‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 20 sur 57 · A M. DE C · texte numérisé non relu

A M. DE C

Aux bords de ton lac enchante , Loin des sots préjugés que l'erreur déifie, Couvert du bouclier de ta philosophie, Le temps n'emporte rien de ta félicité ;

Ton matin fut brillant; et ma jeunesse envie L'azur calme et serein du beau soir de ta vie.

Ce qu'on appelle nos beaux jours N'est qu'un éclair brillant dans une nuit d'orage,

Et rien , excepté nos amours ,

N'y mérite un regret du sage.

Mais, que dis-je? on aime à tout âge : Ce feu durable et doux , dans l'âme renfermé , Donne plus de cbaleur en jetant moins de flamme ; C'est le souffle divin dont tout Fbomme est formé ,

Il ne s'éteint qu'avec son ame.

Etendre son esprit, resserrer ses désirs. C'est là ce grand secret ignoré du vulgaire : Tu le connais , ami ; cet lieureux coin de terre Renferme tes amours , tes goûts et tes plaisirs ; Tes vœux ne passent point ton cbampêtre domaine, Mais ton esprit plus vaste étend son horizon;

Et du monde embrassant la scène , Le flambeau de l'étude éclaire ta raison.

Tu vois qu'aux bords du Tibre, et du Nil et du Gange, En tous lieux , en tous tenqjs, sous des masques divers , 1^'homme partout est l'hounne, et qu'en cet univers

Dans un ordre éternel tout passe, et rien ne change; Tu vois les nations s'éclipser tour à tour

Comme les astres dans l'espace ;

De mains en mains le sceptre passe ; Chaque peuple a son siècle, et chaque homme a son jour.

Sujets à cette loi suprême, Empire, gloire, liberté.

Tout est par le temps emporté ; Le temps emporta les dieux même De la crédule antiquité.

Et ce que des mortels, dans leur orgueil extrême, Osaient nommer la vérité !

Au milieu de ce grand nuage,

Réponds-moi : que fera le sage Toujours entre le doute et l'erreur combattu? Content du peu de jours qu'il saisit au passage,

Il se hâte d'en faire usage

Pour le bonheur et la vertu.

J'ai vu ce sage heureux ; dans ses belles demeures

J'ai goûté l'hospitalité :

A l'ombre du jardin que ses mains ont planté , Aux doux sons de sa Ivre il endormait les heures

En chantant sa félicité.

Soyez touché, grand Dieu, de sa reconnaissance. Il ne vous lasse point d'un inutile vœu; Gardez-lui seulement sa rustique opulence ; Donnez tout à celui qui vous demande peu.

Des doux objets de ta tendresse Qu'à son riant foyer toujours environné, Sa femme et ses enfans couronnent sa vieillesse , Comme de ses fruits mûrs un arbre est couronné. Que sous l'or des épis ses collines jaunissent; Qu'au pied de son rocher son lac soit toujours pur; Que de ses beaux jasmins les ombres s'épaississent; Que son soleil soit doux, que son ciel soit d'azur, Et que pour l'étranger toujours ses vins mûrissent.

Pour moi , loin de ce port de la félicité , Hélas! par la jeunesse et l'espoir emporté, Je vais tenter encore et les flots et l'orage ; Mais, ballotté par l'onde et fatigué du vent,

Au pied de ton rocher sauvage.

Ami, je reviendrai souvent Rattacher, vers le soir, ma barque à ton rivage.

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