A M. VICTOR HUGO
Déjà la première hiroiulelle , Seul être aux ruines fidèle,, Revient effleurer nos créneaux Et des coups légers de son aile Battre les gothi(jues vitraux
3ro EPITRE FAMILIERE
Oii l'habitude la rappelle.
Déjà l'errante Philomèle, Modulant son brillant soupir, Trouve sur la tige nouvelle Une feuille pour la couvrir ; Et de sa retraite sonore Où son chant seul peut la trahir, Semble une voix qui vient d'éclore Pour saluer avec l'aurore Chaque rose qui va s'ouvrir.
L'air caresse , le ciel s'épure , On entend la terre germer; Sur des océans de verdure Le vent flotte pour s'embaumer; La source reprend son murmure; Tout semble dire à la nature :
Encore un printemps pour aimer!
Encore un degré vers la tombe Où des ans aboutit le cours !
Encore une feuille qui tombe De la couronne de nos jours, Sans que la main l'ait savourée, Sans (jue ton cœur l'ait respirée' Opendant nos printemps sont courts
A M. VICTOR HUGO. 3ii
Epris de la seule nature , Horace, ambitieux d'oubli, Lui confiant sa vie obscure, Ecoutait l'éternel murmure Des cascades de Tivoli.
Souvent , assis sur ces ruines D'où je voyais mourir le jour Sous l'ombre de ces deux collines Qui cachaient son humble séjour.
J'allai, plein des mêmes pensées, Chercher ses traces effacées Aux lieux par son ombre habités; Et livrant ses vers au zéphyre A leur écho faire redire Les sons plaintifs de cette lyre Qu'il a deux mille ans l'épétés !
Fuyant le tumulte des villes , Aux lieux 011 les vagues tranquilles Lavent les bords silencieux , Virgile, assis sur le rivage.
Charmait les rochers de la plage , De ses concerts mystérieux.
Dans la solitude qu'il aime, Tl marquait du doigt l'arbre même Qui devait ombrager ses os.
3i2 EPITRE FAMILIERE
Et voulait que dans le lieu sombre Le concert des mêmes échos Berçât le sommeil de son ombre Du doux bruit des vents et des flots J'ai vu la retraite enchantée Oii , las d'une vie agitée Par les orages du malheur , Le Tasse , suivi par Tenvie , Revêtait , pour cacher sa vie , Les humbles habits d'un pasteur.
Au penchant du cap de Sorrente, Au pied d'un agi'este rocher, Bords oii la vague transparente Berce le paisible nocher, Sous l'oranger de la colline On voit encor l'humble ruine De ce poétique séjour ; L'écho des vents et des cascades Y roule à travers les arcades Des sons de tristesse et d'amour!
Et toi , leur enfant , tu t'exiles Des lieux par la muse habités, Pour traîner des loisirs stériles Dans l'an" corrompu des ril(\s !
A M. VICTOR HUGO. 3i3
Oiseau chantant parmi les hommes , Ah ! reviens à l'ombre des bois ; 11 n'est qu'au désert où nous sommes Des échos dignes de ta voix!
Viens respirer avant Faurore L'air embaumé qui semble éclore Des baisers des fleurs et du jour, Et mêlant ton ame encor pure Avec le ciel et la nature Rêver et chanter tour-à-tour !
Non loin de la rive embellie , Oii la Saône aux flots assoupis Retrouve sa pente, et l'oublie Pour caresser les verts tapis Où son cours cent fois se replie , Au pied des monts où l'on croit voir La nuit s'enfuir, le jour éclore.
Dont les neiges que le ciel dore , Comme un majestueux miroir, Sur nos champs projettent encore Les premiers reflets de l'aurore Et l'ombre lointaine du soir, Entre deux étroites collines Se creuse un oblique vallon ,
3i4 ÉPITRE FAMILIÈRE
Tel que Virgile ou Fénélon L'auraient peint de leurs mains divines; Le double mont qui le domine Et le défend de l'aquilon Sous le poids des forêts s'incline, -^ Et de pente en pente décline Jusqu'au lit bordé de gazon Où notre humble ruisseau sans nom Déroule sa nappe argentine, Et dans son onde cristalline Aime à bercer le doux rayon De la lune qui l'illumine.
Le tiède regard du soleil Le colore dès son réveil De ses lueurs les plus dorées , Et le soir ses teintes pourprées Peignent le nuage vermeil Où nage son disque , pareil A des roses décolorées ; Et grâce à l'aspect de ces lieux , Tour-à-tour éclatant ou sombre , Chacun de ses pas dans les cieux, Par un contraste harmonieux , Y fait lutter le jour et l'ombre !
Les champs, les flcMirs, Kîs eaux, les bois,
^ A M. VICTOR HUGO, 3ir>
L email ondoyant des prairies.
Semés sur ses pentes fleuries, S'entrelacent comme par choix, Et semblent se plier aux lois Des plus riantes symétries.
Le saule , penché sur les eaux ,
Y baigne ses tristes rameaux D'où ses larmes tombent en pluie ^ Et qu'en agitant ses berceaux L'haleine du zéphyr essuie.
Sur le tronc mousseux des ormeaux
La vigne avec grâce s'appuie,
Et couvre de ses verts arceaux
La moisson par l'été jaunie. yi.5.
L'onde amoureuse du rocher,
D'où l'entraîne un courant rapide,
En retombe en nappe limpide,
Y remonte en poussière humide, Semble chercher à s1fc;acher A ses flancs en perle liquide Qu'un rayon du jour vient sécher; Et, roulant sans bord sur sa pente Que son écume au loin blanchit , Bouillonne, fuit, dort ou serpente, Gronde, murmure, et rafraîchit
3i6 ÉPITRE FAMirAÈB^^^ ^
L'air que charme sa plainte errante.
Suspendue aux flancs des coteaux I/humble chaumière des hameaux Blanchit à travers le feuillage; Le couchant dort ses vitraux , ,. ' ' Et du toit couvert de roseaux La fumée en léger nuage Monte et roule ses plis mouvans , Et cède aux caprices des vents Qui la bercent sur le bocage.
Au sommet d'un léger coteau , Qui seul interrompt ces vallées, S'élèvent deux tours accouplées Par la teinte des ans voilées , Seul vestige d'un vieux château Dont les ruines mutilées Jettent de loin sur le hameau Quelques ombres détlantelées ; Elles n'ont plus d'autres vassaux Que les nids des joyeux oiseaux, L'hirondelle et les passereaux Qui peuplent leurs nefs dépeuplées; Le lierre au lieu des vieux diapeaux Fait sur leurs cimes crénelécîs
A MI til^Td^flrUGO. 3i7
Flotter ses touffes déy;;kw^ëes, Et tapisse de verts manteaux Les longues ogive$ moulées, Où les vautours et les corbeaux , Abattant leurs noires volées , Couvrent seuls les sombres créneaux, De leurs sentinelles ailées.
Ce n'est plus qu'un débris des jours, Une ombre, hélas! qui s'évapore.
En vain à ces nobles séjours.
Comme le lierre aux vieilles tours, Le souvenir s'attache encore ; Minés par la vague des ans.
Sur le cours orageux du temps Leur puissance s'en est allée :
Us font sourire les passans , Et n'ont plus d'autres courtisans Que les pauvres de la vallée.
Autour de l'antique manoir, Tu n'entendras d'autre murmure Que les soupirs du vent du soir Glissant à travers la verdure.
Les airs des rustiques pipeaux , Ou la clochette des troupeaux Regagnant leur étable obscure,
3i8 KPITRE VAMILIÈRL:
Et quelquefois les doux concorls D'une harpe mélancolique, l^ont une brise ossianique Vient par niomens ravir les airs, A travers l'ogive gothique, A récho de ces murs déserts.
C'est là que l'amitié t'appelle; C'est là que de tes heureux jours, jy A->.' Par mille gracieux détours, » . Sur une pente naturelle,
Tu laisseras errer le cours ; C'est là que la Muse rêveuse, ^ Descendant du ciel sur tes pas,
Viendra, t'ouvrant ses chastes bras, Comme une aile silencieuse, T'enlever aux soins d'ici-bas î Notre ame est une source errante Qui, dans son onde transparente, S'empreint de la couleur des lieux; De la nature elle est l'image :
Tantôt sombre comme un nuage, Tantôt pure comme les cieux!^ Sij quittant ses rives Heuiieis; Ses Ilots, par leur [)eiile ciiqicirUs,
V M. VICTOR HUGO. :\\i)
Vont laver ces plages flétries
Par l'ombre obscure des cités,
Elle perd la teinte azurée,
Et , ne conservant que son nom ,
Elle traîne une onde altérée,
Que souille un orageux limon ,
Et le pasteur qui la vit naître
S'étonne, et ne peut reconnaître
L'eau murmurante du vallon.
Mais, dès qu'abandonnant ces plages,
Et retrouvant son lit natal ,
Sa pente , sous de verts ombrages ,
Ramène son flot de cristal ,
Sur le sable d'or qu'elle arrose ,
En murmurant elle dépose
L'ombre qui ternit ses couleurs,
Et, dans son sein que le ciel dore.
Limpide, elle retrace encore
L'azur du soir ou de l'aurore ,
Les bois, les astres et les fleurs !
LE RETOUR
JÊÊÊ'
LE RETOUR
Vallon, rempli de mes accords, Ruisseau, dont mes pleurs troublaient Tonde, Prés, collines, forêt profonde; Oiseaux, qui chantiez sur ces bords!
3^4 LE RETOUR
Zéphyr , (Ju'embaumait son haleine , Sentiers , où sa main , tant de fois , M'entraînait à l'ombre des bois, Où l'habitude me ramène !
Le temps n'est plus! mon œil glacé, Qui vous cherche à travers ses larmes, A vos bords, jadis pleins de charmes, Redemande en vam le passé !
La terre est pourtant aussi belle , Le ciel aussi pur que jamais !
Ah! je le vois, ce que j'aimais Ce n'était pas vous, c'était elle!
ÉPITRE
A M. AMÉDÉE Dlî PASTOREÏ
EPITRE