AU MARQUIS DE LA MAISONFORT
Oh Î qui m'emportera vers les tièdes rivages Où l'Arno, couronné de ses pales ombrages, Aux murs de Médicis en sa course arrêté , Réfléchit le palais par un sage habité,
i4o MÉDITATIONS
Et semble au bruit flatteur de son onde plus lente, Murmurer les grands noms de Pétrarque et du Dante ? Ou plutôt , que ne puis- je, au doux tomber du jour , Quand, le front soulagé du fardeau de la cour, Tu vas sous tes bosquets chercher ton Egérie, Suivre , en rêvant , tes pas de prairie en prairie , Jusqu'au modeste toit par tes mains embelli , Oii tu cours adorer le silence et Toubli ! J'adore aussi ces dieux : depuis que la sagesse Aux rayons du malheur a mûri ma jeunesse , Pour nourrir ma raison des seuls fruits immortels , J'y cherche en soupirant l'ombre de leurs autels ; Et, s'il est au sommet de la verte colline, S'il est sur le penchant du coteau qui s'incline , S'il est aux bords déserts du torrent ignoré Quelque rustique abri, de verdure entouré. Dont le pampre arrondi sur le seuil domestique Dessine en serpentant le flexible portique , Semblable à la colombe errante sur les eaux , Qui, des cèdres d'Arar découvrant les rameaux, Vola sur leur sommet poser ses pieds de rose , Soudain mon ame errante y vole et s'y repose. Aussi, pendant qu'admis dans les conseils des rois, Représentant d'un maître honoié par son choix, Tw tiens un des grands (ils de la riame du monde;
POÉTIQUES. i4i
Moi, parmi les pasteurs, assis aux bords de l'onde, Je suis d'un œil rêveur les barques sur les eaux , J'écoute les soupirs du vent dans les roseaux; Nonchalamment couché près du lit des fontaines , Je suis l'ombre qui tourne autour du tronc des chênes , Ou je grave un vain nom sur l'écorce des bois. Ou je parle à l'écho qui répond a ma voix ; Ou , dans le vague azur contemplant les nuages , Je laisse errer , comme eux , mes flottantes images ; La nuit tombe, et le Temps, de son doigt redouté, Me marque un jour de plus, que je n'ai pas compté.
Quelquefois seulement, quand mon ame oppressée Sent en rhythmes nombreux déborder ma pensée , Au souffle inspirateur du soir, dans les déserts Ma lyre abandonnée exhale encor des vers ! J'aime à sentir ces fruits d'une sève plus mûre Tomber, sans qu'on les cueille, au gré de la nature; Comme le sauvageon secoué par les vents , Sur les gazons flétris , de ses rameaux mouvans Laisse tomber ses fruits que la branche abandonne, Et qui meurent au pied de l'arbre qui les donne. Il fut un temps peut-être où mes jours mieux remplis , Par la gloire éclairés, par l'amour embellis, Et fuyant loin de moi sur des ailes j-apides,
î4i>^ MEDITATIONS
Dans la milt du passe» no toniba'uMil pns si vides.
Vux douteuses clartés de riiuinaine raison, Egare dans les cieux sur les pas de Platon , Par ma propre vertu je cherchais à c onnaître Si l'ame est en effet un souffle du grand Etre; Si ce rayon divin , dans l'argile enfermé , Doit être mir la mort éteint ou rallumé: S'il doit après raille ans revivre sur la terre ; Ou si, changeant sept fois de destins et de sphère, Et montant d'astre en astre à son centre divin , D'un but qui fuit toujours il s'approche sans fin; Si dans ces changemens nos souvenirs survivent; Si nos soins , nos amours , si nos vertus nous suivent ; S'il est un juge assis aux portes des enfers, Qui sépare à jamais les justes des pervers; S'il est de saintes lois qui, du ciel émanées, Des empires mortels prolongent les années, Jettent un frein au peuple indocile à leur voix, Et placent l'équité sous la garde des rois; Ou si d'un dieu qui dort l'aveugle nonchalance Laisse au gré du destin trébucher sa balance, Et livre, en détournant ses yeux indifférons, La nature au hasard, et la terre aux tyraus. Mais, ainsi (pie des cieux, où son vol se déploie, li'aigle souvent trom[H'' redescend sans sa pi*(jie,
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Dans ces vastes hauteurs où mon œil s'est porté Je n'ai rien découvert ([ue doute et vanité; Et, las d'errer sans fin dans des champs sans hmite, Au seul jour oii je vis^ au seul bord que j'hahite J'ai borné désormais ma pensée et mes soins : Pourvu qu'un dieu caché fournisse à mes besoins; Pourvu que, dans les bras d'une épouse chérie, Je goûte obscurément les doux fruits de ma vie; Que le rustique enclos, par mes pères planté, Me donne un toit l'hiver, et de l'ombre l'été; Et que d'heureux enfans ma table couronnée D'un convive de plus se peuple chaque année, Ami, je n'irai plus ravir si loin de moi, Dans les secrets de Dieu , ces comment, ces pourquoi ; Ni du risible effort de mon faible génie Aider péniblement la sagesse infinie.
Vivre est assez pour nous ; un plus sage l'a dit : Le soin de chaque jour à chaque jour suffit. Humble, et du Saint des Saints respectant les mystères, J'héritai l'innocence et le Dieu de mes pères; En inclinant mon front j'élève à lui mes bras; Car la terre l'adore et ne le comprend pas : Semblable à l'alcyon , que la mer dorme ou gronde , Qui dans son nid flottant s'endort en paix sur Tonde, Me reposant sur Dieu du soin de me guider
i44 MEDITATIONS POÉTIQUES.
A ce port invisible où tout doit aborder ,
Je laisse mon esprit , libre d'inquiétude ,
D'un facile bonheur faisant sa seule étude ,
Et, prêtant sans orgueil la voile à tous les vents,
Les yeux tournés vers lui , suivre le cours du temps.
Toi qui , long-temps battu des vents et de l'orage , Jouissant aujourd'hui de ce ciel sans nuage, Du sein de ton repos contemples du même œil Nos revers sans dédain, nos erreurs sans orgueil, Dont la raison facile, et chaste sans rudesse, Des sages de son temps n'a pris que la sagesse, Et qui reçus d'en -haut ce don mystérieux De parler aux mortels dans la langue des dieux; De ces bords enchanteurs oii ta voix me convie , Où s'écoule à flots purs l'automne de ta vie. Où les eaux et les fleurs , et l'ombre et l'amitié , De tes jours nonchalans usurpent la moitié, Dans ces vers inégaux que ta muse entrelace , Dis-nous, comme autrefois nous l'aurait dit Horace, Si l'homme doit combattre ou suivre son destin; Si je me suis trompé de but ou de chemin ; S'il est vers la sagesse une autre route à suivre. Et si l'art d'être heureux n'est pas tout l'arl de vivre?