‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 12 sur 60 · MON AME EST TRISTE JUSQU A LA IMORT · texte numérisé non relu

MON AME EST TRISTE JUSQU A LA IMORT

La nuit roule en silence autour de nos demeures Sur les vagues du ciel la plus noire des heures; Nul rayon sur mes yeux ne pleut du firmament. Et la brise n'a plus, même un gémissement,

yo HAKxMONlES POETIQUES

Une plainte, qui dise à mon ame aussi sombre :

Quelque chose avec toi meurt et se plaint dans l'ombre î

Je n'entends au deliors que le lugubre bruit

Du balancier qui dit : le temps marche et te fuit!

Au dedans, que le pouls, balancier de la vie,

Dont les coups inégaux, dans ma tempe engourdie,

M'annoncent sourdement que le doigt de la mort

De la machine humaine a pressé le ressort.

Et que, semblable au char qu'un coursier précipite.

C'est pour mieux se briseï qu'il s'élance plus vite!

Et c'est donc là le terme! — Ah! s'il faut une fois Que chaque homme à son tour élève enfin la voix , C'est alors! c'est avant, qu'une terre glacée Engloutisse avec lui sa dernière pensée ! C'est à cette heure même, où prête à s'exlialer, Toute ame a son secret qu'elle veut révéler. Son mot à dire au monde, à la mort, à la vie, Avant que pour jamais, éteinte, évanouie, Elle n'ait disparu, comme un feu de la nuit, Qin ne laisse après soi ni lumière, ni bruit!

Que laissons-nous, 6 vie, liclas! quand tu t'envoles? Rien, que ce léger bruit des dernières paroles, Court écho de nos pas, pareil au bruit plaintif Que fait en palpitant la voile de l'esquif. Au murmure d'une eau courante et fugitive , Qui gémit sur sa pente, et se plaint à sa rive; Ah! donnons-nous du moins ce charme consolant D'entendre murmurer ce souffle en l'exhalant ! Parlons ! puisqu'un vain son que suit un long silence Est le seul monument de toute une existence , La pierre qui constate une vie ici-bas ! Comme ces marbres noirs qu'on élève au trépas , Dans ces champs, du cercueil solitaire domaine, Qui marquent d'une date une poussière humaine. Et disent à notre œil de néant convaincu : Un homme a passé là ! cette argile a vécu !

Paroles, faible écho qui trompez le génie! Enfantement sans fruit ! douloureuse agonie De lame consumée en efforts impuissans.

Qui veut se reproduire au moins dans ses accens,

-ji HARMONIES POETIQUES

Et qui, lorsqu'elle croit contempler son image,

Vous voit évanouir en fumée , en nuage !

Ah! du moins aujourd'hui servez mieux ma douleur!

Condensez-vous, semblable à l'ardente vapeur

Qui s'élevant le soir des sommets de la terre ,

Se condense en nuée et jaillit en tonnerre;

Comme l'eau des torrens , parole , amasse-toi !

Afin de révéler ce qui s'agite en moi !

Pour dire à cet abîme appelé vie ou tombe,

A la nuit d'où je sors, à celle où je retombe,

A ce je ne sais quoi qui m'envie un instant;

Pour lui dire à mon tour, sans savoir s'il m'entend :

Et moi je passe aussi parmi l'immense foule

D'êtres créés, détruits, qui devant toi s'écoule;

J'ai vu, pensé, senti, souffert, et je m'en vais,

Ebloui d'un éclair qui s'éteint pour jamais.

Et saluant d'un cri d'horreur ou tl'espérance

La rive que je quitte et celle où je m'élance,

Comme un homme jugé, condamné sans retour

A se précipiter du sommet d'une tour,

Au moment formidable où son pied perd la cime.

D'un cri de désespoir remplit du moins l'abîme!

J'ai vécu ; c'est-îi-dire à moi-même inconnu Ma mère en gémissant m'a jeté faible et nu; J'ai compté dans le ciel le coucher et l'aurore D'un astre qui descend pour remonter encore, • Et dont l'homme qui s'use à les compter en vain Attend toujours trompé, toujours un lendemain; Mon ame a, quelques jours, animé de sa vie Un peu de cette fange à ces sillons ravie, Qui répugnait à vivre et tendait à la mort, Faisait pour se dissoudre un éternel effort, Et que par la douleur je retenais à peine; La douleur ! nœud fatal , mystérieuse chaîne , Qui dans l'homme étonné réunit pour un jour Deux natures luttant dans un contraire amour Et dont chacune à part serait digne d'envie, L'une dans son néant et l'autre dans sa vie, Si la vie et la mort ne sont pas même , hélas ! Deux mots créés par l'homme et que Dieu n'entend pas? Maintenant ce lien que chacun d'eux accuse, Prêt à se rompre enfin sous la douleur qui l'use, Laisse s'évanouir comme un rêve léger L'inexplicable tout qui veut se partager; Je ne tenterai pas d'en renouer la trame , J'abandonne à leur chance et mes sens et mon ame :

Qu'ils aillent où Dieu sait, chacun de leur côte.

Adieu monde fuyant! nature, humanité,

Vaine forme de l'être, ombre d'un météore,

Nous nous connaissons trop pour nous tromper encore !

Oui, je te connais trop, 6 vie' et j'ai goûté

Tous tes flots d'amertume et de félicité ,

Depuis les doux flocons de la brillante écume

Qui nage aux bords dorés de ta coupe qui fume ,

Quand l'enfant enivré lui sourit et croit voir

Une immortalité dans l'aurore et le soir ,

Ou que brisant ses bords contre sa dent avide

Ije jeune homme d'un trait la savoure et la vide

Jusqu'à la lie épaisse et fade que le temps

Dépose au fond du vase . et mêle aux flots restans ,

Quand de sa main tremblante un vieillard la soulève

Et par seule habitude en répugnant l'achève;

Tu n'es qu'un faux sentier qui retourne à la mort!

Un fleuve qui se perd au sable dont il sort ,

Une dérision diMi être habile à nuire,

()m s'amuse sans but à créer ])Our détruire,

Et qui de nous tromper se fait un divin jeu !

Ou plutôt, n'es-tu pas une échelle de feu

Dont 1 échelon brûlant s'attache au pied qui monte,

Et qu'il faut cependant que tout mortel affronte ?

Que tu sais bien dorer ton magique lointain! Qu'il est beau l'horizon de ton riant matin ! Quand le premier amour et la fraîche espérance Nous entr'ouvrent l'espace où notre ame s'élance N'emportant avec soi qu'innocence et beauté , Et que d'un seul objet notre cœur enchanté Dit comme Roméo : « Non , ce n'est pas l'aurore ! « Aimons toujours! l'oiseau ne chante pas encore! » Tout le bonheur de l'homme est dans ce seul instant; Le sentier de nos jours n'est vert qu'en le montant ! De ce point de la vie où l'on en sent le terme On voit s'évanouir tout ce qu'elle renferme ; L'espérance reprend son vol vers l'orient ; On trouve au fond de tout le vide et le néant ; Avant d'avoir goûté l'ame se rassasie; Jusque dans cet amour qui peut créer la vie

On entend une voix : Vous créez pour mourir ! Et le baiser de feu sent un frisson courir! Quand le bonheur n'a plus ni lointain ni mystère , Quand le nuage d'or laisse à nu cette terre, Quand la vie une fois a perdu son erreur , Quand elle ne ment plus, c'en est fait du bonheur!

Amour , être de l'être ! amour , ame de l'ame ! Nul homme plus que moi ne vécut de ta flamme ! Nul briilant de ta soif sans jamais l'épuiser N'eût sacrifié plus pour l'immortaliser!

Nul ne désira plus dans l'autre ame qu'il aime De concentrer sa vie en se perdant soi-même, Et dans un monde à part de toi seul habité De se faire à lui seul sa propre éternité! Femmes! anges mortels! création divine!

Seul rayon dont la vie un moment s'illumine! Je le dis à cette heure, heure de vérité, Comme je l'aurais dit, quand devant la beauté Mon cœur épanoui qui se sentait éclore Fondait comme une neige aux ravons de l'aurore!

Je ne regrette rien de ce monde que vous!

Ce que la vie humaine a d'amer et de doux ,

Ce qui la fait brûler, ce qui trahit en elle

Je ne sais quel parfum de la vie immortelle,

C'est vous seules ! Par vous toute joie est amour!

Ombre des biens parfaits du céleste séjour

Vous êtes ici-bas la goutte sans mélange

Que Dieu laissa tomber de la coupe de l'ange!

L'étoile qui brillant dans une vaste nuit

Dit seule à nos regards qu'un autre monde luit !

Le seul garant enfin que le bonheur suprême ,

Ce bonheur que l'amour puise dans l'amour même,

N'est pas un songe vain créé pour nous tenter,

Qu'il existe, ou plutôt qu'il pourrait exister

vSi, brûlant à jamais du feu qui nous dévore,

Vous et l'être adoré dont l'ame vous adore,

L'innocence, l'amour, le désir, la beauté,

Pouvaient ravir aux Dieux leur immortalité!

Quand vous vous desséchez sur le cœur qui vous aime , Ou que ce cœur flétri se dessèche lui-même,

Quand le foyer divin qui brûle encore en nous Ne peut plus rallumer sa flamme éteinte en vous, Que nul sein ne bat plus quand le nôtre soupire, Que nul front ne rougit sous notre œil qu'il attire, El que la conscience avec un cri d'effroi Nous dit : Ce n'est plus toi qu'elles aiment en toi ! Alors, comme un esprit exilé de sa sphère Se résigne en pleurant aux ombres de la terre, Détachant de vos pas nos yeux voilés de pleurs , Aux faux biens d'ici-bas nous dévouons nos cœurs; Les uns, sacrifiant leur vie à leur mémoire. Adorent un écho qu'ils appellent la gloire; Ceux-ci de la faveur assiègent les sentiers Et veulent au néant arriver les premiers ! Ceux-là, des voluptés vidant la coupe infâme. Pour mourir tout vivans assoupissent leur ame ; D'autres, accumulant pour enfouir encor.

Recueillent dans la fange une poussière d'or; Mais mon œil a percé ces ombres de la vie; Aucun de ces faux biens (}ue le vulgaire envie. Gloire, puissance, orgueil, éprouvés tour à tour, N'ont j3esé dans mon cœui- un soupir do Tamour, D'un de ses souvenirs, même effacé la trace, Ni tic riion ame inic Ihmm'c agil<' la surface.

Pas plus que le nuage ou l'ombre des rameaux Ne ride en s'y peignant la surface des eaux. Après l'amour éteint si je vécus encore, C'est pour la vérité, soif aussi qui dévore!

Ombre de nos désirs, trompeuse vérité, Que de nuits sans sommeil ne m'as-tu pas coûté? A moi , comme aux esprits fameux de tous les âges Que l'ignorance humaine, hélas ! appela sages. Tandis qu'au fond du cœur riant de leur vertu. Ils disaient en mourant : Science, que sais-tu? Ah! si ton pur ravon descendait sur la terre, Nous tomberions frappés comme par le tonnerre! Mais ce désir est faux comme tous nos désirs ; C'est un soupir de plus parmi nos vains soupirs! La tombe est de l'amour le fond lugubre et sombre , La vérité toujours a nos erreurs pour ombre, Chaque jour prend pour elle un rêve de l'esprit Qu'un autre jour salue, adore et puis maudit!

8o HARMONIES POÉTIQUES

Avez-vous vu, le soir d'un jour mêlé d'orage,

Le soleil qui descend de nuage en nuage,

A mesure qu'il baisse et retire le jour

De ses reflets de feu les dorer tour à tour?

L'œil les voit s'enflammer sous son disque qui passe,

Et dans ce voile ardent croit adorer sa trace ;

Le voilà! dites-vous, dans la blanche toison

Que le souffle du soir balance à l'horizon!

Le voici dans les feux dont cette pourpre éclate î

Non, non, c'est lui qui teint ces flocons d'écarlatc!

Non, c'est lui qui, trahi par ce flux de clarté,

A fendu d'un rayon ce nuage argenté!

Voile impuissant! le jour sous l'obstacle étiucefle!

C'est lui! la nue est pleine et la pourpre en ruisselle!

Et tandis que votre œil à cette ombre attaché

Croit posséder enfin l'astre déjà couché,

La nue à vos regards fond et se décolore ;

Ce n'est qu une vapeur qui flotte et s'évapore;

Vous le cherchez plus loin, déjà, déjà trop tard!

Ije soleil est toujours au-delà du regard!

Et le suivant en vain de nuage en nuage ,

Non, ce n'est jamais lui, c'est toujours son image!

Voilà la vérité ! Chaque siècle à son tour

Croit soulever son voile et marcher à son jour,

ET RELIGIEUSES. 8i

Mais celle qu'aujourd'hui notre ignorance adore Demain n'est qu'un nuage; une autre est près d'éclorel A mesure qu'il marche et la proclame en vain , La vérité qui fuit trompe l'espoir humain, Et l'homme qui la voit dans ses reflets sans nomhre En croyant l'embrasser n'embrasse que son ombre! Mais les siècles déçus sans jamais se lasser Effacent leur chemin pour le recommencer!

La vérité complète est le miroir du monde;

Du jour qui sort de lui Dieu le frappe et l'inonde,

Il s'y voit face à face, et seul il peut s'y voir;

Quand l'homme ose toucher à ce divin miroir,

Il se brise en éclats sous la main des plus sages ,

Et ses fragmens épars sont le jouet des âges !

Chaque siècle, chaque homme, assemblant ses débris

Dit : Je réunirai ces lueurs des esprits ,

Et dans un seul foyer concentrant la lumière,

La nature à mes yeux paraîtra tout entière !

II dit, il croit, il tente, 11 rassemble en tous lieux

Les lumineux fragmens d'un tout mystérieux,

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