SUR CETTE NOUVELLE
plus insupportable innovation, elle se sentit plus délicieusement étonnée par les Martyrs et les Méditations poétiques! C'est une si grande consolation pour un peuple qui ne croit plus à rien , de croire encore a ses poètes ! La poésie, dernière religion des peuples qui n'en ont plus !
A cette ressemblance morale qui unit si intimement nos deux grands écrivains, il faut ajouter une autre ressemblance qui n'échappera à personne. Tous les deux ils ont foi à la royauté comme ils ont foi à l'Evangile. Pour eux le malheur est une religion consacrée à deux fois. Pour eux, un trône détruit est comme un autel renversé, une chose digne de respect et de larmes, comme si elle était debout! Le chrétien s'assied sur les débris de cet autel, et il prie. Il s'agenouille au trône renversé, par cela même qu'il est renversé, et il se souvient. Alors, à force de débris et de ruines, il se trouve que le poète devient homme d'état. Lui seul possède l'intelligence de ces désastres au-delà des désastres vulgaires. Vous vous souvenez du discours de M. de Chateaubriand à la chambre des pairs, quand il fît ses adieux à la pairie; vous savez par cœur la dernière ode de Lamar-
tine pour sauver les prisonniers de Vincennes! Quelle éloquence des deux cotés ! quel noble courage ! quelle poésie et quelle ame! C'est ainsi qu'on se constitue poète national ! Une révolution a beau passer sur la popularité de ces deux hommes , entraînant toutes les autres popularités et jetant aux gémonies ses favoris de la veille ; ces deux hommes , poètes que rien n'abat et ne décourage , arrivent au rebours de cette révolution; ils la regardent en face et la tutoient, non pas en complices , mais en poètes ; pour elle ils ont des paroles d'amertume et de pitié. N'importe , la révolution (toutes les révolutions se connaissent en poésie) adopte les deux poètes , elle les couvre de son manteau , elle les protège de son ombre , elle les écoute , quoi qu'ils disent ; à eux seuls elle conserve leur renommée , leur indépendance , leur gloire et leur droit de tout dire. Il n'y a que de grands poètes qui aient de ces privilèges-là.
Aussi, voyez ce qui arrive! Depuis la révolution de juillet, on a fait deux éditions des œuvres complètes de M. de Chateaubriand. Ce livre , tout aristocrate autrefois, est devenu un livre populaire. Il s'est élevé au bon marché en librairie , cette chose si dif-