‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 36 sur 48 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

« Harold , dit une voix ; voici l'affreux moment ! Tu vas te prononcer ton propre jugement. Pendant que tu vivais, dans une nuit obscure, Abusant de ces jours que le ciel vous mesure, lii perdis à douter ce temps fait pour agir! Bientôt le jour sans fin à tes yeux va surgir 1 Mais du Dieu qui t'aimait l'ineffable clémence T'accorde une autre épreuve. Ecoute, et recommence! Mais tremble ! car tu vas tirer ton dernier sort. Au lieu le plus obscur, ou, sur ces champs de mort, La nuit semble épaissir ses ombres taciturnes, L'Ange du jugement vient déplacer deux urnes Dont l'uniforme aspect trompe l'œil et la main: L'une d'elles pourtant renferme dans son sein L'incorruptible fruit de cet arbre de vie, Qu'aux premiers jouis du monde une fatale cnvir V\i cueillir, avant riicin-c, .t lliommc criminel.

DU PELERINAGE D'HAROLD. u85

Fruit qui donna la mort , et peut rendre éternel ;

L'autre cache aux regards, dans son ombre profonde,

Celui qui tenta l'homme et qui perdit le monde !

Ce symbole du mal , ce ténébreux serpent

Y roule les replis de son orbe rampant ,

Et, noircissant ses bords du venin qui le ronge,

Lance un dard éternel à la main qui s'y plonge !,..

Avant de te juger, Jéhovah, par ma voix,

T'ordonne de tenter ce redoutable choix;

Mais il te donne encor, pour guider la paupière,

Des ti'ois flambeaux divins la céleste lumière ;

Marche avec ta raison , ton génie et ta foi;

Et, si tu les éteins, malheur! malheur à toi!

Ta main, plongeant à faux dans l'urne mal choisie,

Puiserait au hasard ou la mort , ou la vie!... »

Silence! Tout se tait : Harold, glacé d'effroi.

Du ciel à ses cotés voit descendre la Foi;

Elle met dans ses mains ce feu pur, dont la flamme,

Dans la nuit du destin, éclaire et guide l'ame :

Mais ce jour éblouit son œil épouvanté,

Harold, aux premiers pas, trébuche à sa clarté,

Et, rendant à la nuit sa débile paupière.

Le céleste flambeau s'ëteint dans la poussière.

Harold emprunte alors celui de la Raison;

Son faible éclat colore un moins large horizon:

Il suffit cependant à ses pas qu'il assure.

Ses pieds, mieux affermis , marchent avec mesure ;

Mais des oiseaux de nuit le vol pesant et bas

Fait vaciller ses feux mourant à chaque pas;

De l'ombre de sa main en vain il les protège:

I^ur foule ténébreuse incessamment l'assiège;

Il pâlit, et le vent des ailes d'un oiseau

Eteint son autre espoir et son second flambeau!...

XT.VIIT.

Il en reste un dernier!... La clémence infinie Laisse briller encor celui de son génie; Flambeau qui trop souvent brilla sans l'éclairer ! Harold, en le portant, tremble de respirer; Et, cachant dans son sein son expirante flamme, Le veille avec effroi, comme on veille son ame. Cependant, près du but, son œil épouvanté Voit baisser par degrés sa douteuse clarté; Sur les urnes du sort elle blanchit à peine; Il veut la ranimer avec sa propre haleine: Il souffle... (Ile s'i'teint. «Malheureux, dit la voix.

Tu reçus trois flambeaux pour éclairer ton choix ; Tous trois se sont éteints au terme de ta route : L'urne éclaircira seule un si terrible doute ! Dans son sein , que la nuit dérobe à ton regard , Tente un choix éternel, et choisis au hasard!...» Une sueur de sang, plus froide que la tombe, Du front pâli d'Harold à larges gouttes tombe, Il recule, il hésite, il voit, il touche en vain; Trois fois, d'une urne à l'autre, il promène sa main ; Trois fois , doutant d'un choix que le hasard inspire, De leurs bords incertains , tremblante, il la retire; Enfin , bravant du sort l'arrêt mystérieux , Il plonge jusqu'au fond en détournant les yeux. Déjà ses doigts, crispés par Thorreur qui les glace, S'entr'ouvrent pour sonder le ténébreux espace , Quand, des plis du serpent soudain enveloppé , Il tombe !... un cri s'échappe : «Harold tu t'es trompé!» Et l'écho de ce cri , que Josaphat prolonge, L'éveillant en sursaut, chasse son dernier songe... Il frémit; il soulève un triste et long regard; Un mot fuit sur sa lèvre... Hélas ! il est trop tard!

Il n'est plus !... il n'est plus , l'enfant de mon délire !

u88 LE DERNIER CHANT

Il n'est plus (ju'un vain son (|ui frémit sur ma Ivre !

L'immortel pèlerin est au terme : il s'enclorl !

Voyez comme son front repose dans la mort !

Comme sa main ouverte , à ses côtés collée ,

S'étend pour occuper le lit du mausolée !

La mort couvre ses yeux, et leur globe éclipsé,

Comme un cristal terni par un souffle glacé,

Se voilant à demi sous sa noire paupière,

Semble, en la recevant, éteindre la lumière.

Est-ce là ce fover de sentimens divers ,

D'où l'ame et le regard jaillissaient en éclairs?

Dans son orbite éteint , ce regard terne et sombre

De ses cils abaissés ne peut plus percer l'ombre;

Et ce sein , où battait tant de vie et d'amour ,

Où chaque passion frémissait tour à tour ,

Ce sein , dont un désir eût soulevé la tombe ,

Sans mouvement, sans voix, sans haleine retombe,

Et ne peut soulever ce long voile de deuil ,

Ce funèbre tissu , vêtement du cercueil i

Mais son ame, où fuit-elle au moment qu'il expire? Son ame? Ah ! viens , alors ; viens, Ange du martyre ! Toi , dont la main efface, aux yeux du Tout- Puissant , Les péchés d'un mortel avec son propre sang! Toi qui , dans la balance où Dieu- pèse la vie ,

Mets la mort d'un héros près des jours d'un impie î Viens, les "yeux rayonnant d'un espoir incertain, Porter l'ame d'Harold au juge souverain ; Et, révoquant l'arrêt, sur le livre de grâce Écrire avec ta palme un pardon qui l'efface '

Et vous qui jusqu'ici, de climats en climats,

Enchaînés à sa lyre, avez suivi ses pas;

Si ses chants quelquefois ont élevé votre ame ,

Donnez-lui.,, donnez-lui. ,, ce qu'une ombre réclame,

Une larme !... c'est là ce funèbre denier ,

Ce tribut qu'à la mort tout mortel doit payer!

Et, quand vous passerez près du dernier asile

Où la croix des tombeaux jette une ombre immobile,

En murmurant des morts la pieuse oraison,

N'oubliez pas au moins de prononcer son nom !

Si Dieu compte là-haut les regrets de la terre...

Mais, taisons-nous! la tombe est le sceau du mvstère'M

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