REVUE DE LA QUINZAINE
Je la vois telle que vous Tavez peinte, et je me demande ce que je suis pour prétendre à la place qu'elle occupait dans votre cœur. Alphonse, il faut la lui garder et que moi je sois toujours votre mère. Vous m'avez donné ce nom alors que je croyaio en mériter un plus tendre. Mais depuis je vois tout ce qu'était pour vous Elvire (ici Graziella), je vois bien aussi que ce n'est pas sans réflexion que vous avez senti que vous ne pouviez être que mon enfant. Je commence à croire même que vous ne devez être que cela et si je pleure, c'est de n'avoir pas été placé sur votre route quand vous pouviez m'aimer sans remords et avant que votre cœur se fût consumé par une autre.
Julie croyait qu'on n'aimait qu'une fois et s'imaginait que la petite pêcheuse de corail avait été cet amour. On se demande aussi, en lisant cette lettre, et les suivantes, si ce n'est pas Lamartine qui avait voulu restreindre ainsi leur tendresse.
N'avez-vous pas dit, ajouta-t-elle, ne suis-je pas sûre que vous avez pour moi une passion filiale. Cher Alphonse, je tâcherai qu'elle me suffise.
Et ceci n'est-il pas un aveu de sa chair :
L'ardeur démon âme et de mes sentiments voudrait encore une autre passion avec celle-là ou que du moins il me fût permis devons aimer d'amour et de tousles amours !mais s'il faut vous le cacher, ô mon ange, si vous êtes tellement dans le ciel que vous repoussiez les passions de la terre, je me tairai, Alphonse ! J'en demanderai à Dieu la force et il m'accordera de vous aimer en silence.
Son exaltation grandit encore chaque jour, à mesure que sa maladie augmente. Gomme preuve de son amour, elle se disait « capable de tout quitter dans le monde, de se jeter à ses pieds et de lui dire : Disposez de moi, je suis votre esclave, je me perds, mais je suis heureuse, je vous ai tout sacrifié : réputation, hojineur, état, que m'importe? Je vous prouve que je vous adore. Vous n'en pouvez plus douter. C'est un assez beau sort que de mourir pour vous à tout ce que l'e chérissais avant vous. »
La jalousie, et ce désir d'être tout pour lui, et d'effacer, en lui, le souvenir de Graziella, l'eût sans doute menée, enfin I dans les bras de son ange. Mais ce fut à Aix même, où il l'attendait, que Lamartine apprit la gravité de sa maladie et bientôt, à Millj, où il était retourné, sa mort. Dans une dernière lettre, elle lui disait son espoir de vivre, mais aussi sa résolution de devenir digne des « grâces immenses » que Dieu lui avait faites.
Qu'à présent, mon ami, vos lettres puissent toujours être lues par tout le monde. Je ne puis plus en recevoir d'autres et je ne le désire même pas. . , Adieu, mon ami, je vous aime comme une bonne et tendre mère toujours.
Toute sa vie, Lamartine porta le deuil de cette femme. Il ne se consola jamais, nous dit M. Séché. Cependant, il se remit vite à travail-
MEKCVRE DE FRANGE— 1-1-1906
1er : « Les poètes, dit encore M. Séché, ne ressemblent pas au commun des mortels. Ils chantent, tandis qu'ils pleurent encore. C'est leur façon d'endormir leur mal, ou de Téterniser. » A partir de ce moment, les chants de Lamartine devinrent définitifs; il avait trouvé sa note personnelle, voluptueusement relig-ieuse, lamartinienne. Elvire, sans doute, fut pour beaucoup dans cette évolution, mais il faut ajouter aussi que Lamartine atteig^nait alors sa pleine maturité, et que de nombreux essais lui avaient enfin donné la maîtrise. Quel qu'en soit l'objet, Tamour est la meilleure culture personnelle ; la valeur individuelle d'une femme y ajoute encore. Et puis, décidément, cette liaison de ces deux êtres d'élite, était plus qu'un simple adultère ; de s'être surmontés l'un et l'autre, ils acquirent une intensité de sentiment vraiment surhumaine, ce qui ne veut pas dire supra-terrestre. Les grandes voluptés d'Elvire, au moins depuis son retour à Paris, furent d'imagination : elle passa ses dernières nuits à relire les lettres de son ami, à en cueillir les baisers :« Couvre-moi de baisers, disait Héloïse,j,e devinerai le reste (i). »
Pour finir, je résumerai ici les preuves que donne M. Séché, de la vertu de Julie. La correspondance de Lamartine avec M^^^ de Canonge, où il lui parle de son amie. Mais surtout ce fait que Mme Charles, quelques jours avant de mourir, mit sous deux enveloppes qu'elle remit ensuite à son mari, à l'adresse d'Aymon de Virieu, leur ami commun^ qu'elle attendait, les lettres de Lamartine. Si ces lettres avaient été de nature à la compromettre, ne les auraitelle pas détruites ? En tout cas, elle n'aurait pas commis V imprudence de les remettre à son mari.
Quant aux lettres que Lamartine dut sacrifier à des devoirs de prudence, leur destruction ne remonte pas à 1849, comme le dit M.Doumic, mais avant i834 (lettre de Lamartine à Hyde de Neuville) et probablement, on devine pourquoi, au moment de son mariage.
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