‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 16 sur 60 · SAUL · texte numérisé non relu

SAUL

OÙ fuir?.., où retiouver dans ces ombres funestes De mes guerriers détruits les déplorables restes ? Sous le fer ennemi sont-ils donc tombés tous? Et moi , qui les bravais , seul j'échappe à leurs coups !...

( Il cherche à reconnaître le !ieu où il se trouve.)

OÙ suis-je?... c'est le camp! voici ces mêmes tentes, Muettes maintenant, naguères si bruyantes!... Peuple qu'entre mes mains le ciel avait remis, C'est donc là ce retour que je t'avais promis? Qu'un moment a changé ton héros et ton maître ! D'une heure à l'autre, 6 ciel î qui peut le reconnaître? Où sont tous tes enfans , dont les cris belliqueux Réjouissaient mon camp * — Je te reviens sans eu.v ! Seul je vis! — et le ciel, constant à me poursuivre, Marrache le triomphe et me condamne à vivre !

Et je vivrais! — O honte! et je viendrais m'offrir A la pitié d'un peuple ardent à m'avilir? A Torgueilleux dédain des fils du sanctuaire? Lâches, qu'enhardirait l'excès de ma misère, Et qui, sur mes malheurs mesurant leur affront, D'un reste de handeau dépouilleraient mon front ! Non, non; plutôt cent fois de ma main forcenée. Moi-même , en roi , du moins , faire ma destinée , Et puisque Dieu l'emporte, et qu'il est le plus fort, Chercher contre sa haine une abri dans la mort !

( H lire sou ëpce.)

Frappons! — Mais Jonathas peut-être vit encore? Faut-il l'abandonner au rival qui l'abhorre? Comment ce faible enfant, de traîtres entouré, Sortirait-il du piège à ses pas préparé? Que recueillera-t-il de mon triste héritage? Un trône s'écroulant , la honte et l'esclavage ! Non, non ; bravons pour lui les derniers coups du sort ! Vivons, puisqu'il le faut pour prévenir sa mort! Malgré le ciel encor conservons l'espérance ! Aux destins, jusqu'au Ijout, opposons ma constance, Et s'il me faut tomber, eh bien ! tombant en roi, Que toute ma maison s'engloutisse avec moi !

( Saùl cherche une issue et s'approche dii sycomore au pied duquel son fils est étendu et enJornii.j

iio HARMONIES POÉTIQUES

— Mais où porter mes pas ? — où le chercher? — li'aurore Sur ces sommets sanglans ne brille point encore! Qui sait si ses rayons ne me montreront pas Parmi des morts?. . . Grand Dieu ! sauve au moins 3 onathas !

.I0^<ATnAS, à ce mot se rcveillaiil , à demi-voix.

OÙ suis-je? — Quelle voix m'a nommé?

SAUI-, elonne.

Qui soupire?

Parle! qui que tu sois, que fais-tu là:^

(n s'approclie précipitamment de l'arbre.) TONATHAS.

J'expire !

pire;

SAIÎL

Quels arrens!...

JONATHAS

C'est Saùl!...

SAUL, r'prilu.

Est-il vrai ' Jonathas!

ET RELIGIEUSES. m

JONATHAS

C'est moi !

SAUL, sr> prctiiiilaiil sur son fils.

Je te retrouve !

JONATHAS

Et je meurs clans vos bras !

Mais avant de fermer mes yeux à la lumière, Que le ciel soit loué, j'ai pu bénir mon père!

SATIL.

Que vois-je! ô malheureux, il nage clans son sang! C'est donc ainsi , grand Dieu ! cjue ta main me le rend ! Quel monstre l'a frappé? N'est-il plus d'espérance? Faut-il mourir aussi !

JONA.THAS.

Vivez pour ma vengeance!

Vivez ; n'espérez pas de conserver mes jours ;

HARMONIES POETIOUES

L instant où je vous parle en achève le cours! Accordez-moi du moins une dernière grâce; Que d'un fils expirant David prenne la place; Dieu le chérit , et Dieu rejette votre fils ; Respectons ses décrets! je meurs et les bénis!

SALL.

Quoi ! ce nom détesté dans ta bouche est encore ? Dieu le chérit !.. . Eh bien ! c'est pourquoi je l'abhorre ! C'est pour lui que de Dieu les décrets inhumains Ont brisé cette nuit mon sceptre dans mes mains ! C'est pour lui que tu meurs, c'est pour lui que je tombe, C'est lui qui doit fonder son trône sur ta tombe ! Et tu veux...! Ah! plutôt dans son sein abhorré Que ne puis-je plonger ce fer désespéré, L'en retirer fumant pour l'y plonger encore , Voir couler dans le tien tout ce sang que j'abhorre; Et lorsque sous mes coups son sang aurait coulé, Me frapper à mon tour et mourir consolé!

( Un nioniL'iit de silence.)

— Mais je ne verrai pas son supplice ! — Le lâche laisse tout faire au ciel; il triomphe et se cache! ïl çrainl ce bras débile I il attend pour venir

ET RELIGIEUSES. i,5

Qu'un traître de ma perte aille le prévenir!

Qu'il vienne, il en est temps, saisir cette couronne

Qui tombe de mon front et que son Dieu lui donne!

Qu'il vienne rechercher parmi ces flots de sang

Ce sceptre abandonné, ce trône qui l'attend!

Le voici ! — Viens régner sur ces champs de carnage;

Viens recueillir de moi cet horrible héritage;

Prends ma place , perfide ! et sur ces tristes bords

Règne sur des déserts , des débris et des morts !

JONATHAS

Malheureux père! au nom de mon heure suprême. Épargnez-moi ! — Vivez et rentrez en vous-même ; N'irritez pas un Dieu si sévère pour nous, Et par le repentir désarmez son courroux!

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