‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 46 sur 48 · II · texte numérisé non relu

II

Vi>. NOTES.

« On ajouta un brûlot à celui que le plus intrépide « (les hommes de notre siècle devait monter, et, mal- V gré le temps orageux qui régnait , les deux arme- « mens mirent en mer le 9 novembre , à sept heures « du soir, accompagnés de deux bricks de guerre , fins «voiliers. Arrivés, le jour suivant, à leur destina- « tion, les gardes-côtes de J'énédos les virent sans « défiance doubler un des caps de l'île , sous pavillon « turc. Ils paraissaient chassés par les bricks de leur « escorte qui battaient flamme et pavillon de la croix , « et le costume ottoman que portaient les équipages « des brûlots complétait l'illusion , lorsque deux fré- « gâtes turques, placées en vedettes* à l'entrée du « port, les signalèrent, comme pour les diriger vers w le point qu'ils cherchaient.

« Le jour commençait à baisser, et il était impos- « sible de distinguer le vaisseau amiral au milieu « d'une forêt de mâts , quand* celui-ci répondit aux « signaux des frégates d'avant-garde par trois coups « de canon. // est à nous^ dit aussitôt Kanaris à son « équipage; courage ^ camarades ! nous le tenoi^s! « Manœuvrant diiectement vers le point d'où le ca- '.(■ non s'était fait entendre, il aborde l'énorme ci- '< tadelle flottante, en enfonçant son mât de beaupiti

a dans un de ses sabords, et le vaisseau s'embrase « avec une telle rapidité, que, de plus de deux mille « individus qui le montaient, le capitan-pacha et une « trentaine des siens parviennent seuls à se dérober à « la mort. »

« Au même instant, un second vaisseau est mis eu « feu par le brûlot de Cyriaque, et la rade n'offre plus »v qu'une scène déplorable de carnage , de désordre et « de confusion. Les canons, qui s'échauffent, tirent « successivement ou par bordée, et quelques-uns « chargés de boulets incendiaires propagent le feu , « tandis que la forteresse de Ténédos, croyant les « Grecs entrés au port, canonne ses propres vaisseaux. « Ceux-ci coupent leur câbles, se pressent, se heur- « tent , se démâtent , arrachent mutuellement leurs « bordages, ou s'échouent, et la majeure partie ayant a réussi à s'éloigner, malgré la confusion inséparable <c d'une semblable catastrophe, est à peine.portée au « large, qu'elle est assaillie par une de ces tempêtes « qui rendent une mer étroite aussi terrible que dan- « gereuse, pendant les longues nuits de novembre. « Les vaisseaux voguent à l'aventure, s'abordent dans « l'obscurité , et s'endommagent. Plusieurs périssent , « corps et biens ; douze bricks font côte sur les plages

i?4 NOTES.

« de la Troade ; deux frégates et une corvette , aban- « données, on ne sait comment, de leurs équipages, « sont emportées par les courans jusqu'aux attérages « de Paros.

« Pendant que les Turcs se débattaient au milieu ce des flammes, et en luttant contre les flots, les équi- « pages des brûlots, formant un total de dix-sept « hommes , assistaient tranquillement à la destruction « de la flotte du sultan. Ils virent successivement saufc ter le vaisseau amiral , et cette Altesse tremblante se if saaveràterre dans un canot, lui qui montait, quel- « ques minutes auparavant, le plus beau navire des « mers de l'Orient. Le second vaisseau s'abîma ensuite « avec seize cents hommes, sans qu'il s'en sauvât que (c deux individus à demi briilés, qui ^'accrochèrent à « des débris que la vague mugissante porta vers la « plage, sur laquelle gisaient deux superbes frégates.

'( G Ténédos ! Téuédos ! ton nom , rendu célèbre « par la lyre d'Homère et de Virgile, ne peut plus « être oubhé, quand on parlera de la gloire des enfans « des Grecs! Le chantre des Messém'ennes , Casimir « Delavigne, a dit leurs douleurs et leur héroïsme; « mais qui célébrera leur triomphe, en racontant com-

<f ment les bricks des Hellènes, après avoir recueilli « Constantin Ranaris, Cyriaque et leurs braves, prête sentant leurs voiles à la tempête, et naviguant sur « la cime des vagues , reparurent, le 12 novembre, au « port de Psara? Les éphores, suivis d'une foule nomce breuse de peuple, de soldats et de matelots , s'étaient ce portés à leur rencontre., dès qu'on eut signalé leur ce approclie. Mille cris de joie éclatent au moment ce qu'ils prennent terre. Salai aux vainqueurs de ce Ténédusï Honneur et gloire- aux braues! La pace trie reconnaissante , dit le président des éphores, ce en posant une couronne de lauriers sur la tête de ce Kanaris, honore en toile vainqueur de deux anii- <( raux ennemis.

ce II dit, et, remontant vers la ville, le cortège, ce précédé de Kanaris, se rend à l'église; là, le héros, ce déposant sa couronne aux pieds de l'image de la ce Vierge mère du Christ, le front prosterné dans la ce poussière, confessant que toute victoire vient de ce Dieu, s'humilie devant le Seigneur. H confesse les ce péchés de la faiblesse humaine aux pieds des mice nistres des autels, et, après avoir reçu le pain de (c vie, aussi modeste et aussi grand, le vainqueur de

« deux amiraux ennemis se retire au sein de sa fa- « mille.

« Mais il veut en vain se dérober aux hommages : a son nom a retenti avec trop d'éclat pour rester « ignoré. Le capitaine d'un vaisseau anglais qui arri- « vait à Psara le demande et l'interroge ; il veut sa- « voir comment les Grecs préparent leurs brûlots « pour en obtenir de pareils résultats. — Comme vous « le faites , commandant ; mais nous avons un secret « (jue nous tenons caché ici^ dit-il en montrant son t( cœur : l'amour de la patrie nous l'a fait trouuer . »

( PouQUEviLLE, Hist. de la Régén. de la Grèce. )

Le lecteur lira sans doute avec intérêt ici le récit des derniers momens de lord Byron, transmis par un homme de confiance qui ne l'a pas quitté pendant vingt-cinq ans.

« Mon maître, dit Fletcher, montait à cheval tous « les jours, lorsque le temps le permettait. Le 9 avril

V fut un jour fatal : inilord fut tiès-mouillé durant Ja « promenade, et, à sou retour, quoiqu'il eût changé « d'habits complètement , comme il était resté très- « long-temps dans ses vêtemens mouillés, il se sentit « légèrement indisposé , et le rhume dont il s'était « plaint depuis que nous avions quitté Céphalonie, « rendit cet accident plus grave. Quoiqu'il eût peu de « fièvre pendant la nuit du lo, il se j)laignit de douce leurs dans les membres et du mal de tête, ce qui « ne l'empêcha pas néanmoins de monter à cheval « dans l'après-midi. A son retour, mon maître dit que «la selle n'était pas tout-à-fait sèche, et qu'il crai- « gnait que cela ne l'eût rendu plus malade ; la fièvre « revint, et je vis avec bien du chagrin , le lendemain « matin , que l'indisposition devenait plus sérieuse : « milord était très-affaissé , et se plaignit de n'avoir « point dormi de la nuit ; il n'avait aucun appétit. Je «lui préparai un peu d'arrow-ruot : il en prit deux «ou trois cuillerées seulement, et mé dit qu'il était « fort bon , mais qu'il ne pouvait en prendre davan- « tage. Ce ne fut que le troisième jour, le ii, que je « commençai à concevoir des alarmes. Dans tous les « rhumes que mon maître avait eus jusque-là, le som- « meil ne l'avait pas abandonné, et il n'avait point eu « de fièvie ; j'allai donc chez le docteur Bruno et chez

«M. Millingen , ses deux médecins, et leur fis plu- « sieurs questions sur la maladie de mon maître; ils « m'assurèrent qu'il n'y avait aucun danger, que je cf-pouvais être parfaitement tranquille , que dans peu « de jours tout irait bien : c'était le i3. Le jour sui- « vaut, je ne pus m'empêcher de supplier milord d'eu- « voyer chercher le docteur Thomas , de Zante. Mon « maître me dit de consulter à ce sujet les docteurs : « ils me dirent qu'il n'était pas nécessaire d'appeler « aucun autre médecin , parce qu'ils espéraient que « tout irait bien dans peu de jours. Je dois faire re- « marquer ici que milord répéta plusieurs ibis , dans «le cours de la journée, que les docteurs n'enten- « daient rien à sa maladie. — En ce cas, milord, vous « devriez consulter un autre médecin. — Ils me disent, «Fletcher, que ce n'est qu'un rhume ordinaire, «comme tous ceux que j'ai déjà eus. — Je suis sûr, «milord, que vous n'en avez jamais eu d'aussi sé- « rieux. — Je le crois , dit-il. Je renouvelai mes in- « stances le 1 5, pour qu'on appelât le docteur Thomas; « on m'assura de nouveau que milord serait mieux « dans deux ou trois jours. D'après ces assurances ré- « pétées, je ne fis plus aucune instance que lorsqu'il « fut trop tard.

« Les médecines fortes qu'on lui foisait prendre ne «me semblaient pas les plus convenables à sa mala- « die ; car, n'ayant rien dans l'estomac , elles me pa- « raissaient ne devoir lui procurer que des douleurs : « c'eût été le cas même avec une personne en bonne «santé. Mon maître n'avait pris, depuis huit jours, « qu'une petite quantité de bouillon en deux ou trois «fois, et deux cuillerées d^arrow-root , le 18, la « veille de sa mort. La première fois que l'on parla « de le saigner, fut le 1 5. Quand le docteur Bruno le « proposa , mon maître s'y opposa d'abord , et de- « manda à M. Milliiigen s'il avait de fortes raisons « pour lui tirer du sang ; la réponse fut qu'une sai- « gnée pouvait être de quelque avantage , mais qu'on « pouvait la différer jusqu'au lendemain. En consc- « quence, mon maître fut saigné au bras droit, le 16 « au soir , et on lui tira seize onces de sang. Je re- « marquai qu'il était très-enflammé. Alors le docteur « Bruno dit qu'il avait souvent pressé mon maître « de se faire saigner, mais qu'il n'avait pas voulu y « consentir. Survint une longue dispute sur le temps « que l'on avait perdu , et sur la nécessité d'envoyer « à Zante ; sur quoi l'on me dit , pour la première « fois , que cela était inutile , parce que mon maître «serait mieux ou n'existerait plus avant l'arrivée du

33o NOTES.

w docteur Thomas. L'état de mon maître empirait ; « mais le docteur Bruno pensait qu'une nouvelle sai- « gnée lui sauverait la vie. Je ne perdis pas un mo- « ment pour aller dire à mon maître combien il était « nécessaire qu'il consentît à être saigné ; il me ré- « pondit : Je crains bien qu'ils n'entendent rien à ma « maladie ; et tendant son bras : Tenez , dit-il , voilà « mon bras ; faites ce que vous voudrez.

«Milord s'affaiblissait de plus en plus ; et, le 17 , «il fut saigné une fois dans la matinée, et une fois «à deux heures de l'après-midi. Chacune de ces « deux saignées fut suivie d'un évanouissement , et « il serait tombé si je ne l'avais pas retenu dans « mes bras. Afin de prévenir un semblable accident , «j'avais soin de ne pas le laisser remuer sans le sup- « porter.

«Ce jour-là , mon maître me dit deux fois : Je ne « peux pas dormir, et vous savez que depuis une se- « maine je n'ai pas. dormi. Je sais, ajoutait-il, qu'un « homme ne peut être sans dormir qu'un certain «temps, après quoi il devient nécessairement fou, « sans que Ton puisse le sauver, et j'aimerais mieux « dix fois me brûler la cervelle que d'être fou ; je ne

NOTES. 33i

«crains pas la mort, je suis plus préparé à mourir « que l'on ne pense.

« Je ne crois pas que milord ait eu l'idée que sa fin « approchait, jusqu'au 18; il me dit alors : Je crains « que Tita et vous ne tombiez malades , en me veillant « ainsi nuit et jour. Je lui répondis que nous ne le « quitterions point jusqu'à ce qu'il fut mieux. Comme « il avait eu un peu de délire dans la journée du 16, «j'avais eu soin de retirer les pistolets et le stylet « qui, jusque-là, étaient restés à côté de son lit, la « nuit. Le 18 , il m'adressa s<fuvent la parole; il pa- « raissait mécontent du traitement qu'avaient suivi « les médecins. Je lui demandai alors de me per- « mettre d'envoyer chercher le docteur Thomas. — « Envoyez-le chercher; mais dépêchez-vous : je suis « fâché de ne vous l'avoir pas laissé envoyer chercher « plus tôt.

« Je ne peidis pas un moment à exécuter ses or- « dres , et à en faire part au docteur Bruno et à « M. Millingen, qui me dirent que j'avais très-bien « fait , parce qu'ils commençaient eux-mêmes à être te très-inquiets. Quand je rentrai dans la chambre de

« niilord : Avez-vous envoyé? me dit-il. — Oui, nii- « lord. — Vous avez bien fait : je désire savoir ce « que j'ai. Quoiqu'il ne parût pas se croire si près de « sa fin , je m'aperçus qu'il s'affaiblissait d'heure en « heure, et qu'il commençait à avoir des accès de dé- « lire. Il me dit à la fin d'un de ces accès : Je com- « mence à croire que je suis sérieusement malade; et, «si je mourais subitement, je désire vous donner « quelques instructions, que j'espère que vous aurez « soin de faire exécuter. Je l'assurai de ma fidélité à c( exécuter ses volontés , et ajoutai que j'espérais qu'il « vivrait assez long-teftips pour les faire exécuter lui- « même. A quoi il répondit : Non, c'en est fait, il « faut tout vous dire sans perdre un moment. — ftirai-je, milord, chercher une plume, de l'encre et « du papier? — Oh ! mon Dieu, non , vous perdriez « trop de temps, et je n'en ai point à perdre. Faites (' bien attention , me dit-il.

« Votre sort est assuré, Fletcher. — Je vous sup- «plie, milord, de songer à des choses plus impor- « tantes! — O mou enfant ! dit-il; 6 ma chère fille, «ma chère Ada ! Oh! mon Dieu! si j'avais pu la «voir! Donnez-lui ma bénédiction; donnez-la à ma

a chère sœur Augusla et à ses enfans. Vous irez chez « lady Byron; dites-lui , dites-lui tout. Vous êtes bien « dans son esprit.

i< Milord paraissait profondément affecté en ce « momejjt : la voix lui manqua; je ne pouvais attraper «que des mots par intervalles; mais il parlait entre « ses dents, paraissait très-grave, et élevait souvent « la voix pour dire : Fletcher, si vous n'exécutez pas « les ordres que je vous ai donnés, je vous tourmen- « lerai , s'il est possible. Je lui dis : Milord, je n'ai « pas entendu «un mot de ce que vous avez dit. — - « O Dieu ! s'écria-t-il , tout est fini ! il est trop tard « maintenant. Est-il possible que vous ne m'ayez pas « entendu ? — Non , milord ; mais essayez encore une a fois de me faire connaître vos volontés. — Comment

a le puis-je? Il est trop tard Tout est fini ! — Ce

« n'est pas notre volonté , mais celle de Dieu qui se « fait. — Oui , dit-il , ce n'est pas la mienne ; mais je « vais essayer. En effet , il fit plusieurs efforts pour «parler; mais il ne pouvait prononcer que deux ou « trois mots de suite , comme : Ma femme ! mon en- « faut ! ma sœur ! Vous savez tout ; dites tout : vous « connaissez mes intentions. Le reste était inintelli- « gible.

« Il était à peu près midi; les médecins eurent une «consultation, et il fut décidé de donner à milord « du quinquina dans du vin. Il y avait huit jours qu'il « n'avait rien pris que ce que j'ai dit, et qui ne pou- « vait le soutenir. A l'exception de quelques mots que « je répéterai à ceux auxquels ils étaient adressés, et « que je suis prêt à leur communiquer, s'ils le désirent , « il fut impossible de rien entendre de ce que dit mi- « lord après avoir pris son quinquina. Il témoigna le «désir de dormir: je lui demandai s'il voulait que « j'allasse chercher M. Parrv. — Oui , allez le clier- « cher. M. Parry le pria de se tranqirilliser; il versa « quelques larmes , et parut sonmieiller : M. Parry « sortit de la chambre avec l'espérance de le trouver « plus calme à son retour. Hélas ! c'était le commence- « ment de la léthargie qui précéda sa mort. Les der- « niers mots que je lui ai entendu prononcer furent « ceux-ci , qu'il prononça dans la soirée du 1 8 , à six « heures environ : Il faut que je dorme maintenant. Il « laissa tomber sa tête pour ne plus la relever; il ne fit « pas un seul mouvement pendant vingt-quatre heures. « Il avait , par intervalles , des suffocations et une « espèce de râle : alors j'appelai Tita pour m'aider à lui « relever la tête, et il me paraissait qu'il était tout-à-fait « engourdi. Le râle revenait toutes les demi-heures,

« et nous continuâmes à lui soulever la tête toutes ce les fois qu'il revenait, jusqu'à six heures du soir du « lendemain 19, que je vis milord ouvrir les yeux et «. les refermer sans aucun symptôme de douleur, sans « faire le moindre mouvement d'aucun de ses membres. (c O moH Dieu! m'écriai-je, je crains que milord ne (( soit mort. Les médecins tâtèrent le pouls, et dirent: « Vous avez raison , il n'est plus. »

( Westminster Reçiew. )

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