DIX-HUITIEME
Ca loi
O néant! 6 seul dieu que je puisse comprendre ! Silencieux abîme où je vais redescendre, Pourquoi laissas-tu Thomme échapper de ta main? De quel sommeil profond je dormais dans ton sein !
f22 MEDITATIONS
Dans réteriiel oubli j'y dormirais encore; Mes yeux n'auraient pas vu ce faux jour que j'abliorre, Et dans ta longue nuit mon paisible sommeil N'aurait jamais connu ni songes ni réveil.
— Mais puisque je naquis, sans doute il fallait naître. Si Ton m'eût consulté, j'aurais refusé l'être. Vains regrets! le destin me condamnait au jour, Et je viens , 6 soleil ! te maudire à mon tour.
— Cependant, il est vrai, cette première auroie,
Ce réveil incertain d'un être qui s'ignore.
Cet espace infini s'ouvrant devant ses yeux ,
Ce long regard de l'homme interrogeant les cieux ,
Ce vague enchantement , ces torrens d'espérance ,
Éblouissent les yeux au seuil de l'existence.
Salut, nouveau séjour où le temps m'a jeté!
Globe, témoin futur de ma félicité!
Salut, sacré flambeau qui nourris la nature!
Soleil , premier amour de toute créature '
Vastes cieux, qui cachez le Dieu qui vous a faits !
Terre, berceau de l'homme, admirable palais!
Homme, semblable à moi, mon compagnon, mon frère !
Vo'i plus belle h mes yeux, à mon ame plus chère!
Sahil, objets, témoins, instrumens du l)onheur!
lleinplissez vos destins, je vous apporte un cœur...
— Que ce rêve est brillant ! mais , hélas î c'est un rêve. Il commençait alors ; maintenant il s'achève. La douleur lentement m'entr'ouvre le tombeau : Salut, mon dernier jour! sois mon jour le plus beau !
J'ai vécu; j'ai passé ce désert de la vie.
Ou toujours sous mes pas chaque fleur s'est flétrie;
Où toujours l'Espérance, abusant ma raison,
Me montrait le bonheur dans un vague horizon ,
Ou du vent de la mort les brûlantes haleines
Sous mes lèvres toujours tarissaient les fontaines.
Qu'un autre , s'exhalant en regrets superflus ,
Redemande au passé ses jours qui ne sont plus,
Pleure de son printemps l'aurore évanouie ,
Et consente à revivre une seconde vie ;
Pour moi , quand le destin m'offrirait , à mon choix ,
Le sceptre du génie ou le trône des rois ,
La gloire, la beauté, les trésors, la sagesse.
Et joindrait à ces dons l'éternelle jeunesse.
J'en jure par la mort, dans un monde pareil ,
Non, je ne voudrais pas rajeunir d'un soleil.
Je ne veux pas d'un monde où tout change, oii tout passe;
Où, jusqu'au souvenir, tout s'use et tout s'efface;
îi4 • MÉDITATIONS
Où tout est fugitif, périssable, incertain; Où le jour du bonheur n'a pas de lendemain.
-—Combien de fois ainsi, trompé par l'existence,
De mon sein pour jamais j'ai banni l'espérance !
Combien de fois ainsi mon esprit abattu
A cru s'envelopper d'une froide vertu ,
Et, rêvant de Zenon la trompeuse sagesse,
Sous un manteau stoïque a caché sa faiblesse !
Dans son indifférence un jour enseveli ,
Pour trouver le repos , il invoquait l'oubli.
Vain repos ! faux sommeil ! — -Tel qu'au pied des collines
Où Rome sort du sein de ses propres ruines ,
L'œil voit dans ce chaos, confusément épars,
D'antiques monumens, de modernes remparts.
Des théâtres croulans , dont les frontons superbes
Dorment dans la poussière ou rampent sous les herbes ,
Les palais des héros par les ronces couverts,
Des dieux couchés au seuil de leurs temples déserts.
L'obélisque éternel ombrageant la chaumière ,
La colonne portant une image étrangère,
L'herbe dans les forum, les fleurs dans les tombeaux.
Et ces vieux panthéons peuplés de dieux nouveaux;
Tandis que , s'élevant de distance en distance ,
Un faible bruit de vie interrompt ( e silence...
Telle est notre ame après ces longs ébranlemens ; Secouant la raison jusqu'en ses fondemens, Le malheur n'en fait plus qu'une immense ruine, Où comme un grand débris le désespoir domine! De sentimens éteints silencieux chaos , Élémens opposés, sans vie et sans repos, Restes des passions par le temps effacées. Combat désordonné de vœux et de pensées , Souvenirs expirans , regrets , dégoûts , remord. Si du moins ces débris nous attestaient sa mort ! Mais sous ce vaste deuil l'ame encore est vivante; Ce feu sans aliment soi-même s'alimente ; Il renaît de sa cendre, et ce fatal flambeau Craint de brûler encore au-delà du tombeau.
Ame! qui donc es-tu? flamme qui me dévore,
Dois-tu vivre après moi ? dois-tu souffrir encore ?
Hôte mystérieux, que vas-tu devenir?
Au grand flambeau du jour vas-tu te réunir?
Peut-être de ce feu tu n'es qu'une étincelle.
Qu'un rayon égaré, que cet astre rappelle.
Peut-être que, mourant lorsque l'homme est détruit,
Tu n'es qu'un suc plus pur que la terre a produit,
Une fange animée, une argile pensante...
Mais que vois-je? à ce mot tu frémis d'épouvante :
Redoutant le néant, et lasse de souffrir, Hélas! tu crains de vivre, et trembles de mourir.
— Qui te révélera, redoutable mystère?
J'écoute en vain la voix des sages de la terre : Le doute égare aussi ces sublimes esprits. Et de la même argile ils ont été pétris. Rassemblant les rayons de l'antique sagesse , Socrate te chercbait aux beaux jours de la Grèce; Platon à Sunium te cberchait après lui ; Deux mille ans sont passés , je te cherche aujourd'hui ; Deux mille ans passeront, et les enfans des hommes S'agiteront encor dans la nuit oii nous sommes. La vérité rebelle échappe a nos regards , Et Dieu seul réunit tous ses rayons épars.
— iiinsi , prêt à fermer mes yeux à la lumièie , Nul espoir ne viendra consoler ma paupière : Mon ame aura passé, sans guide et sans flambeau , De la nuit d'ici-bas dans la nuit du tombeau; Et j'emporte au hasard, au monde où je m'élance. Ma vertu sans espoir, mes maux sans récompense. Réponds-moi, Dieu cruel ! S'il est vrai que tu sois, J'ai donc le droit fatal de maudire tes lois! Après \c |)oids du jour, du moins lemerrenaire
Le soir s'assied à l'ombre, et reçoit son salaire; Et moi, quand je fléchis sous le fardeau du sort, Quand mon jour est fini, mon salaire est la mort !
— Mais tandis qu'exhalant le doute et le blasphème, Les yeux sur mon tombeau , je pleure sur moi-même , La foi , se réveillant comme un doux souvenir , Jette un rayon d'espoir sur mon pâle avenir, Sous l'ombre de la mort me ranime et m'enflamme , Et rend à mes vieux jours la jeunesse de l'ame. Je remonte, aux lueurs de ce flambeau divin. Du couchant de ma vie à son riant matin ; J'embrasse d'un regard la destinée humaine; A mes yeux satisfaits tout s'ordonne et s'enchaîne ; Je lis dans l'avenir la raison du présent ; L'espoir ferme après moi les portes du néant, Et, rouvrant l'horizon à mon ame ravie. M'explique par la mort l'énigme de la vie.
Cette foi, qui m'attend au bord de mon tombeau. Hélas î il m'en souvient , plana sur mon berceau. De la terre promise immortel héritage, Les pères à leurs fils l'ont transmis d'âge en âge.
Notre esprit la reçoit à son premier réveil, Gomme les dons d'en-haut , la vie et le soleil ; Comme le lait de l'âme, en ouvrant la paupière, Elle a coulé pour nous des lèvres d'une mère ; Elle a pénétré l'homme en sa tendre saison ; Son flambeau dans les cœurs précéda la raison. L'enfant, en essayant sa première parole. Balbutie au berceau son sublime symbole; Et, sous l'œil maternel germant à son insu. Il la sent dans son cœur croître avec la vertu.
Ah ! si la vérité fut faite pour la terre , Sans doute elle a reçu ce simple caractère; Sans doute , dès l'enfance offerte à nos regards , Dans l'esprit par les sens entrant de toutes parts , Comme les purs rayons de la céleste flamme, Elle a dû dès l'aurore environner notre ame. De l'esprit par l'amour descendre dans les cœurs , S'unir au souvenir , se fondre dans les mœurs ; Ainsi qu'un grain fécond que l'hiver couvre encore, Dans notre sein long-temps germer avant d'éclore; Et, quand l'homme a passé son orageux été, Donner son fruit divin pour l'immortalité.
Soleil mystérieux! flambeau d'une auli'c sphère,
Prête à mes yeux mourans ta mystique lumière ! Pars du sein du Très-Haut, rayon consolateur! Astre vivifiant, lève-toi dans mon cœur! Hélas! je n'ai que toi : dans mes heures funèbres, Ma raison qui pâlit m'abandonne aux ténèbres; Cette raison superbe, insuffisant flambeau, S'éteint comme la vie aux portes du tombeau. Viens donc la remplacer, 6 céleste lumière! Viens d'un jour sans nuage inonder ma paupière; Tiens-moi lieu du soleil que je ne dois plus voir, Et brille à l'horizon comme l'astre du soir.
blX-NEU\ lÈME
MÉDÏTATTON.
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