A M. AMÉDÉE DE PASTORET
Du poète tic Stényclare Si notre âge assoupi retrouvait les accords, J'irais, je chanterais sur le luth de Pindare • Ou l'hymne du triomphe ou la gloire des morts.
328 EPITRE
Qu'il est beau de voler dans la noble carrière
Sur la trace de nos soldats !
De suspendre sa lyre au bronze des combats, Et, dans des tourbillons de flamme et de poussière,
D'exciter leur vertu guerrière, Ou de chanter la gloire en face du trépas !
La Muse aime à planer sur les champs du carnage ^ A fouler sous ses pieds des lambeaux d'étendards , T^es membres des héros sur la poussière épars, Et les tronçons brisés des glaives que leur rage Semble encor défier de ses derniers regards.
Quel accompagnement sublime Pour les chants inspirés du barde audacieux , Que le bruit du canon roulant de cime en cime, Ou le cri du coursier que la trompette anime, Ou le fracas du pont qui gronde et qui s'abîme
Sous la bombe tombant des cieux !
Fier alors du péril, le poète partage
La sainte gloire du guerrier. Et cueille, transporté de joie et de courage, Quelques rameaux sanglans de son même laurier.
A M. AMÉDÉE DE PASÏORET. 329
Mais mon génie obscur est loin de tant d'audace;
Fuyant la scène des combats, J'aime mieux, sur les pas de Virgile ou d'Horace, Dans quelque bumble Tibur, comme eux cachant ma trace ,
Égarer mollement mes pas.
J'aime mieux du penchant des collines prochaines Entendre au loin monter le doux chant des pasteurs. Ou bourdonner l'abeille autour du tronc des chênes.
Ou de mes limpides fontaines Les flots assoupissans murmurer sous les fleurs.
J'aime mieux, dans ces bois où l'oiseau seul m'écoute, Cherchant dès le matin le silence et le frais, D'un pas inattentif perdre et chercher ma route, Et, soupirant mes vers dans leurs antres secrets. Entendre mes pas seuls résonner sous leur voûte, Ou les pleurs de la nuit distiller goutte à goutte Du dôme tremblant des forêts.
EPITRE
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Saint-Point, près Mi'icon, ç) février it!24-
Grâce aux vers enchanteurs que tout Paris répète, Ton nom a retenti jusque dans ma retraite; Et le soir, pour charmer les ennuis des hivers, Autour de mon foyer nous relisons ces vers Où brille en se jouant ta muse familière, Qu'eût enviés Térence, et qu'eût signés Molière.
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Comment peux-tu passer, parque;! don, par quel art, De Syracuse au Havre , et du Gange à Bonnard '^ Puis, déployant soudain les ailes de Pindare, Sur les bords profanés de Sparte et de Mégare Aller d'un vers brûlant tout-à-coup rallumer Ces feux dont leurs débris semblent encor fumer , Ces feux de la vertu , de l'honneur , du courage , Que recouvrent en vain dix siècles d'esclavage? Comment, redescendu de ce brillant séjour, Dans les bois de Meudon viens-tu chanter l'Amour? Franchissant d'un seul trait tout l'empire céleste, Le génie est un aigle, et ton vol nous l'atteste!
Relégué loin des bords oii tout Paris charmé Voit le fier Manlius en bourgeois transformé , Obéissant aux cris d'un parterre idolâtre, Livrer ton nom modeste aux bravos du théâtre , Je n'ai point encor lu ces chants que par ta voix Messène a soupires pour la troisième fois. En vain l'écho léger que chaque jour public, Oracle du matin que le soir on oublie, A porté jusqu'à moi quelques lambeaux de vers , Quelcjucs sons décousus de tes brillans concerts : Dans ma soif des beaux vers , que ton nom seul rai lume. J'ai dévoré la page, et j'attends le voluiiic.
On dit que dans ces cliants ton génie exalté Prêche à des convertis l'antique liberté ; On dit qu'après trente ans d'esclavage et de crimes Cette divinité respire dans tes rimes Les parfums épurés d'un chaste et noble encens ; Que son nom dans ta bouche a repris son beau sens , Et que, de trois pouvoirs lui formant un trophée, De son bonnet sanglant ta main l'a décoiffée. Ah ! j'en rends grâce à toi ! nous pourrons adorer Celle qu'avant tes vers il nous fallait pleurer; Son culte entre tes mains est pur et légitime : Tu rentrais tes dieux s'ils commandaient le crime.
Pour moi, tremblant encor du nom qu'elle a porté, J'aborde ses autels avec timidité , Craignant à chaque instant qu'arraché de sa base Le dieu mal affermi ne tombe et nous écrase. Le siècle ou je naquis excuse mes terreurs : J'entendais au berceau le bruit de ses fureurs; Son arbre, dont le sang arrosait les racines , Portait, au lieu de fruits, la mort et les rapines. Pour la première fois quand j'invoquai son nom. Ce fut sous les verrous d'une indigne prison , Dans les étroits guichets d'un cachot solitaire. Elle me disputait aux baisers de mon père ,
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Qui, caressant son fils à travers les barreaux, Payait d'un reste d'or la pitié des bourreaux. Je vis, en grandissant, je vis sa main sanglante Arracher des autels la prière tremblante, Souillei^, jeter au vent la cendre des tombeaux, Des temples avilis disperser les lambeaux , Et, le pied chancelant des suites d'une orgie, Couvrant ses cheveux plats du bonnet de Phrygie, Au long cri de la mort, à sa voix renaissant, Danser sous l'ëchafaud qui ruisselait de sang. Oui, voilà sous quels traits, dans ma sombre pensée. Par la main du malheur son image est tracée. Pardonne, 6 Liberté! pour effacer ces traits 11 faut, il faut au moins un siècle de bienfaits.
Hâte ces jours heureux, toi qui chantes sa gloire! Mêle une page blanche à sa funèbre histoire: Qu'on la voie en tes vers, vierge de sang humain, Rejeter ce poignard qui ruisselle en sa main; Devant un sceptre juste incliner un front hbre; De la force et du droit maintenir l'équilibre; Nous couvrir d\me main du bouclier des lois. Et de l'autre affermir la majesté des rois.
Ma
ais c'est assez parler de nos vaines (juerelles;
Le temps emportera ce siècle sur ses ailes ;
Et laissera tomber dans Téternelle nuit
De nos dissensions le misérable bruit.
D'autres siècles viendront, chargés d'autres promesses ;
Ils tromperont encor nos trompeuses sagesses;
Sur leur cours orageux l'homme encore emporté
Dans ses rêves nouveaux verra la vérité !
C'est la loi des esprits : tout cherche, et tout travaille.
Ce monde, cher Lavigne, est un champ de bataille
Oii des ombres d'un jour passent en combattant :
Pour qui? Pour un fantôme, un système, un néant,
Et, quand ils sont tout près de saisir leur idole,
C'est un ballon qui crève, et du vent qui s'envole.
Emule harmonieux des cygnes d'Eurotas , Ne prêtons point la lyre à ces tristes combats. Laissons d'un siècle vain l'impuissante sagesse Soulever ces rochers qui retombent sans cesse; Dans la coupe d'Hébé ne versons point de fiel ; Ne mêlons point les voix de ces filles du ciel , Ne mêlons pas les sons des lyres profanées Aux cris de passions de nos jours déchaînées : Mais demandons ensemble à la nature, aux dieux. Ces chants modérateurs, sereins, mélodieux, Ces chants de la vertu dont la sainte harmonie
338 EPITRE A M. CASIMIR DELAYIGNE.
Ressemble quelquefois h la voix du génie, Qui calment les partis , adoucissent les mœurs , S'élèvent au-dessus des terrestres clameurs , Et, sur l'aile du temps traversant tous les âges, Brillent comme l'iris sur les flancs des nuases.
Mais, adieu; de l'Épître osant braver les lois, La muse inattentive élève trop la voix. D'un ton plus familier, d'une voix plus touchante, Je voulais te parler, et voilà que je chante.
Ainsi , quand sur les bords du lac qui m'est sacré ,
Séduit par la douceur de son flot azuré,
Ouvrant d'un doigt distrait l'anneau qui la captive,
J'abandonne ma barque à l'onde qui dérive ,
Je ne veux que raser dans mon timide cours
De ses golfes rians les flexibles contours ,
Et , sous le vert rideau des saules du bocage ,
Glisser, en dérobant quelques fleurs au rivage.
Mais du vent qui s'élève un souffle inaperçu
Badine avec ma voile , et l'enfle à mon insu ;
Le flot silencieux sur la liquide plaine
Pousse insensiblement la barque qui m'entraîne;
L'onde fuit, le jour tombe; et, réveillé trop tard,
le vois le bord lointain fuir devant mon regard.
EPITRE
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Ônv la Ciberté.
Ca^ptif sous mes rideaux , dont la double barrière Enfermait avec moi la fièvre meurtrière , J'humectais vainement mes poumons irrités Des sirops onctueux par Charlard inventes;
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Mon rhume s'obstinait, et ma bruyante haleine Par secousse , en sifflant , s'exhalait avec peine. Tes vers , qui m'ont sauvé, m'ont appris , un peu tard ^ Qu'Apollon, pour guérir, vaut son docte bâtard; Et je crois, plein du dieu qu'en te lisant j'adore, Que l'oracle du Pinde est celui d'Epidaure.
Oui , tu m'as bien compris ; oui , cette liberté Qui séduit ma raison à sa mâle beauté, Que ma muse poursuit de son ardent hommage, Et dont mes fleurs d'un jour ont couronné l'image, Propice à l'innocent, redoutable au pervers, Est celle que Socrate invoque dans tes vers. Messène l'adorait au pied du mont Ithôme, Venise n'embrassa que son sanglant fantôme; Son arc de l'Helvétie a chassé les Germains , Et la flèche de Tell étincelle en ses mains.
Créé pour commander, l'homme naquit sans maître,
Et, chef-d'œuvre imparfait du Dieu qui le fît naître.
Avec l'instinct du bien vers le mal emporté ,
Pour choisir la vertu , reçut la hberté.
La licence est en lui l'abus d'un droit sublime :
La liberté gouverne, et la licence opprime.
Elle seule, à nos yeux, de son front sans pudeur
Sous un masque romain déguisa la laideur,
Et de la liberté simulacre infidèle,
Lui ravit nos respects en se donnant pour elle.
L'excès de la raison comme un autre est fatal ,
Et l'abus d'un grand bien le change en un grand mal.
Pour détrôner l'abus, proscrirons-nous l'usage?
Mais quel bienfait si grand , ou quelle loi si sage ,
Hors la tendre amitié, quel sentiment si beau,
Dont l'abus dangereux n'ait pas fait un fléau?
Du soupçon à l'œil faux la prudence est suivie ,
Et l'émulation traîne après soi l'envie :
Pour la philosophie, un jour on m'a conté
Que son front se gonfla d'avoir trop médité ;
Son cerveau douloureux s'ouvrit , et le sophisme
En sortit tout armé d'un double syllogisme;
Entre Euclide et Pascal , de l'excès du savoir
Naît le doute effaré qui regarde sans voir ;
La faiblesse pour mère a l'extrême indulgence,
Et l'extrême justice est presque la vengeance.
En punissant la faute, elle insulte au malheur :
La torture, à sa voix, fit mentir la douleur.
ïhémis moins rigoureuse est aujourd'hui plus juste;
Mais on la trompe encore, et sa balance auguste
N'incline pas toujours du coté du bon droit;
Son glaive tombe à faux et frappe en maladroit.
344 ÉPITRE
La chicane au teint jaune , aux doigts longs et difformes,
Entoure son palais du dédale des formes ,
Et dans lobscurité, les plaideurs aux abois
Sont par leurs défenseurs pillés au fond du bois.
J'ote à ce parvenu la toge qui le pare,
Et je découvre un sot caché sous la simarre !
Que faire? de Thémis briser les tribunaux?
Mettre sa toque en cendre, et sa robe en lambeaux?
Mais je vois un bandit, qui ne craint plus l'enquête,
A ma bourse, en plein jour, adresser sa requête;
Et deux plaideurs manseaux, de colère animés,
En champ clos pour leurs droits plaider a poings fermés.
Noble chevalerie, autrefois ta baimière
De l'Orient pour nous rapporta la lumière.
J'aime avec l'Arioste a vanter tes exploits
Dont la justice errante a devancé les lois;
A voir tes jeux guerriers , ton amoureux servage
Adoucir de nos mœurs l'aspérité sauvage.
Mais dans leurs jeux parfois tes preux moins innocens
Ont, la lance en arrêt, détroussé les passans.
Ont levé sur l'hymen des dîmes peu morales ,
Et, possesseurs armés de leurs jeunes vassales,
Opposant aux maris des remparts crénelés,
Ont plus fait d'orphelins qu'ils n'en ont consolés.
Eh bien, de nos romans bannirons-nous les fées? Irons-nous , de l'histoire arrachant tes trophées , Des excès féodaux d'un fougueux châtelain Flétrir Clisson, Roland, Rayard et Duguesclin?
Le saint amour des rois dans sa ferveur antique Des plus beaux dévoûmens fut la source héroïque. Mais cet amour outré mène au mépris des lois , Foule à pieds j oints l'honneur , le bon sens et nos droits , Sous le joug du pouvoir se jette avec furie, Compte un homme pour tout et pour rien la patrie. J'en conclus qu'en tous lieux , surtout chez les Français , L'incertaine raison marche entre deux excès, Et court , dès qu'un faux pas l'écarté de sa route , Du bonheur qu'on espère au malheur qu'on redoute; Ainsi qu'un clair ruisseau captif entre ses bords. Qui sans les inonder leur verse ses trésors , Gonflé par un orage , en un torrent se change , Et roule sur les fleurs les débris et la fange. Si les lois, si les arts, le bon droit, le bon goût, Si tout admet l'excès, si l'excès flétrit tout. Ami, la liberté n'en est pas plus complice Que toute autre vertu dont l'abus est un vice. A son front virginal ma main n'a pas otc Le bonnet phrygien qu'il n'a jamais porté.
346 EPITRE
Pourquoi donc, trop séduit d'une fausse ap[)areacc. Nommer la liberté quand tu peins la licence?
Eh ! que répondrais-tu , si quelque noir censeur , Trompé par tes accords, et sourd à leur douceur, Dans la Vierge immortelle à qui tu rends hommage , Voulait voir cet esprit d'imposture et de rage Qui , sur les bancs dorés d'un concile romain , Présida dans Constance un brandon à la main ; De Jean Hus , en priant , signa l'arrêt barbare ; Au front d'un Alexandre égara la tiare; Qui , le doigt sur la bouche , au fond du Louvre assis , Attisait les complots que soufflait Médicis, Et poussait Charles-Neuf, quand ses mains frénétiques Frappaient d'un plomb dévot des sujets hérétiques; Qui se signant le front, l'air contrit, l'œil fervent, Pour immoler Henri s'échappait d'un couvent; Dont partout aujourd'hui la tortueuse audace Se mêle en habit court aux nouveaux fils d'Ignace; Qui prêche sous le frac, rampe sous le surplis. Cache son embonpoint sous sa robe h longs plis; Malgré ses trois mentons, vante ses abstinences, Se glisse incognito de la chaire aux finances, Késigné, s'il le faut, à sauter du saint lieu Dans le fauteuil royal oii s'assit Riclu^lieui^
Mais non, ce fanatisme est l'abus que je blâme; Il n'a pas allumé ces traits de vive flamme Qui, par l'aigle de Meaux à ta muse inspirés. Brillent comme un reflet de ses foudres sacrés. Il n'a pas modulé ces sons dont l'harmonie Semble un écho pieux des concerts d'Athalie. Non, non, ce n'est pas lui que ta lyre a chanté; C'est la religion, sœur de la liberté!
Un flambeau dans les mains , les ailes étendues , Des bras du roi des cieux toutes deux descendues , Chez les rois de la terre ont voulu s'exiler Pour affranchir l'esclave ou pour le consoler. Toutes deux ont ensemble erré parmi les tombes; Toutes deux , s'élançant du fond des catacombes , Sous un même drapeau marchaient d'un même pas , Répandaient la lumière et ne l'étouffaient pas. L'une, le front paré des palmes du martyre. Présente l'espérance aux humains qu'elle attire ; Clémente, elle pardonne avec Guise expirant. Embrase Fénélon d'un amour tolérant , Guide Vincent-de-Paule , ensevelit Voltaire, Briile de chastes feux ces anges de la terre Qui sans faste et sans crainte à la mort vont s'offru-. Pour sauver un malade ou l'aider à mourir. L'autre , le casque en tête , et le pied sur des chaînes ,
Sourit à Miltiade , inspire Démosthènes, Joue avec le laurier cueilli par Washington, Et l'offre aux dignes fils des Grecs de Marathon , Libres s'ils sont vainqueurs, et libres s'ils périssent, Qu'un poète secourt et que des rois trahissent. Viens, et sans condamner nos cultes différens. Viens aux pieds des deux sœurs échanger nos sermens. Eclairés par leurs yeux , réchauffés sous leurs ailes , Pour les mieux adorer, unissons-nous comme elles; Et, dans un même temple, à deux autels voisins. Offrons nos dons divers sans désunir nos mains.
Que j'aime le tableau de ta barque incertaine Cédant en vers si doux au souffle qui l'entraîne ! Au gré des flots mouvans, par la brise effleurés, Sous nos deux pavillons nous voguons séparés; Mais , quel que soit le bord où tende notre audace , Pour nous montrer du doigt l'écueil qui nous menace. Nous saluer d'un signe et d'un regard ami , Laissons tomber la rame élevée à demi.
Demandons l'un pour l'autre une mer sans orage, Un ciel d'azur, un port au terme du voyage, Un vent qui nous y mène, et, propice à tous deux, M'apportant tes soubaits, te i-eporle mes vœux.