LITTÉRATURE
Léon Séché : Lamartine de j8i6 à i83o. Elvire et les Méditations ; Mercure de France. — René Doumic : Lettres d' Elvire à Lamartine ; Hachette. — Mémento.
M. Léon Séché, poursuivant ses études d'histoire romantique, nous donne aujourd'hui un beau volume, orné de gravures et d'autogra-
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phes : Lamartine de 1816 à 1830. Elvire et les Méditations. C'est une étude vivante, où la critique littéraire s'appuie sur des faits précis, sur la vie du poète. Elvire prend ici une grande importance littéraire, puisqu'elle fut la source, très pure, nous affirme M. Séché, des Méditations. Ce fut son amour qui orienta l'âme de Lamartine vers cette religiosité poétique qui caractérise son œuvre, en révélant le poète à lui-même. Elvire eut ainsi, par reflet, une influence sur toute une période littéraire, sur toute une génération d'amants. Elle symbolisa l'Amour romantique, qui n'était pas nécessairement platonique, mais aimait à se concevoir surhumain et à s'appuyer sur de l'éternité. Les sourires d'Elvire,ses désirs, ses ardeurs, ses pleurs, ses douleurs, ses reg-rets, chantés par Lamartine, furent répétés par mille et mille bouches de femmes. Que d'amants ont pris conscience de leurs sentiments dans les Méditations, que d'amants peut-être se sont refusés à l'amour charnel pour être plus semblables à Elvire. Le romantisme fut une belle maladie : Elvire, malade et poitrinaire, le symbolise décidément bien.
Elle fut long-temps, cette Muse, considérée comme une abstraction, une création du poète. Sans doute Lamartine l'a stylisée, mais celle qu'elle fut en réalité, et que M. Séché fait revivre dans son ouvrage, demeure une belle figure, mystérieuse encore, malgré de précis documents.
Femme très ardente, créée pour toutes les voluptés de l'amour réel, sa chair trop délicate ne les aurait pu accueillir : toute la chaleur de son sang" monta à son cerveau, et cela produisit un merveilleux flamboiement. Cet amour impossible aurait créé en elle un sentiment voluptueux et relig-ieux d'une grande puissance, un sentiment nouveau, où le désir, sans issue, gardait toute son intensité. Préludes perpétuels que la mort éternisa: le poète conserva toute sa vie l'image de cette femme, belle, amoureuse, pleine de désirs, dont il n'aurait connu que les baisers de la bouche. Peut-être, dans cette hypothèse, une seconde rencontre au bord du lac eût-elle provoqué le sacrifice; mais, mourante, Elvire ne put se rendre au rendez-vous ; elle le fixa au delà de la mort. Lamartine, par amour, voulut y croire; il écrivit le Lac : la poésie lamartinienne était née
Le point de départ de cette étude de M. Séché fut la publication dans la Revue des Deux-Mondes (i^»" fév. iQoG) des Lettres d'Elvire à Lamartine (depuis réunies en une plaquette); lettres échappées à la destruction de sa correspondance, et seuls documents qui nous restent pour caractériser cette liaison, sentimentale et amoureusement filiale. Le commentaire dont INL Doumic enveloppe cette correspondance, affirme ce qu'il est difficile de prouver, la réalité eflective de cette double passion. « Combien, dit-il, nous voilà loin de cet amour sans trouble qu'on nous donnait pour n'être que la
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cominunioa de deux âmes I Et quelle joie nous éprouvons à retrouver la vie palpitante et la réalité complexe du cœur humain. »
Les quelques lettres d'El vire publiées ici ne prouvent pas tant que cela; elles promettent seulement, elles indiquent que les deux amants ne peuvent échapper à la double attraction qui les approche charnellement de plus en plus l'un de l'autre. Ils ont joué au fils et à la mère; ils ont essayé de se prouver qu'ils ne pouvaient être que cela; mais ils sont à peine dupes de leur marivaudage sentimental, déjà leurs bouches s'unissent, et les voilà près de l'inceste. La mort seule, je crois, interrompit la log-ique de l'aventure. Ce dénouement du hasard eut peut-être son influence sur Lamartine, en perpétuant un sentiment qui se fût consumé de lui-même.
Les lettres d'El vire ne permettent pas d'affirmations (i) ; elles sont brûlantes, mais douloureuses et n'ont pas cette plénitude de bonheur que donne l'amour heureux, mais plutôt cette sorte de reg'ret que donnent les situations fausses. Les amants voudraient classer leur amour, se persuader qu'il est au-dessus de la vie. Mais rien n'est audessus de la vie. Il faut comprendre aussi que la poésie, ici, a stylisé l'aventure; les poètes sont des hommes: ils vivent, et des auteurs, qui de leur propre vie font de l'art. El vire n'était que malade, lorsque Lamartine, sur les bords du Lac qu' « elle » ne devait pas revoir, composait sa Méditation : ses sentiments étaient fixés, sa douleur cristallisée. Un peu plus tard, lorsqu'il demandait beaucoup de détails sur les derniers moments de sa chère morte, le poète songeait au Crucifix. Et, en somme, c'est ce qu'il y a de plus intéressant, la douleur qui crée un poète.
L'accusation de M. Doumic scandalisa M. Séché; il le dit:
J'en fus scandalisé et presque aussi contrarié que M. de Monthérot (propriétaire actuel du château de Saint-Point) qui ne croyait certainement pas, en confiant à M. Doumic ces lettres d'Elvire, lui fournir des armes pour attaquer sa vertu.
D'ailleurs cette étude de M. Doumic parut insuffisante àM. Séché. Il fit des recherches et réussit à reconstituer la généalogie et toute la vie de cette Julie Bouchaud des Herrettes, qui devait devenir Mme Charles et l'inspiratrice de Lamartine.
Je ne puis ici, mêmeen résumé, dire quelle fut la vie réelle de Julie Bouchaud. C'est un roman qu'il faut lire dans l'ouvrage de M. Séché (2). Elle avait vécu sept ou huit années de son enfance à Saint-
(i) 11 faudrait retrouver les lettres égarées de Lamartine à son ami Aymon de Virieu ; elles seraient, paraît-il, beaucoup plus affirmatives que les documents publiés jusqu'à ce jour. Ces lettres n'ont sans doute pas été détruites. On me donne ce renseignement, à la dernière minute.
(2) Qui contient, en outre, d'autres très intéressants chapitres que je ne puisque citer; La mère de Lamartine, Le& Sources littéraires des Méditations, Les Manus-
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Doming-ue. Revenue en France, après la Révolution, elle épousa le chimiste Charles, séduit par sa beauté et sa pâleur de malade et de créole. De son côté, (c elle éprouva pour lui une sympathie très vive, malgré l'énorme différence d'âg-e qu'il y avait entre eux ». Fêtée par la société parisienne, elle dédaigna vite ces succès mondains Déjà malade et poitrinaire, sa santé demandait beaucoup de soins et de ménagements. Mais cet état de santé la prédisposait peut-être à l'amour; on sait avec quelle folie, les poitrinaires tendent vers l'amour, sans doute parce qu'intuitivement ils devinent la brièveté de leur vie. Son âme, préparée par la lecture de Rousseau, était prête et tapissée de sensibilité. Lamartine, lui aussi, était un fervent de Rousseau : le mélange de cette double réaction de sensibilité produisit la poésie lamartinienne.
Ce fut à Aix, où elle était allée chercher un peu de soleil et de santé, queJulie rencontra Lamartine. Ce qui est curieux, et ce que M. Séché explique bien, c'est Tétat d'attente inquiète de ces deux âmes, qui, chacune, cherchent leur complément. Elles le trouvèrent : le hasard a quelquefois du g-énie. Lamartine avait 26 ans, elle d2. Ce que furent ces premiers quinze jours, on le devine ; ils essayèrent de s'expliquer laspontanéité de leur mutuelle tendresse et ne comprirent pas d'abord que ce n'était que de l'amour. Et ce n'est pas le seul exemple de l'amour qui se cache sous le masque de l'amitié. Mais l'amitié qui unit la bouche d'un homme aux lèvres d'une femme, est-ce de l'amitié? Elvire veut se le persuader. A son retour à Paris, elle écrit à son amant, qu'elle vient de presser maternellement dans ses bras:
Ne vous aimeraî-je pas comme il (le ciel) le voudra,, comme fils, comme ange, comme frère? et vous, vous, cher enfant, ne lui avez-vous pas depuis longtemps promis de ne voir en moi que votre mère ?
Elle se souvient :
Chère vallée d'Aix! ce n'était pas ainsi que vous nous rassembliez, vous n'étiez pas pour nous avare des joies du ciel! elles duraient comme notre amour, sans termes, sans bornes ! elles auraient duré toute la vie ! Ici les voilà déjà troublées.
Ce sontces « joies du ciel » qu'on a voulu transposer en joies charnelles. Ces joies du ciel ont sans doute une base physique, mais peut-être seulement, en ce qu'elles demeurent au seuil du désir. Et, ce qui prouve la volupté mystique de l'amour de Julie, c'est cette jalousie, cotte vraie jalousie physique qu'elle éprouva envers Graziella, la première ébauche d'Elvire, lorsque Lamartine lui eut fait lire les premiers vers qu'il avait écrits à sa mémoire.
crils de Lamartine,^ etc. En a|)])CDdicc, ccXiv curieuse élude: Un précurseur de La tnnrtlne, Ckaric.s Loi/son, et une lettre de M""» liessonnet-Fabre sur /'écriture et le portrait d'E luire, qui apporte une preuve de la chasteté de l'héroïne.