu'un rayon.... le jour n'a qu'un soupir!...
Harold, assis au pied de l'arbre au noir feuillage, Contemple tour à tour les flots, les cieux, la plage, Et recueillant le bruit des bois et de la mer, Semble s.'entretenir avec l'Esprit de l'air; Tandis qu'à ses côtés, folâtrant sur la rive , Adda, tournant vers lui sa paupière attentive, Brise les fleurs des champs écloses sous sa main. En sème ses cheveux, en parfume son sein ; Et, nouant en bouquets leur tige qu'elle cueille, Sur les genoux d jfarold en jouant les effeuille.
Du Pinde et de l'OEta les sommets escarpés , Des derniers traits du jour à cette heure frappés. Elevaient derrière eux leurs vastes pyramides, D'où le soleil , brillant sur des neiges limpides, Faisait jaillir au loin ses reflets coloi'és,
Et, creusant en sillons des nuages dorés, Gomme un navire en feu flottant dans les orages, Semblait près d'échouer sur ces sublimes plages. S'abaissant par degrés , de coteaux en coteaux , Les racines des monts se perdaient sous les eaux : Là, comme un second ciel la mer semblait s'étendre Et reposait les yeux dans un azur plus tendre; L'Aracynthe y jetait son ombre loin du bord,. Et , se perdant au loin dans son golfe qui dort , Ses neiges, ses forêts, et ses côtes profondes Flottaient au gré du vent dans le miroir des ondes. La mer des Alcyons, si douce aux matelots, En sillons écumeux ne roulait point ses flots; Une brise embaumée en ridait la surface ; La vague, sous la vague expirant avec grâce, N'élevait sur ses bords ni murmure, ni voix , Seulement, sur son sein, bondissant quelquefois, Un flot qui retombait en brillante poussière, Semait sur l'Océan un flocon de lisière. Fuyant avec le jour sur les déserts de l'eau , Le vent arrondissait le dôme d'un vaisseau, Ou faisait frissonner, sous le mât qu'il incline, Le triangle flottant d'une voile latine Que le soleil dorait de son dernier rayon, ' Comme un léger nuage au bord de l'horizon.
Aucun bruit sous le ciel , que la flûte des pâtres , Ou le vol cadencé des colombes bleuâtres , Dont les essaims, rasant le flot sans le toucher, Revenaient tapisser les mousses du rocher, Et mêler aux accords des vagues sur les rives Le doux gémissement de leurs couples plaintives ! Ekifin, dans les aspects, les bruits, les élémens, Tout était harmonie, accord, enchantemens, Et l'ame et le regard, flottant à l'aventure. S'élevaient par degrés au ton de la nature , Comme, aux tons successifs d'un concert enchanteur, Une musique élève et fait vibrer le cœur !
«Triomphe, disait-il, immortelle Nature, Tandis que devant toi ta frêle créature, Élevant ses regards de ta beauté ravis , Va passer et mourir ; triomphe ! Tu survis ! Qu'importe? Dans ton sein, que tant de vie inonde, L'être succède à l'être, et la mort est féconde ! Le temps s'épuise en vain à te compter des jours ;- Le siècle meurt et meurt , et tu renais toujours 1 Un astre dans le ciel s'«teint? tu le rallumes! Un volcan dans ton sein frémit? tu le consumes.
L'Océau (le ses flots t'inonde? tu les bois! Un peuple entier périt dans les luttes des rois ? La terre, de leurs os engraissant ses entrailles, Sème l'or des moissons sur le champ des batailles ! Le brin d'herbe foulé se flétrit sous mes pas , Le gland meurt, l'homme tombe, et tu ne les vois pas! Plus riante et plus jeune au moment qu'il expire, ' Hélas! comme à présent tu semblés lui sourire, tt, t'épanouissant dans toute ta beauté, Opposer à sa mort ton immortalité !
« Quoi donc ? N'aimes-tu pas au moins celui qui t'aime ? N'as-tu point de pitié pour notre heure suprême? Ne peux-tu , dans l'instant de nos derniers adieux , D'un nuage de deuil te voiler à mes yeux ? Mes yeux moins tristement verraient ma dernière heure, Si je pensais qu'en toi quelque chose me pleuré, . Que demain la clarté du céleste rayon Viendra d'un jour plus pâle éclairer mon gazon. Et que les flots, les vents, et la feuille qui tombe, Diront: «Il n'est plus là; taisons-nous sur sa tombe. » Mais non ! tu brilleras demain comme aujourd'hui ! Ah! si tu peux pleurer. Nature, c'est pour lui! Jamais Etre, formé de poussière et de flamme, A tes purs élémen» ne mêla mieux son ame !
Jamais esprit mortel ne comprit mieux ta voix, Soit qu'allant respirer la sainte horreur des bois, Mon pas mélancolique, ébranlant leurs ténèbres, Troublât seul les échos de leurs dômes funèbres; Soit qu'au sommet des monts, écueils brillans de l'air. J'entendisse rouler la foudre, et que l'éclair, S'échappant coup sur coup dans le choc des nuages. Brillât d'un feu sanglant comme l'œil des orages; Soit que, livrant ma voile aux haleines des vents, Sillonnant de la mer les abîmes mouvans , J'aimasse à contempler une vague écnmante. Crouler sur mon esquif en ruine fumante. Et m'emporter au loin sur son dos triomphant, Comme un lion qui joue avec un faible enfant! Plus je fus malheureux , plus tu me fus sacrée! Plus l'homme s'éloigna de mon ame ulcérée, Plus, dans la solitude, asile du malheur. Ta voix consolatrice enchanta ma douleur ! Et maintenant encore.... à cette heure dernière.... Tout ce que je regrette en fermant ma paupière, C'est le rayon brillant du soleil du midi Qui se réfléchira sur mon marbre attiédi !
28o \M DERNIER CHAINT
«Oui; seul, déshérité des biens que l'anic espère,
Tu me ferais encore un Kden de la terre ,
Et je pourrais, heureux de ta seule beauté,
Me créer dans ton sein ma propre éternité ?
Pourvu que, dans les yeux d'un autre être, mon urne
Réfléchît seulement son extase et sa flamme
Comme toi-même ici tu réfléchis ton Dieu ,-
le j)0urrais.... Mais j'expire... Arrête.... encore adieu !
Adieu, soleils flottaus dans lazur de l'espace !
Jours rayonnaus de feux, nuits touchantes de grâce !
Du soir et du matin ondoyantes lueurs !
Forêts où de l'aurore étincellent les pleurs !
Sommets brillans des monts où la nuit s'évapore'
Nuages expirans, qu'un dernier rayon dore!
Arbres qui balancez d'harmonieux rameaux!
Bruits enchantés des airs! soupirs, plaintes des eaux!
Ondes de l'Océan, sans repos, sans rivages,
Vomissant, dévorant l'écume de vos plages!
Voiles, grâces des eaux qui fuyez sur la mer!
Tempête où le jour brille et nieurt avec l'éclair!
Vagues qui, vous gonflant cohime un sein (|ui rcspii-e.
Embrassez mollement le sable ou le navire !
1 larmonieux concert de tous les élémens !
Bruit! silence! repos! parfums! ravissemeiis !
iSature enfin, adieu !... Ma voix en vain t'implore,
Et tu t'évanouis au regard qui t'adore.
Mais la mort de plus près va réunir à toi ,
\Lt ce corps, et ces sens, et ce qui pense en moi ,
Et, les rendant aux flots, à l'air, à la lumière,
Avec tes élémens confondre ma poussière.
Oui; si i'ame survit à ce corps épuisé.
Comme un parfum plus vif quand le vase est brisé.
Elle ira....w
Mais l'airain , comme une voix qui jilourc, Des heures d'un mourant frappe la dernière heure.,.. De sa couche funèbre Harold entend , hélas ! Résonner dans la nuit cet appel du trépas; Et, rappelant de loin son ame évanouie, Compte les tintemens de la lente agonie. D'un côté de son lit, debout, le saint vieillard Elève vers le ciel son sublime regard , El , tenant dans ses mains une torche de h«tre, Ressemble au temps qui voit l'éternité paraître: De l'autre, entre sos doigts pressant sa froide main.
Adda, sous ses baisers la rëcliauffant en vain ,
S'abandonne en enfant à ses seules alarmes ;
Ses cheveux sur son sein ruissellent de ses larmes,
Et, penchant sou beau front profané par le deuil,
Ressemble en sa douleur à l'ange du cercueil ,
Qui , noyant dans ses pleurs sa torche évanouie,
Regarde palpiter la flamme de la vie!
Ainsi mourait Harold, et son œil abattu
Ne voyait en s'ouvrant qu'innocence et vertu ,
Sur ce seuil où son ame, au terme de sa route,
N'allait porter, hélas! que remords et que doute!...
Mais déjà son regard ne voit plus ici-bas
Que ces songes sanglans, précurseurs du trépas;
11 écoute; il entend des bruits, des cris de guerre;
Il croit compter les coups de son lointain tonnerre.
Le canon gronde !.. « Allons, mes armes ! mou coursier !
Que ma main fasse encore étinceler l'acier!
Que mon dernier soupir rachète des esclaves !
Que mou sang fume au moins sur la terre des braves!»
11 dit: et, succombant à ce dernier effort.
Se soulève un moment, puis retombe et s'endort.
Mais, dans le long délire où ce sommeil le plonge,
Harold rêvait encor; sublime et dernier songe!
Jamais rêve, glaçant l'esprit épouvanté.
DU PÈLERINAGE D'HAROLD. 283 Ne toucha de plus près l'iiorrible vérité!...
Délivré de ces mailx dont la mort nous délivre,
Harold à son trépas s'étonnait de survivre,
Et, ?le son corps flétri traînant les vils lambeaux ,
S'avançait au hasard dans l'ombre des tombeaux.
Nul astre n'éclairait l'horizon solitaire;
Ce n'était plus le ciel , ce n'était plus la terre,
C'était autour de lui comme un second chaos;
Ses deux bras étendus ne touchaient que des os.
Qui, cherchant comme lui leurs pas dans les ténèbres,
Remplissaient l'air glacé de cliquetis funèbres.
Pareils au flot pressé par le flot qui le suit ,
Je ne sais quel instinct les poussait dans la nuit;
Ils allaient , ils allaient , comme va la poussière
Que le vent du désert balaie en sa carrière.
Vers ces champs désolés où Josaphat en deuil
Verra le genre humain s'éveiller du cercueil.
Ces générations, dont la tombe est peuplée,
Se pressaient pour entrer dans l'obscure vallée.
L'ange exterminateur, une épée à la main,
A leur foule muette en femiait le chemin.
A peine Harold paraît, la barrière se lève;
L'ange aux regards de feu le pousse de son glaive; Et seul, uu, palpitant, dans ce terrible lieu, Pour subir son épreuve , il entre devant Dieu ; Mais le Christ, plus brillant que l'éternelle aurore, Sa balance à la main, n'y jugeait point encore '